Schumpeter et « les crédits qui créent les dépôts »

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Dans Schumpeter et la « création monétaire » par les banques commerciales, j’annonçais que j’allais également commenter la démonstration par Joseph A. Schumpeter d’une proposition que je formule de la manière sous laquelle elle circule en général : « ce ne sont pas les dépôts qui créent les crédits mais les crédits qui créent les dépôts ». La démonstration de Schumpeter se trouve dans le premier volume de son Histoire de l’analyse économique, publiée en 1954 et traduite en français chez Gallimard en 1983. Elle est à mon sens totalement incohérente et ne prouve pas ce qu’elle entend prouver. Je vais cependant tenter de lui faire justice autant que faire se peut en la reproduisant dans son entièreté et en prenant pour cadre celui qui, me semble-t-il, serait adopté par son auteur s’il était encore parmi nous.

Bien que ramassée en quelques phrases seulement, la démonstration est complexe et nécessite pour qu’on la comprenne d’en décomposer soigneusement les diverses étapes. À une exception près (que je signale), j’ai fait confiance à la traduction française.

Schumpeter commence par dire (il enchaîne sur la discussion évoquée dans mon billet précédent) que :

« … il n’y a aucun autre cas [que celui de la reconnaissance de dette ou « instrument de crédit »] où le droit sur une chose puisse, en de certaines limites, bien entendu, faire le même office que la chose elle-même : on ne peut chevaucher le droit à un cheval, mais on peut payer avec le droit que l’on a sur l’argent » (Schumpeter, I : 445).

Ceci signifie qu’une reconnaissance de dette a un prix et qu’il est possible de l’échanger pour le montant qu’indique son prix, comme s’il s’agissait de monnaie légale, comme s’il s’agissait d’argent (je dis « argent » pour éviter les ambiguïtés de l’anglais qui n’a qu’un seul terme « money » pour argent = pièces et billets de banque et monnaie = « moyens de paiement »).

Mais s’agit-il vraiment avec la reconnaissance de dette d’un moyen de paiement ? Ou bien l’échange d’une chose contre une reconnaissance de dette est-elle un troc, un simple échange d’une marchandise pour une autre ? Non, dit Schumpeter, le fait que l’on puisse utiliser une reconnaissance de dette comme moyen de paiement suffit à en faire une monnaie :

« Mais c’est une raison majeure d’appeler monnaie une chose qui est donnée comme étant un droit sur de la monnaie légale, pourvu que cette chose serve bien de moyen de paiement » (ibid.).

Je suppose que quand Schumpeter dit « moyen de paiement », il veut dire un « moyen générique de paiement ». Mais cela n’est précisément pas le cas d’une reconnaissance de dette : au contraire de l’argent, elle n’est pas un moyen générique de paiement, elle est plutôt dans la même position qu’une marchandise utilisée dans un troc : nul n’est forcé de l’accepter comme moyen de paiement, au contraire d’une monnaie légale. C’est ce que confirme Schumpeter dans la phrase qui suit, quand il enchaîne :

« En règle générale, une lettre de change ordinaire ne sert pas de moyen de paiement ; cette lettre n’est donc pas de la monnaie, et elle ressortit à la partie « demande » du marché monétaire. Toutefois, il arrive que certaines classes de lettres de change servent de moyens de paiement ; en ce cas, selon cette manière de voir, elles sont de la monnaie et font partie de l’offre sur le marché monétaire » (Schumpeter I : 445-446).

Une lettre de change peut donc être ou ne pas être un moyen de paiement. Quand elle l’est, elle fonctionne comme monnaie. Ce passage sert manifestement aussi à assimiler comme identiques les deux notions « moyen de paiement » et « monnaie ». Schumpeter poursuit :

« Billets de banque [sic, il s’agit probablement d’une erreur de traduction, le contexte suggère qu’il s’agit de « monnaie bancaire »] et dépôts en banque font en tout point ce que fait la monnaie, partant, ils sont de la monnaie » (Schumpeter I : 446).

Ou, paraphrasé : les fonctions de la monnaie bancaire ainsi que des dépôts sur comptes bancaires étant identiques à celles de la monnaie, ils peuvent être considérés comme étant de la monnaie.

Ayant maintenant assimilé reconnaissance de dette à monnaie, Schumpeter se sent autorisé à renverser l’identification : puisque toute reconnaissance de dette partage les propriétés de la monnaie, celle-ci partage à son tour toutes les propriétés d’une reconnaissance de dette :

« Ainsi, les instruments de crédit, ou certains d’entre eux, s’ingèrent dans le système monétaire ; et, de plus, la monnaie à son tour n’est qu’un instrument de crédit, un droit qu’on fait valoir sur le seul moyen de paiement qui soit définitif : le bien de consommation. On peut dire qu’aujourd’hui c’est cette théorie qui a cours : naturellement, elle est susceptible de prendre des formes multiples et elle a besoin de multiples approfondissements. » (ibid.)

Cette fin de la démonstration, censée apporter la preuve attendue, est extrêmement abrupte, il faut par conséquent la décomposer soigneusement.

Revenons sur la raison pour laquelle Schumpeter a affirmé précédemment qu’un instrument de crédit, une reconnaissance de dette, est de la « monnaie ». Parce que, disait-il, il constitue un « droit à valoir » sur de la monnaie qui est accepté comme monnaie. En renversant l’argument de manière symétrique, on aurait « Pourquoi alors la monnaie est-elle un instrument de crédit ? Parce qu’elle est un “droit à valoir” sur un instrument de crédit accepté comme instrument crédit ». Mais ce n’est pas de cette manière que Schumpeter apporte la preuve attendue, il écrit : « Pourquoi alors la monnaie est-elle un instrument de crédit ? Parce qu’elle est un “droit à valoir” sur le seul moyen de paiement qui soit définitif : le bien de consommation ».

Cette formulation ne prouve cependant pas que la monnaie soit un instrument de crédit, elle introduit comme un deus ex machina un élément absent jusqu’ici de la démonstration : le « bien de consommation », affirmant que la monnaie est un « droit à valoir » sur lui.

