La tradition institutionnaliste européenne, par Claude Roche

Billet invité.

Dans cet article je voudrais contribuer au débat sur la constitution économique à partir d’un travail antérieur – resté assez confidentiel, soyons honnête – où justement je défendais cette idée de (ré)institutionnalisation de l’économie. Non pas pour présenter tel ou tel article de loi – mais pour revenir sur notre tradition de pensée en la matière : ce qu’on appelle l’institutionnalisme européen. Cette tradition est hélas mal comprise de nos jours ; or nous le savons bien : une société ne progresse que lorsqu’elle sait s’appuyer sur son histoire pour (éventuellement) chercher à la dépasser.

Mon propos va donc d’abord être celui-là : je pense qu’il y a un vrai enjeu à se réapproprier la tradition institutionnelle européenne, telle qu’elle s’est constituée, c’est-à-dire y compris dans sa dimension économique et financière : car c’est à partir d’elle que nous pourrons penser le présent. Mais pour montrer ce point il faut revenir sur ce qui en a fait l’originalité : le lien qu’elle établit entre la loi et la connaissance (morale).

1/ Pour notre tradition, la loi doit être fondée en raison

On le sait depuis Montesquieu les différents pays ont en commun l’idée de la loi (la forme de la loi). Par contre, et ceci est propre aux Européens, nous pensons que la loi doit être légitime auprès de ceux auxquels elle s’adresse (la communauté) ; c’est même l’essence de l’institutionnalisme européen : pour nous, le texte de la loi ne se suffit pas à lui-même, il n’est pas un « donné » (par la « révélation », par exemple), mais il doit être fondé pour être accepté comme tel par la communauté. « Ce qui a donné naissance à une société politique… n’est autre chose que le consentement d’un certain nombre d’hommes libres », (Locke). Et fondé, pour les européens, veut dire fondé en raison : car la raison est exigeante, elle veut aller au fond des choses, c’est-à-dire ici jusqu’aux principes moraux du « vivre ensemble ». « sans quoi même le plus grand Léviathan s’effondrerait (Locke) ». : c’est ce qu’on appellera le rationalisme moral.

Historiquement, ce rationalisme moral est issu d’un même courant de pensée, le jusnaturalisme, dont le propos était de décider des lois qu’un souverain pouvait promulguer (de jus naturae : droit naturel). Il va progressivement s’autonomiser, pour culminer dans les philosophies du XVIIIème et du début du XIXème (Locke et Kant pour donner les références les plus citées). Mais surtout cette philosophie va volontairement percoler dans la société civile (c’est le sens par exemple de nos fameuses lumières) pour s’imposer grâce à l’écho qu’elle recevra. Car c’est peut-être le point le plus important pour nous aujourd’hui : cette idée d’adhésion de la communauté fait corps avec l’idée d’une compréhension morale partageable par la communauté. Non pas qu’on ait pensé, naïvement, que l’homme soit bon naturellement, ainsi que le disait Rousseau. Bien au contraire : on pense que l’homme est corruptible pour employer les termes de l’époque, pétris par la Réforme ; mais répond-on avec Kant « l’assassin sait qu’il est un assassin ». Cela veut dire que les humains, êtres doués de raison, peuvent connaître les principes moraux et donc s’accorder sur les principes de la loi.

C’est cette conviction qui est la base de ce que nous appelons l’ »espace public » (Habermas), espace que nous utilisons comme s’il était naturel, mais qui sans ce rationalisme n’aurait aucune raison d’être. C’est elle aussi qui explique la rigueur des textes de l’époque totalement rebelles à l’effet rhétorique ; telle notre déclaration des droits qui affirme deux des trois principes moraux fondamentaux : la liberté -historiquement : « liberté de conscience » et l’égalité en droit (notons que le troisième principe – que les français appelleront fraternité – est historiquement un principe de solidarité).

2/ Marché et institution financière

La question qui se pose est alors la contrepartie économique de ces principes moraux et qui va apparaître sous la forme de l’idée de société civile (la société civile est soumise à la loi mais elle reste autonome par rapport à l’Etat). On sait qu’il s’agit là de la base de notre concept de marché ; mais ce que l’on sait moins, c’est que ce marché repose dès cette époque sur l’institutionnalisation de la monnaie et de la sphère financière.

Détaillons : pour le rationalisme moral (ce qu’on va appeler) l’économie répond de deux principes généralement dirigés contre la religion et qui forment la base du marché… d’une part que le bien-être matériel est au coeur de l’émancipation humaine (on doit construire le paradis sur terre répétait-on à l’envi dans les milieux républicains français). Mais d’autre part cette recherche de richesse doit s’exercer selon le principe de Justice. Et Justice ici doit être lu comme justice commutative : ce qui est juste dans les transactions entre les hommes (la justice commutative s’oppose à la justice distributive qui répond de principes hiérarchiques – Hobbes). La conséquence sera alors très claire sur le plan politique : on va réaffirmer un droit très ancien, le droit à la propriété, mais sur des bases nouvelles : ce n’est plus à la volonté du Prince (au législateur) qu’il appartient de justifier l’appropriation, mais au travail. Celui-ci devenant et dans le même mouvement le premier des devoirs de l’homme (« c’est le travail que j’y mets qui fait que cette chose est mienne (et) la différence d’industrie explique la différence des propriétés » – Locke ). On est aux portes du marché.

