La casquette

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Il y a parfois deux noms pour la même chose. Ainsi, dimanche de la semaine dernière, le long du bassin à flot à Lorient, une dame courait derrière son basset évadé : « Ulysse ! Ulysse ! » Un peu plus tard, toute essoufflée, l’animal repris sous le bras, elle revient vers son mari et lui dit : « J’ai rattrapé la saucisse ! » De la même manière, ma mère disait à mon père : « ta casquette », et à nous, les enfants : « sa casquette de prolétaire ! » Mon père, lui, faisait l’imbécile : « Elle n’est pas bien ma casquette ? »

En fait, il l’aimait bien sa casquette, elle permettait que s’adressent à lui, sans ambages, les gens dans la foule dont il se sentait le plus proche. Pour ma mère au contraire, la casquette, c’était « Petmans » : en hollandais, l’homme-à-la-casquette. Petmans, ce n’est pas un compliment : c’est le beauf’ de Cabu, le redneck américain, l’homme borné et sans éducation, le même prolétaire mais dans un mauvais jour.

Je repensais à tout ça hier, marchant sous la pluie dans les rues de Bruxelles, avec ma casquette de prolétaire.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

Partager :

39 réflexions sur « La casquette »

  1. Oui, c’est ce qui s’appelle la casquette de plomb ? et les prolifiques prolétaires prolifèrent
    et en or métamorphosent le vil métal, pour ceux qui, multicasquettes, savent y faire…

  2. Je portais la « sketca » des jeunes de quartier avec qui je « zonais ». Je ne m’en séparais quasiment jamais. C’est à peine si je la quittais, la mort dans l’âme, au moment de la douche. Pour faire le lien avec Bourdieu, ceci m’a valu d’être exclu de certains cours. Je me souviens d’ailleurs d’un de mes professeurs de droit, monarchiste, qui n’avait pas apprécié qu’on lui rappelle que cette forme de manifestation de « respect, qui exige qu’on ôte son couvre-chef, remontait à Louis XIV, qui l’avait instituée dans l’étiquette pour domestiquer la noblesse.

    Cette différence entre la casquette du prolétaire et la casquette du jeune de banlieue est importante: elle témoigne du découplage de la culture urbaine et de la culture ouvrière, découplage qui ne sera pas sans conséquence.

    @ Pierre-Yves D.
    Ca a l’air bien  » Henri Meschonnic « . Merci du conseil.

  3. @Antoine,

    Je ne suis pas d’accord avec vous, la casquette portée en banlieue bien qu’elle fut comme le précise Pierre-Yves (made in USA) témoigne non pas d’un découplage mais d’une évolution, les années 80 et le mouvement HIP-HOP qui augure le port de la casquette de base-ball sont de puissants mouvements politiques et culturels. Le rap est une réappropriation du langage et les battles et sound system qui l’accompagne sont emplis d’exhortations à lutter contre la capitalisme, les inégalités, le racisme etc.

    Pour urbaine que soit cette culture, les idéaux qui l’animent ne sont pas si éloignés des luttes du front populaire…(hihihi)

  4. Il m’avait semblé que dans l’esprit de Paul, cette histoire de casquette avait pour but de montrer qu’il y a parfois deux noms pour la même chose.
    Voici un autre exemple, plus orwellien (et pas de moi):
    Si 100 personnes sont parfaitement libres de s’habiller en bleu ou en jaune, et manifestent cette liberté (ce qui fait que à peu près la moitié sont de chaque couleur, dans l’immense majorité des cas), on dit que leur liberté est plus grande que s’ils sont tous habillés de la même couleur. Mais si 100 particules quantiques sont libres de choisir entre deux états (cette liberté n’est pas déterministe en mécanique quantique), on dit que leur entropie est plus grande que si elles sont toutes dans le même état. Et l’entropie mesure le désordre.
    Donc les deux mots liberté et désordre désignent la même chose, à savoir une situation où chacun manifeste sa liberté.
    « La liberté c’est le désordre », voilà qui fait penser à « La liberté c’est l’esclavage ». Si ce n’est que, trois fois hélas, ça parait plus vrai 🙁

  5. @ ghostdog
    Entièrement d’accord. Mais le fait décisif, toutefois, est que désormais il y a 2 mouvements/2 cultures et non plus un seul/une seule, avec chacun leurs codes, leurs repères, leurs mythes constitutifs. Ces deux mouvements: jeunesse urbaine et classe ouvrière sont désormais culturellement hétérogènes au sens ou chacun se définit par un « dedans » et un « dehors » qui lui est propre et qui n’est pas réductible aux critères retenus par l’autre.

    Aucun de mes potes n’aurait accepté d’être associé à un mouvement ouvrier (ils l’auraient très mal pris), et leur horizon de contestation n’est pas le même, ne serait ce que parce que leur degré d’intégration réciproque au tissu économique et social est sans commune mesure. Leurs problèmes, concrètement, ne sont pas ceux des ouvriers. La question identitaire y est également posée de manière radicalement différente. Ce n’est pas innocent si c’est à Harlem et non dans un quartier blanc que s’établissaient, et peut-être est-ce encore le cas, les codes vestimentaires de ces jeunes.

  6. une autre époque la casquette de prolétaire où la conscience collective existait encore. ce qui n est plus le cas aujourd’hui hui . La conscience de classe n existant plus aujourd’hui hui ou chaque prolétaire se voit comme un concurrent. A cet égard, les réseaux sociaux et internet sont une avancée notable pour restaurer cette composante qui est indispensable à toute approche révolutionnaire même si internet consacre le temps de l éphémère et de l extrême volatilité… comme la finance et plus largement le monde moderne.

     » je ne suis pas un révolté, je ne veux pas me changer moi même, je suis un révolutionnaire, je veux changer le monde » lénine

Les commentaires sont fermés.