D’un instrument de crédit, ce que j’appelle une reconnaissance de dette, Schumpeter a dit qu’il était un « droit à valoir » sur de la monnaie et, remplissant les mêmes fonctions que la monnaie, peut être considéré comme « de la monnaie ». Il nous dit maintenant que la monnaie est un « droit à valoir » sur le « bien de consommation », là où l’on s’attendait à ce qu’il situe la monnaie par rapport à l’instrument de crédit. Mais il apporte une précision essentielle en définissant le bien de consommation comme : « le seul moyen de paiement qui soit définitif ».

Qu’est-ce à dire ? Je suppose que « définitif » a été traduit de l’anglais « definitive », mot que nous traduirions plutôt par « ultime » que par « définitif », et que la phrase signifie du coup très probablement que le bien de consommation constitue le moyen de paiement au-delà duquel il est impossible d’aller.

Ceci soulève plusieurs difficultés : le bien de consommation est une marchandise, et s’il constitue le moyen de paiement « ultime », alors la catégorie de la « monnaie » devient surpeuplée d’une manière très inconfortable. En effet, l’argent était déjà de la monnaie, je dirais par définition, ensuite, comme on l’a vu dans mon billet précédent, Henry Thornton (1760-1815) avait proposé, à la grande satisfaction de Schumpeter, que les reconnaissances de dette le soient aussi, et voici que les marchandises sont maintenant appelées à être considérés comme le « moyen de paiement ultime », autrement dit comme la forme « ultime » de la monnaie.

On en devine la conséquence : la distinction entre monnaie et marchandises ayant disparu, celle entre troc et paiement disparaît elle aussi automatiquement. Et c’est l’ensemble des échanges économiques qui se transforme alors une masse indistincte où le fait que de l’argent circule ou non est devenu indifférent.

Revenons à la preuve supposée que la monnaie elle-même est un crédit : « Pourquoi alors la monnaie est-elle un instrument de crédit ? Parce qu’elle est un “droit à valoir” sur le seul moyen de paiement qui soit définitif : le bien de consommation ». C’est la notion de « droit à valoir » qui ferait alors l’instrument de crédit. Malheureusement Schumpeter avait défini antérieurement la reconnaissance de dette comme le seul cas ou un « à valoir » sur quelque chose équivaut à la chose elle-même : « … on ne peut chevaucher le droit à un cheval, mais on peut payer avec le droit qu’on a sur de l’argent » (Schumpeter I : 445). La seule manière « charitable » de sauver alors sa démonstration serait de définir « instrument de crédit » ou reconnaissance de dette, comme « droit à valoir sur un moyen de paiement – compris comme le plus général possible, à savoir la monnaie » et « monnaie » comme « droit à valoir sur un moyen de paiement – compris comme le moyen de paiement “ultime”, à savoir les marchandises ». Mais le prix à payer pour parvenir à cette conclusion est, comme nous venons de le voir, abusif : il faut non seulement confondre les reconnaissances de dette avec la monnaie, mais aussi confondre avec la monnaie tous les biens de consommation, autrement dit, toutes les marchandises. La seule chose que tous ceux-ci aient en commun est d’avoir un prix : une quantité d’unité monétaire qui leur soit associée, et la conclusion à laquelle parvient Schumpeter doit alors être résumée sous une forme banale, équivalant à un abandon de toute tentative de compréhension des mécanismes monétaires : « Tout ce qui a un prix est monnaie ».

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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310 réflexions sur « Schumpeter et « les crédits qui créent les dépôts » »

  1. @fujisan:
    ok, je sens que nous smmes d’accord!
    Mais ce que vous appelez “bulle” est en fait du refinancé quotidiennement malgré tout!
    Le fait est que les épargnants avaient été engagés vers des placements très risqués par l’attrait de taux élevés et par un comportement spéculatif des banquiers en informant mal les épargnants des risques!
    Mais le refinancement y est quand même de par la perte réalisée par les épargnants “à l’insu de leur plein gré”!
    C’est vrai que le fait de couvrir via la Banque centrale avait différé l’éclatement de la bulle, mais, comme je l’ai lu encoe ce matin dans les échos de l’économie, les liquidités pompées dans les réseaux bancaires depuis octobre 2008 ne circulent effectivement pas, et les actifs “toxiques” sont toujours aussi toxiques, ce qui revient à dire que l’épargne est perdue quand les débiteurs font défaut, à tout moment!
    Sommes-nous d’accord maintenant?

  2. encore une fois!

    si je récuse toujours que les crédits bancaires augmentent la masse monétaire, il reste cependant que les detts excessives des ménages américains avaient pu nourrir une longue période de surconsommation au détriment du reste du mond, simplement parce qu’ailleurs, en Chine notamment, on sousconsommait – comment, d’ailleurs, consommer avec un salaire autour de 20 euros mensuels?
    Ainsi prenantles USA et la Chine ensemble, il convient de dire que la Chine produisait trop et que les USA consommaient trop!
    les chinois comme les esclaves des américains!

  3. @fujisan
    Avec votre hypothèse des 4 banques, les banques ont accordé des crédits et ne les ont pas financé en monnaie centrale.
    Est-ce pour vous de la création ex-nihilo?

  4. POUR LOUISE, AVANT L’ATTAQUE…

    Il serait amusant de savoir qui va lire ce texte à part le portier (même pas sûr) et surtout qui aura l’idée de l’extraire de la base de données du « cerveau ». De toute façon, je n’ai rien d’autre à faire ce soir car j’ai attaqué la réfection du taudis et la première couche n’est pas encore sèche. Donc je fais comme si le public était là.

    C’est la relecture des propos de Dame Louise (Dame s’impose) qui m’a donné envie d’en rajouter sur cet épouvantable feuilleton monétaire qui courre maintenant depuis plus d’un an et que je m’étais pourtant juré d’ignorer (mais c’est la dernière fois hein! Comme d’hab.). Il y a d’abord le fait qu’elle nous a avoué ne posséder pour tout bagage qu’un CAP de comptabilité ou l’équivalent, ce qui peut paraître surprenant si l’on met en parallèle cette information et l’édifiante luminosité de ses propos.