Pour la franchir – last but not least – il conviendra d’organiser l’outil commun, la monnaie. Car ne l’oublions pas : sans mesure objective entre deux contractants il n’y a pas d’équité possible et la justice disparaît. C’est pourquoi le marché, dans notre tradition est intrinsèquement liée à l’institutionnalisation de la monnaie (en clair une gestion centrale de la monnaie appuyée sur la structuration de la circulation financière, le « marché financier »). Il faut d’ailleurs imaginer qu’elle était la question posée : l’enjeu, à cette époque, était de garantir la justice dans les transactions en capital (et non les biens courants, idée acquise depuis longtemps déjà). Or on se heurtait là à la spéculation des intermédiaires et à la manipulation monétaire « les banquiers et les changeurs, trop habiles à placer la monnaie  » (Locke). D’où le projet qui se construit aux XVII et XVIIIème d’organiser les circuits financiers de façon à balancer l’épargne et l’investissement. Et d’où la création des Banques centrales et de la monnaie fiduciaire qui vont partout suivre la mise en place des institutions politiques : sans aucun doute la cause majeure de la forte expansion économique qui suivra.

L’histoire devient alors d’un intérêt immédiat : car de nos jours « les marchés » sont présentés par leur opposition à la loi politique, et ce faisant nolens volens on veut montrer qu’il en a toujours été ainsi. Mais il s’agit d’un contre–sens intenable : le marché financier n’a pas été construit comme un système de banques libres (comme le croit M Bernanke). Bien au contraire : c’est un système organisé et explicitement organisé contre l’idée de spéculer (rendons à César ce qui lui appartient : Hayek avait vu juste sur ce point). Tel est l’enseignement de notre histoire.

3/ L’amoralisme de la science économique et sociale

Si l’analyse est juste, reste alors à comprendre un véritable paradoxe : comment se fait-il que cette tradition pourtant si efficace soit devenue si faible chez les intellectuels européens (on la disait, quand j’étais jeune, « confinée chez les mandarins de Sciences Po » !) ?

Poser cette question est encore une fois revenir sur l’idée de la science ou plutôt sur le projet de construire un savoir scientifique dans le domaine de la société. Car on l’a dit ci-dessus le propre de notre tradition c’est de considérer le plus grand nombre – « même les femmes » disait Descartes – comme capable de juger des choses politiques et morales. Or le projet d’une science sociale va s’opposer explicitement à cette idée : c’est même là son origine. Pour être très précis, il va poser comme une nécessité que seuls des êtres raisonnables (les futurs experts) puissent orienter l’action des politiques, et plus encore qu’ils le fassent en s’appuyant sur les mauvais penchants de l’homme : il faut pouvoir canaliser les passions dira Hume, ce qui ipso facto dévalorisait toute référence à la moralité. D’où ce projet de la science de donner à ceux qui savent et à eux seuls le droit (moral) de juger des actions à réaliser. Mais d’où aussi ce parti pris théorique de ne considérer les hommes que dans la seule recherche de leur intérêt matériel : l’homo oeconomicus. On est bien sûr ici aux sources des idéologies qui deviendront hégémoniques au XXème siècle

On ne sera donc pas surpris : c’est Smith qui, après Hume, lèvera le premier cet étendard. Mais il était encore trop tôt. En fait ce sont Marx et Comte qui auront le plus fait pour cette idée (JS Mill père de « l’homo oeconomicus » est un disciple d’ A Comte) : l’écho de tels auteurs va créer le terreau sur lequel les sciences sociales modernes vont se développer. Et avec elles ces deux idées si ancrées chez les intellectuels qu’ils les croient naturelles (avec la morgue qui convient pour le « bon peuple ») : « qu’économie et politique n’ont rien à à voir avec la morale » (« je suis un amoraliste » dira Keynes)… et que « la voix du peuple, quand on l’écoute ne mène qu’au populisme »  »

De telles idées sont largement admises de nos jours et là aussi elles semblent naturelles. Mais comme pour le marché il faut bien voir qu’elles sont datées et même plus : historiquement erronées. Quoi qu’il en soit et si on les accepte, alors il faut en accepter la contrepartie : au mieux il est vain, au pire liberticide de vouloir introduire de la morale dans l’économie.