    Cela m’a rappelé l’injonction faite à Paul Jorion par le Maître du blog soi-disant concurrent de décliner nonobstant son CV. C’est peut-être le même qui l’an dernier sur un autre blog comparait les contributeurs du débat chez le Grand Barbu Pop (gong !) à une bande d’électriciens d’EDF mettant en doute la relativité d’Einstein. Et pourquoi donc, Duchnoc, serait-il interdit à des électriciens de remettre en cause la relativité, si on la leur explique correctement et qu’en connaissance de cause ils puissent y trouver quelque chose à redire ? Cela d’autant plus que s’il y avait eu un Einstein chez les économistes, cela se saurait depuis longtemps. Que l’on me comprenne bien, mon but est moins de moucher les Duchnoc que de les inviter à bien peser ce qu’ils disent. Il n’y a rien qui ne puisse être ramené à des propositions simples, susceptibles d’être comprises par le plus grand nombre. Je sais qu’il faut beaucoup de patience pour cela (les moyens sont une autre histoire), et surtout beaucoup de talent. Mais les Duchnoc ignorent le talent, ils ne reconnaissent que les CV.

    Le public qui écrit sur le blog de Paul Jorion ne mérite pas non plus tant de mépris. Pour ma part, je reproche surtout à ces gens d’être souvent enfermés dans leur savoir, ou, au pire, dans les préjugés du système culturel qui les a produits. J’ai plutôt l’impression, en suivant les commentaires d’ici, d’avoir affaire à un équipage de gentils paumés instruits, qui s’agrippent comme ils peuvent au pont du navire dans la tempête. Du haut de sa vigie, le Grand Capitaine Barbu (gong !) hurle à chaude voix terre ! Terre ! L’air ravi. Il a cru apercevoir un tronc d’arbre en la personne d’un noyé mais cela n’est pas grave. Tout le monde sur le pont veut encore y croire et se rassure en le disant. En plus c’est l’équipage qui a payé le Capitaine, mais cela n’est que méchamment accessoire. Si Paul Jorion était vraiment vénal, il n’écrirait que des piges mortifiantes à « Investir » ou à « Capital » (d’ailleurs, si je ne lui verse plus un radis depuis des mois c’est d’abord parce que je suis raide, que 2 € représentent un paquet de pâtes, et que la sexualité de marché n’a pas encore été touché par la déflation).

    Mais c’est surtout l’échange suivant, datant déjà d’une semaine entre Dame Louise et l’aimable Oppossùm qui m’a amené à me creuser les méninges, et m’a donné envie de ramener moi-aussi ma fraise, avec mon bac littéraire et un certificat AFPA de niveau IV en comptabilité.

    Oppossùm dit :
    14 juillet 2009 à 22:31

    Merci Louise
    J’ai toujours eu du mal avec la compta !
    Toutefois …
    La banque crée 1000 (pour A) , et va illico l’inscrire à la fois dans ses colonnes Actif ET Passif !!! … il n’y a pas de vide.
    Mais les 1000 crédités sur le compte de A … ne sont débités … nulle part.
    Rectifiez moi chère Louise !

    1. Louise dit :
    14 juillet 2009 à 23:15

    A Oppossùm
    “La banque crée” elle ne peut pas, si c’était le cas qu’est ce qui m’empêche d’en faire autant ? Je n’ai qu’a dire “je crée 1000 sur mon compte, veuillez, Monsieur le banquier, inscrire cette somme dans vos livres, avec mes remerciements, je vous prie d’agréer mes meilleures salutations.”
    1000 doit venir de quelque part : soit d’un compte déjà existant, soit d’un compte créé ET alimenté par, par ex, un prêt d’une autre banque.
    Une somme n’est pas inscrite directement dans un bilan (actif-passif) elle est inscrite dans un compte.
    La banque emprunte 1000, le compte “fournisseurdargent” est débité, puis crédité pour pouvoir débiter celui du client qui a demandé les 1000.
    Attention en comptabilité c’est l’inverse de vos relevés de comptes bancaires!

    1. Louise dit :
    15 juillet 2009 à 11:11

    Le bilan est une photo de l’entreprise à un instant T.
    Il peut être “amélioré” de façon à faire paraître la dite entreprise en meilleure forme qu’elle n’est en réalité.
    Il est possible de minimiser les dettes supposées en limitant les provisions faites pour ces dettes (je provisionne peu parce que je crois que ces dettes sont faibles), et de maximiser les créances en surévaluant leur valeur.
    On pourrait croire alors à une création monétaire par “gonflement” des chiffres, mais cela ne se fait que sur le papier, virtuellement, dans la réalité la masse monétaire ne bouge pas d’un iota.
    Il serait intéressant, si cela était possible!, de comparer les bilans de toutes les entreprises au même moment, l’addition des chiffres serait surprenante je crois.

    Je crois qu’un rappel élémentaire des règles de la comptabilité ne ferait pas de mal pour recentrer les débats qui ont lieu ici sur la monnaie, et cela pour deux raisons. D’abord j’ai souvent constaté que les gens férus d’économie méprisaient la comptabilité, alors que j’estime au contraire que l’économie, privée de sa seule assise quantitative valable, devient instantanément une branche moderne de la philosophie. Et la pire de toute ! Parce qu’il s’agit aujourd’hui d’une branche pauvre qui n’a pas d’autre objet que d’être au service d’elle-même, soit la négation de tout objet qui puisse la dépasser. Au moins par la comptabilité, l’économie redevient-elle un simple outil au service de celui qui l’utilise.

    La deuxième raison est plus triviale. Il y a encore sans doute des personnes sur ce blog (pas beaucoup, le minimum requis étant bac + 15) qui n’ont aucune lumière sur la technique comptable et qui doivent probablement interpréter certains termes en faisant des gros contre-sens. Les « experts » s’emmêlant aussi parfois les crayons sur un sujet comme la monnaie, il était logique que l’affaire ait tourné rapidement à la querelle de philosophe. Et depuis, c’est la guerre de tranchée.

    Voici donc mon point de vue, adossé sur la B-A BA le plus basique de l’enseignement professionnel technique.
    L’activité d’une entreprise (et une banque est aussi une entreprise) est toujours appréciée principalement par deux documents, établis en fin d’une période officielle appelée « exercice », le BILAN et le COMPTE DE RESULTAT.

    Un bilan est un état des lieux et des stocks à un instant donné. A des fins didactiques et scolaires, il est de coutume de comparer le bilan à une « photographie », laquelle donne une idée précise de la situation d’une entreprise au moment où l’on réalise le cliché, sans pour autant nous informer du détail de l’activité qui a conduit à cette situation précise, figée sur l’instantané. Il comporte un ACTIF, soit l’inventaire du patrimoine incorporel et corporel de l’entreprise, classé par ordre dit de « liquidité croissante » (en gros les murs en haut et le pognon en bas) et un PASSIF, soit l’inventaire des ressources qui ont permis l’existence de l’actif, classées par ordre dit « d’exigibilité croissante » (en gros les fonds propres en haut et les dettes à court terme en bas).

    Un compte de résultat est un relevé de flux pendant une période donnée, celle-là interrompue précisément par la nécessité d’établir un bilan (généralement au terme d’un exercice d’un an), et qui intéresse spécifiquement l’activité de l’entreprise (ou son « exploitation »), soit son objet économique principal. Par exemple l’activité d’un hôtel est de vendre des chambres (et toute une série de prestations découlant directement de cette vente) et non à priori des boîtes de conserves. On met alors en parallèle les produits de l’activité, et les charges qu’il a fallu supporter pour pouvoir la mettre en œuvre. La différence entre ce pôle positif et ce pôle négatif représente le résultat de l’activité, bénéfice ou perte, suivant le déséquilibre en faveur de l’un ou l’autre pôle.

    Par ailleurs, la règle de la « partie double », inventée jadis au moyen âge par les lombards (et banquiers comme par hasard), établit d’une part qu’une écriture comptable ne peut jamais concerner un seul compte (démonstration par l’absurde : une sortie de caisse ne peut à la fois être une entrée) et que le crédit d’un compte doit toujours être compensé par le débit d’un autre compte et vice versa. L’avantage de cette règle est de permettre la double lecture permanente du compte de résultat et du bilan les premiers étant toujours compensés par les seconds, l’activité éclairant toujours l’état des lieux.

    Le rapport strictement comptable entre un bilan et un compte de résultat est donc très simple. Si un bilan est déséquilibré (actif supérieur au passif ou vice versa) c’est le résultat, bénéfice ou perte, qui doit venir rétablir l’équilibre en étant affecté au bilan comme la pièce manquante d’un puzzle. A un bilan équilibré avant détermination du résultat, doit donc en principe correspondre un résultat d’exploitation nul.

    Si j’osais une comparaison avec la médecine, je dirais que le bilan se rapporte à l’anatomie (le descriptif) alors que le compte de résultat rend compte de la physiologie (le fonctionnement), étant entendu de bon sens que les deux sont étroitement liés. Il apparaît donc absurde de spéculer sur l’activité d’une entreprise au vu de son seul bilan. Celui-ci ne peut guère plus nous dire que l’entreprise est viable ou non viable, équilibrée ou bancale, harmonieuse ou difforme. Seules les informations obtenues dans les comptes concernés nous renseigneront sur le mécanisme de son exploitation et le résultat de celle-ci (je sais qu’aujourd’hui cette distinction tend à s’estomper au-delà d’un certain volume d’affaires, à une époque où le seul profil financier de l’entreprise compte, qu’elle vende des chambres d’hôtel, des boîtes de conserves ou les deux en même temps. Il est loin le temps ou René Monory parlait de la comptabilité analytique comme de la « maladie honteuse des entreprises ». Il pourrait en dire autant aujourd’hui de la gestion financière, d’aspect tout aussi frénétiquement prolifèrent !).

    Je prends un exemple très simple, tiré de mon expérience personnelle. Je peux observer l’information suivante au cours du mois qui précède : la vente de chambre d’hôtel pour un montant de 100 000 €. Cette information sera enregistrée ainsi : 100 000 € au crédit du compte 706 000 ventes (compte de résultat) avec pour contre partie 100 000 € au débit du compte 411 clients (compte de bilan).
    L’écriture ainsi obtenue peut faire l’objet de deux types d’analyse :

    – Une analyse de bilan, soit une analyse de stock. Il importe alors de savoir que la clientèle (411) au cours de la période considérée a consommé pour 100 000 € de chiffre d’affaire. Ce chiffre d’affaire peut-être soit effectivement réalisé (pour ceux qui ont payé directement et par tout moyen au terme immédiat du séjour) et je retrouverai alors l’ensemble des paiements répartis ou « stockés » sur les débits des divers compte de trésorerie (avec leur contrepartie au crédit du compte 411 clients). Lorsque les paiements ne sont pas réalisés mais différés, les clients concernés resteront « stockés » au débit du compte 411 clients, et je les considérerai alors comme des « débiteurs », une information que je pointerai régulièrement pour effectuer des relances de paiement. Je peux par exemple aussi collecter une autre information de bilan, celle de la TVA collectée que je vais devoir reverser au fisc, et « stockée » à ce titre dans le compte 445, etc.

    – Une analyse de la formation du résultat d’activité, soit une analyse de flux. Il est utile alors de connaître quelle est la part des charges se rapportant au poste de vente « chambre » 706 et qui viendra en déduction du chiffre d’affaire de celui-ci. Il peut s’agir de charges fixes comme les frais de personnel ou les frais de maintenance réguliers, comme des charges variables tel que les consommations d’eau et d’énergie ou les interventions ponctuelles d’entretien (sur la plomberie, les installations électriques, l’entretien des murs et des sols principalement). Toutes ces information peuvent être collectées dans une multitude de comptes de charges de classe 6, lesquels, comme les comptes de produits de classe 7, n’existent, je le répète, que dans le compte général de résultat et jamais au bilan. Il découle au passage de cette restriction que les comptes du bilan sont toujours en gros de classe 1 (les capitaux ; ex : capitaux propres et emprunts) de classe 2 (les immobilisations incorporelles ex : droit au bail, ou les immobilisations corporelles ex : murs, matériels, mais aussi titres financiers) de classe 3 (les stocks ex : les matières premières, les marchandises) de classe 4 (les tiers, ex : clients, fournisseurs, fisc) de classe 5 (la trésorerie ex : banque et caisse).

    Le long détour qui précède ayant été à mon sens indispensable, vous allez vite comprendre pourquoi, j’en arrive à mes moutons. J’ai parlé des vendeurs de chambres d’hôtel, des vendeurs de boîtes de conserves, je pourrai donc parler d’un autre type de vendeur : les banques. Tout de suite le pont-levis du château fort s’abaisse, et surgit l’armée ombrageuse des chevaliers blancs de la création monétaire ex-nihilo : « holà faquin ! Avec ton ersatz de bac pro comptable sur ton pourpoint ! Que venons-nous d’entendre ? Apprenez, gueux, que les banquiers ne sont pas des vendeurs mais des CRE-A-TEURS ! Ils créent la monnaie comme Merlin notre maître nous a enseigné de le faire ». Et, en arrière-plan, le dit Merlin -une sorte de barbu vêtu comme Auguste le clown mais avec un peu la tête de Paul Jorion (gong !)- crache un gros paquet d’argent dette sur la chaussée en rotant comme un moine.

    Sur quoi se basent nos chevaliers pâles pour se prévaloir d’une telle thèse. Sur pas grand-chose au niveau des principes en fait, si ce n’est l’autorité de leur armure et la conviction qu’ils connaissent bien mieux les mécanismes comptables que les manants. « Les écritures ne mentent pas doctent-ils », instruits en cela par tous les papes et les évêques du temps, soit les experts en religion. Voici par exemple un extrait caractéristique de l’un des blogs (j’aurais pu en prendre un autre) qui fait autorité chez eux et qui traite de « la création monétaire par le crédit » :

    La forme la plus couramment admise de la création monétaire réside dans le crédit accordé par les banques aux agents non bancaires.
    Qui n’est allé trouver son banquier pour obtenir un prêt, soit pour acheter une nouvelle voiture, soit pour faire de gros travaux dans son habitation, soit encore pour acquérir un logement ou pour tout autre motif ? Comme notre compte se trouve dans une banque de dépôts, voici comment notre banquier procède pour mettre à notre disposition, par exemple, la somme de 10.000 Euros qu’il nous a accordée après étude de notre dossier. Il va tout simplement créditer notre compte du montant du prêt. Il ne faut pas croire qu’il va chercher à se procurer les fonds nécessaires (même s’il s’agit de dizaines ou de centaines de millions), il n’en a pas besoin, tout au moins dans un premier temps.
    Il crée la monnaie correspondante.
    Pour cela, il passe une écriture comptable complète, car en contrepartie du crédit porté à notre compte, celui-ci étant inscrit au passif de son bilan, il ouvre et débite un compte de créance à notre nom à l’actif de ce même bilan. Ce n’est pas plus difficile que cela !

    La principale fonction des banques serait donc bien de « faire de l’argent » au sens propre, puisque ce sont elles qui sont sensées la créer, et les deux doigts dans le nez nous dit-on ! J’observe moi que les comptes dont il est question ici sont deux seuls comptes de bilan, de classe deux, celle-là intitulée « comptes d’opérations avec la clientèle » dans la classification des comptes spécifiques aux banques, et que leur évocation n’est donc pas suffisante pour pouvoir déterminer ce qui justement entre fondamentalement en jeu dans le résultat d’une banque.

    En fait, quand Paul Jorion se plaint que certaines personnes ont tendance à « confondre une opération financière avec son enregistrement comptable », il n’a qu’à moitié raison, puisque l’enregistrement comptable en l’espèce est à moitié tronqué. Louise, en faisant intervenir à juste titre d’autres comptes de bilan pour expliquer que la contre partie d’un crédit octroyé ne sort jamais de nulle part, change déjà complètement la perspective du problème. Mais c’est encore sur un autre terrain comptable que je voudrai placer celui-ci.

    Voici une information qui vous éclairera mieux. Je l’ai tirée de la poussière de mes vieux cours de compta, quand j’étais en formation pour inadapté social à vie à l’AFPA de Lyon, en 1995 (les clowns rouge et blanc s’appelaient alors respectivement Jospin et Chirac). Il s’agit de la présentation schématique d’un compte de résultat bancaire. Au lieu d’opposer deux colonnes de charges et de produits, la forme est en cascade, chaque poste de charges succédant au poste de revenus correspondant. J’ai donc rajouté les mentions « étape x » et « fin d’étape x » pour isoler chaque rubrique de comptes. Je ne perds pas de vue en effet que je m’adresse aux rares égarés qui n’ont pas au moins le niveau bac plus trente sur ce blog, cela afin qu’il puisse demander l’heure sans honte à leurs frères par la suite.

    COMPTE DE RESULTAT BANQUE X

    Etape 1
    Revenus d’intérêt +
    Charges d’intérêt –
    = REVENUS NET D’INTERÊT
    Fin étape 1

    Etape 2
    Revenus net d’intérêt +
    Revenus nets autres que d’intérêt +
    (Frais et commissions à recevoir +)
    (Frais et commissions à payer -)
    (Profits ou pertes nets sur opérations financières +/-)
    (Autres revenus nets non liés à l’intérêt)
    = REVENUS NET D’INTERÊT ET REVENUS NON LIES A L’INTERET
    Fin étape 1 + 2

    Etape 3
    Revenus net d’intérêt et revenus non liés à l’intérêt +
    Frais d’exploitation –
    (Frais de personnel-)
    (Frais relatif aux locaux et matériel-)
    (Autres frais d’exploitation-)
    = REVENUS NETS AVANT PROVISIONS
    Fin étape (1 + 2) – 3

    Etape 4
    Revenus nets avant provisions +
    Provisions nettes –
    (Provisions sur prêts-)
    (Provisions sur titres-)
    (Autres provisions nettes-)
    = RESULTAT AVANT IMPOT
    Fin étape (1 + 2) – (3 + 4)

    Etape 5
    Résultat avant impôt +
    Impôt sur le résultat –
    = RESULTAT NET APRES IMPOT
    Fin étape 5

    Etape 6
    Résultat net après impôt +
    Bénéfices distribués –
    = BENEFICES NON DISTRIBUES
    Fin étape 6

    Que ressort-il d’un tel tableau, ou plutôt que saute-t-il aux yeux les moins décillés ? Que la raison d’être d’une banque privée, celle qui va lui permettre et de dégager un résultat et de distribuer des bénéfices, n’est pas de créer de la monnaie mais bien de percevoir des intérêts sur sa circulation, et les deux choses sont à mon avis complètement contradictoires.
    C’est flagrant d’un point de vue strictement comptable, puisque en aucun cas les intérêts et commissions perçues ne peuvent venir compenser au bilan le montant des crédits sur lesquels ils sont calculés !!! et enfin, sur le plan économique, si l’on considère le crédit octroyé par les banques comme de la monnaie, et sachant que l’inflation tend à déprécier la valeur de celle-ci (c’est Friedman, l’un des papes en personne des libéraux qui le dit), pourquoi contribuer à déprécier toujours plus une masse monétaire sur laquelle on entend prospérer en lui retranchant des intérêts ???
    La distribution de crédit n’est pas plus de « l’argent dette » que de la monnaie en bonne et due forme, mais bien un moyen d’aller débusquer cette dernière là ou elle se trouve logiquement nichée au préalable : dans la poche des gens, ou sur leur compte de dépôt, puisqu’ils n’ont guère le choix en fait entre les deux.

    Le crédit est bien le moyen, ou « l’appel d’air », qui permet de secouer l’inertie de la masse monétaire en la faisant tourner plus rapidement et, au passage, qui permet à certains de prélever leur dîme (puissance n) en occupant les positions clés du circuit. Bien sûr que ce processus est mortifère, puisqu’il conduit à une tension insoutenable entre la masse les montagnes de dettes et la masse monétaire, par RAREFACTION de celle-ci pour le plus grand nombre (curieux que ceux qui nous bassinent avec « l’argent dette » n’arrivent pas à imaginer qu’ils puissent y avoir des dettes sans argent). Dans un contexte mondial d’économie libre échangiste où le travail lui aussi se fait rare sous nos latitudes, et où l’évasion fiscale connait par contre un très large succès en tant que sport d’élite, ce mécanisme est aussi celui qui conduit toujours plus d’agents économiques (entreprises, ménages, état, collectivités locales) à restreindre leurs dépenses et à s’endetter encore plus en un cercle infernal dont on ne voit pas très bien comment il sera possible de sortir, si l’on admet avec les nouveaux prêtres qu’aucun facteur exogène à la sphère économique et financière n’est capable de gripper la machine (cela n’est pas mon cas, hélas dirai-je, j’y reviendrai en conclusion).
    J’exagère ? J’ai encore reçu ce matin une lettre de ma banque me proposant des facilités de découvert au taux proche du taux d’usure (19 pour cent et des prunes). Je n’avais jamais reçu auparavant une telle lettre, et pour cause, je n’ai jamais été en découvert de ma vie même aux pires moments. Faut-il que les banques soient aux abois pour m’enjoindre ainsi à devenir enfin un « bon » client, saigné comme un cochon par les intérêts de sa ligne de crédit. Ou alors anticipent-elles ce qui doit devenir la nouvelle règle du jeu social : endetté à vie à sa naissance !

    Je trouve d’ailleurs surréaliste la position de certains économistes qui considèrent l’intérêt comme un garde fou à l’endettement. Je pense surtout à Frédéric Lordon, à mon grand regret, puisque que je me sens souvent plus proche de ses positions que de celles du Grand Barbu Pop (gong !), comme il semble plus enclin à partir du local vers le mondial pour apporter des solutions à la « crise » actuelle, et non l’inverse. On l’a bien vu avec les subprimes, tout le monde est près à vendre son âme à l’intérêt exorbitant d’un prêt, dès lors que l’on agite sous ses yeux le chiffon rouge du bonheur individuel consacré.

    En reprenant mon analogie avec la médecine, le crédit me semble aussi un cas classique de symptôme identifié à la place de la maladie, ce qui conduit immanquablement à une erreur de diagnostic. Au temps de Molière, il était par exemple possible de considérer l’inflammation articulaire due à un rhumatisme infectieux comme un « excès d’humeur », et de saigner dru en conséquence le malheureux malade concerné. Cela ne faisait bien sûr qu’affaiblir encore plus ses défenses immunitaires, voire le faire carrément crever si la maladie avait un retentissement cardiaque. Les Diafoirus aujourd’hui on le sait, ont déserté la médecine pour s’intéresser à l’économie et à la finance. Grands Diafoirus des milieux économiques et financiers, ou petits Diafoirus des blogs spécialisés, ils ont tous un trait commun : leur acharnement à s’efforcer de parler le latin des professionnels pour éviter que le balayeur du coin de la rue les comprenne. Cette endogamie intellectuelle leur permet aussi de s’enfermer dans tout un tas de dogmes surprenants dont je viens de tenter ici une approche particulière.

    On peut disserter à l’infini sur les raisons qui poussent des esprits clairvoyants et de grande culture à camper sur des positions périlleuses en dépit du simple bon sens. Je crois qu’il y a une part indélébile d’un dogme qui évolue de concert avec l’empreinte indélébile de notre formation originelle et du milieu social qui l’a organisée (j’ai cru discerner parfois que le doute pratiqué brillamment par Paul Jorion en économie gagnerait à être étendu à quelques autres domaines). Il y a aussi la quête du Graal, ce que j’appelle le « complexe de la pierre philosophale », particulièrement répandu en ces temps d’affaissement du fait religieux dans notre culture. Il s’agit de la conviction mordicus que l’on va trouver LE principe qui va nous sauver et sauver le monde par la même occasion.
    Il suffit de jeter un œil sur les commentaires qui s’égrainent sur ce blog, pour s’apercevoir qu’il n’y a pas que les chevaliers de l’argent dette à s’abandonner au vertige du graal unidimensionnel. Cette foi au sens propre en un principe omniscient trahit surtout une velléité de sortir de notre histoire, celle qui louvoie entre les déprimantes imperfections humaines et les impitoyables rapports de force.
    De là cette méfiance qui sourde ici et là contre toute forme de régulation publique (ici pas de d’ostracisme, les poules et les renards se donnent la patte dans le poulailler), voire contre les formes éprouvées bien qu’imparfaites de nos démocraties et dont je crains que le retrait ne débouche sur de bien sombres impasses. Ce qui m’a séduit en fait dans la théorie de Paul Jorion sur l’intérêt, en tant que mesure d’un rapport de force (entre détenteurs de capitaux et emprunteurs), c’est précisément la remise sur ses deux pieds de la théorie, et cela dans la réalité des glèbeux. On peut appeler ça une approche plus politique…

    J’ai commencé avec Louise et je vais finir avec elle. Pauvre Louise, qui s’imagine que les choses vont changer par une sorte de tsunami social. Voyez-vous, Louise, j’ai eu une sorte de révélation pendant les grandes manifestations du mois de janvier et du mois de mars de cette année. Oh, c’était très beau, toutes ces vagues de cortège bon enfant ! Mais en restant planté à un carrefour en observant la foule qui défilait, j’ai tout à coup éprouvé un malaise. Cette multitude ressemblait trop à celles que j’avais connues dans les années soixante-dix (l’assassinat d’Overney par exemple), comme si rien n’avait changé depuis à part l’âge des défilants, et le fait que maintenant leurs grands enfants défilaient aussi avec eux.
    Mais, à quelques exceptions près, qui coloraient à peine plus la foule qu’il y a trente cinq ans, où étaient donc LES AUTRES ? Ceux des horizons où l’on ne va plus parce que l’on préfère vivre dans un taudis en centre ville, et sur lesquels on échafaude toutes les théories, toutes les comètes, parce que leur ciel à eux nous est impénétrable. Je vais peut-être vous chagriner, mais je crois profondément que « les autres » s’en foutent.
    Ils s’en tamponnent l’occiput des flots languissants de nos social-démocraties en phase terminale, et qui vont se perdre dans les sables des manifs sans objet. Sinon, rien à dire. Motus ! Pas touche ! Mes seuls rapports avec « les autres » depuis sont de l’ordre du neutre (on s’entend pas trop mal au travail) ou du désagréable (ce mois-ci, la routine. Deux pugilats violents, l’un contre un casseur de pédés dans un parc à la sortie de la ville, et l’autre contre un casseur de rétroviseurs juste sous mes fenêtres. Dans les deux cas, la moindre des corrections eut été de ne pas riposter et de chanter l’internationale, par solidarité avec les exclus). Nous nous sommes tous trompés Louise ! Les Jorion, comme les Lordon, les Chouard, les Todd, et je ne parle pas des Dresse et des Tartempions au fond de leur trou. Et en 2005 nous avons tous pris nos loupiotes pour Les Lumières.
    Il n’y aura pas LE grand soir radieux du social, mais les hideux petits crépuscules des affrontements communautaires et ethniques. Ceux là redonneront une légitimité au vilain petit canard qui nous gouverne, parce qu’il aura enfin l’occasion de régler la chose comme il en avait toujours rêvé à son adolescence en arrachant les ailes des mouches, et mettre définitivement la France à son tableau de chasse… Mais c’est ainsi Louise, les vieilles nations éclatées en entités ethniques (sous la férule des parlements de diversité tirés au sort qui alimentent les songes du Père Chouard ? Pourquoi pas !), sont le pendant obligé de la nouvelle gouvernance globale qui fait se pâmer toutes les élites. Cela en attendant une nouvelle pax romana qui mettra tout le monde d’accord. Obligé ! Maintenant, pour la bonne marche des « affaires », ce grain de sable là risque d’être une sacrée tuile !

  5. @ Daniel Dresse

    Le devenir est un donné : celui qui dit « Ça ne changera pas ! » est certain d’avoir tort.

    Que le futur contingent soit un futur nécessaire qui s’ignore ou restera toujours marqué d’avoir été contingent dans sa petite enfance n’a aucune importance a posteriori : le passé est lui toujours nécessaire et tout passé est différent de tout autre passé parce qu’il bâtit sur un autre (je me doutais que me replonger dans la scolastique avait un rapport avec la crise !)

  6. @ Daniel Dresse
    Si, si, on vous lit Daniel! Outre la remise à l’honneur de l’impeccable démonstration de Louise, je trouve intéressant l’illustration sous-jacente du prisme franco-français du “diplôme avant tout”. Je précise tout de suite qu’avoir des diplômes n’est pas un handicap, et qu’ils sont indéniablement la marque de reconnaissance d’un certain niveau de connaissance/compétence (d’ailleurs, je serais mal placé pour dire le contraire, sauf à me tirer une balle dans le pied, ayant eu la chance d’en obtenir). Non, ce qui est agaçant, c’est que lorsque l’on ne possède pas le/de diplôme, on est immédiatement rétrogradé au rang d’ignorant, nécessairement.
    Il y a comme un transfert de l’argument d’autorité des milieux universitaires (où ils sont malheureusement légions, voir par exemple dans le débat monétaire le nombre de citations ou démonstrations appuyées sur l’expertise irréfutable de tel docteur en économie ou prix nobel) vers l’ensemble de la population, revêtant une dimension sociologique de plus en plus universelle : untel est diplômé de telle école et dit ceci, toi qui n’a qu’un maigre diplôme tu dis le contraire, donc tu as forcément tort. Même Paul a expérimenté ce genre de réfutations : il n’est pas économiste, comment pourrait-il parler d’économie?
    Il y 3 ans, lors d’un recrutement sur Londres pour un poste de responsable de mission locale, j’ai eu à faire un choix entre plusieurs candidats. La plupart était issus d’Ecoles de Commerce plus ou moins prestigieuses. Et la seule candidate qui m’a semblée apte au poste avait pour tout bagage un BTS. Je n’ai pas eu à regretter ce choix, au contraire. Elle aurait très certainement pu faire les mêmes études que les autres, mais la vie lui a imposé d’autres choix. Peut-être est-ce le cas de Louise, peut-être pas… en tout cas, ce fut un bonheur de la lire 🙂

  7. A Daniel Dresse

    Enfin je ne suis plus seule! C’est dur d’avoir l’impression de prêcher dans le désert!

    Un peu plus sur mon CV : Bac scientifique (sciences naturelles, math, physique-chimie, ex série D 1971), formation AFPA secrétaire sténo-dactylo aide comptable (1975), diplôme d’aide soignante (2008) et je compte continuer!

    Vous êtes plus calé que moi en compta ce qui vous a permis d’en expliciter mieux que moi les rouages.

    Mais attention, lorsque vous écrivez :

    ” Il va tout simplement créditer notre compte du montant du prêt. Il ne faut pas croire qu’il va chercher à se procurer les fonds nécessaires (même s’il s’agit de dizaines ou de centaines de millions), il n’en a pas besoin, tout au moins dans un premier temps.
    Il crée la monnaie correspondante.
    Pour cela, il passe une écriture comptable complète, car en contrepartie du crédit porté à notre compte, celui-ci étant inscrit au passif de son bilan, il ouvre et débite un compte de créance à notre nom à l’actif de ce même bilan. Ce n’est pas plus difficile que cela !”

    Vous apportez de l’eau au moulin des bac+30 qui croient que “il crée la monnaie correspondante”!!
    Alors que le plus important c’est : TOUT AU MOINS DANS UN PREMIER TEMPS !!

    Car ce compte crée pour “créer de la monnaie” n’est pour le moment alimenté que d’un seul côté (en débit ou crédit, je ne sais plus où on est est)
    Donc à un moment ou à un autre il faudra bien l’équilibrer en respectant la loi de la “double écriture” et la banque devra donc bien trouver l’argent quelque part.
    En fait l’argent circule de compte en compte de débit en crédit et de crédit en débit et de banque en banque, il n’apparaît ni ne disparaît jamais comme par magie!
    Ce qui pourrait donner :
    d=>c=>d’=>c’=>d”=>c”=>d”‘=>c”‘=>D=>C=>D’=>C’=>D”=>C”=>D”‘=>C”‘………………………………….
    Pour prendre vos exemples “médicaux” si l’on pouvait marquer une somme X comme on marque une molécule pour la suivre en l’injectant dans le système circulatoire, on pourrait suivre cette somme de compte en compte de banque en banque et la retrouver au bout d’un moment investie dans une entreprise chinoise, alors que vous l’aviez benoîtement déposée sur votre compte à la banque de Trifouillis les Oies!!

    En regardant ma série de débits crédits cela me fait penser furieusement aux fractales!!!!
    Faites pareil pour tous les comptes des banques et regardez le gribouillis M. Jorion!!

    Je vois le système comme une immense série de cascades, de bassins, de vases communicants, de siphons et de pompes aspirantes et refoulantes, quand le niveau monte d’un côté, il descend ailleurs, et si les bassins s’agrandissent (rétention d’argent par les intérêts entre autre) le niveau global diminue, donc moins d’argent en circulation.
    Si une pluie miraculeuse venait remettre de l’eau il n’y aura pas de problème (ou du moins serait-il différent).

    Pour terminer je ne pense pas vraiment que les choses pourraient changer par un tsunami social (sur ce blog je passe décidément pour une révolutionnaire) mais j’étais très énervée le jour où j’ai écrit ce qui vous fait penser cela.
    Ce qui me désole c’est que nos gouvernants ne prennent pas la mesure de ce qui se passe ou du moins qu’ils soient à ce point dépassés par les évènements et qu’ils croient encore que les auteurs de cette crise non seulement soient capables d’y remédier mais encore qu’ils en aient la moindre envie!!!
    J’espère avoir encore le plaisir de vous lire.

  8. @ Paul Jorion

    Je le sais que le devenir est un donné, mais c’est précisément ce que je « sens » venir de ce donné qui m’inquiète. Quand à mon passé nécessaire personnel, je ne suis pas encore mort mais pour l’instant c’est une charrette à glue ! Merci quand même pour la leçon de scholastique. Pour la peine je vais réciter tous les soirs jusqu’à Pâques la prière de Saint Francis (Blanche) dans le Livre de Furax :

    « Tout le monde il pue
    Il sent la charo-gne !
    Y ‘a que le grand barbu,
    Qui sent l’eau de Colo-gne ! »

    @ Julien et Louise

    Merci de m’avoir bien reçu. Rien que pour vous deux, Je ne regrette pas d’avoir opté pour l’écriture plutôt que la peinture du plafond. Louise, il y a maldonne sur mon texte, due à ma nullité en formatage. Mis à part votre échange avec mon pote le Marsupiàl (bonnes vacances Oppy), le seul passage qui devait être en italique était le paragraphe commençant par « La forme la plus couramment admise de création monétaire… » Et qui se terminait par : « Ce n’est pas plus difficile que cela ! ». Ce passage était tiré d’un site typique « ex nihiliste » (je ne vais pas dire de qui c’est, je n’ai pas envie de me prendre un contrat, et de plus ce site est par ailleurs souvent intéressant quand il dépasse la question monétaire) et je voulais donc bien le mentionner comme un exemple de ce à quoi je ne crois absolument pas, pas l’inverse. Sinon oui, à bientôt peut-être ! J’ai pas mal écrit l’an passé, sur ce blog et d’autres, mais je n’ai pas la méga prolixité du Grand Barbu (lui c’est la Ferrari, moi le vélo solex 3800), et aujourd’hui j’ai un peu la gueule de bois. J’ai surtout besoin de réfléchir…

  9. A Julien Alexandre

    Mon idéal de vie à une époque ne passait pas par de prestigieux diplômes, mes choix m’ont apporté d’autres joies que je trouve plus importantes, à l’heure actuelle si je reprends des études c’est que je pense que mon cerveau pourra être utile dans ce que je veux entreprendre et que là l’obtention de diplômes sera plus rapide que l’accumulation d’expériences.

    J’espère vous apporter encore beaucoup de bonheur.

    A daniel dresse

    Donc entièrement d’accord et bonne réflexion !

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