L’écho de la thèse de Paul Jorion

La boucle est alors tout près d’être bouclée et c’est par là que je voudrais conclure. Car en défendant l’idée d’institution économique, en le faisant au nom de la raison (du bon sens) et plus encore « de l’éthique », Paul Jorion s’est de nouveau inscrit dans notre tradition institutionnelle. Il l’a même reprise – par sa critique de la spéculation – là où elle s’était arrêtée (et ou Milton Friedman avait lui-même échoué).

Il ne faut pas chercher ailleurs l’origine de l’écho qu’il a reçu : ce n’est pas tant l’individu, ni même son côté prophétique qui ont pu résonner. C’est cet ancrage dans notre tradition de pensée à laquelle inconsciemment nous sommes attachés… et dont on sent confusément que nous l’avons oubliée.

Reste alors à cheminer sur cette voie.

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35 réflexions sur « La tradition institutionnaliste européenne, par Claude Roche »

  1. Là se trouve la clef de voûte de notre époque, ZE question:
    « Qu’es-ce qu’une civilisation ?  »
    Est-il possible de quantifier ce phénomène ?
    Nombre d’auteurs depuis des siècles ont cerné la question (Des anciens à Tocqueville, Marx,Toynbee, Diamond, etc…)
    Quel sera celui qui en établira le paramétrage scientifique, un nouveau paradigme dont notre temps a tant besoin ?…

    1. Je reprends au bond la notion de civilisation.
      on entend parler de mesure du bonheur plutôt que de richesse matérielle.
      Ne serait-il pas plus pertinent de « mesurer » le degré de civilisation d’une nation ?
      Pas mal de paramètres sont susceptibles d’être pris en compte.
      Par exemple :
      Etat de la justice : traitement des personnes incarcérées, proportion de détenus par rapport à la population.
      Justice sociale : répartition des richesses, ratio entre revenus les plus hauts et revenus les plus bas.
      Niveau d’éducation : proportions de diplômés, variété des diplômes.
      Je m’arrête là, mais il y a encore beaucoup de thèmes à explorer.

  2. Vous rejoignez complètement ce que je constate tous les jours avec un code Napoléon qui se fait détruire par la volonté de vouloir dépénaliser le droit des affaires…

  3. Mouais… la reconstruction a posteriori de ce brin d’histoire de la pensée occidentale (européenne) me semble quand même assez discutable, pour ne pas dire franchement douteuse parfois. J’y reviendrai. Mais déjà, la tradition de pensée dans laquelle le refus de la spéculation s’enracine « inconsciemment » se trouve il me semble davantage dans le christiannisme que dans une histoire qu’on semble faire commencer avec la philosophie politique « moderne » (au M.A, les « banquiers » sont situés à côté des prostituées et des lépreux).

    1. De même pour l’idée présentée ici comme moderne que le « bon peuple » n’aurait pas voix au chapitre.

      Le pilotage d’une politique par des « êtres raisonnables » considérés comme seuls légitimes remonte à la nuit des temps. Les critères de sélection de ces « êtres raisonnables » changeaient simplement en fonction du contexte socio-culturel.

      On se trouve même dans la veine très élitiste d’Isocrate, pour qui l’homme achevé est celui qui maîtrise l’art de la parole, miroir d’une âme équilibrée, belle, et donc bonne.

  4. Afin que l’individu puisse accepter les règles morales et aussi participer à leur élaboration, il doit d’abord se connaître lui même. Cela est nécessaire afin de trouver librement les intuitions morales dont la société et lui même ont besoin. C’est également nécessaire pour que la règle ne soit pas « contrainte » mais « motif d’acte librement accepté ». Cela fait appel à une toute autre éducation que le rationalisme scientifique qui fait aujourd’hui des ravages jusqu’à Wall Street. J’ai bien dit « rationalisme scientifique », je n’ai pas dit la science… Ce rationalisme exclut la nature humaine en la plaçant sur le piédestal trompeur du sujet pensant qui s’oppose à l’objet de son étude. Forcément, l’humain, dans sa composante psycho-spirituelle en est exclu, et dans cette démarche rationaliste, le ver est déjà dans le fruit. Il faut que l’humain se retourne sur lui même pour résoudre cette malédiction de la dualité sujet-objet. C’est la condition de la connaissance de soi… On peut parler alors de la démarche de « l’individualisme éthique ».

    1.  » il faut que l’humain se retourne sur lui même … » Vaste programme dirait le Général !

       » Humain , trop humain » , dirait Nietzsche pour qui l’homme ( et la femme je suppose ) est un animal qui définit et tente d’honorer des valeurs . Je verrais bien que ce début de 21 ème siècle soit celui de l’enterrement de Nietzsche et des valeurs qui  » tirent  » …le reste , car pour moi c’est  » le reste » qui détermine les valeurs qui viennent  » signer » le destin et  » l’identité » commune .

       » l’homme est un animal social  » écrirait Aristote .=> Il faut que l’humain se retourne vers autrui : Vive Aristote !

  5. Jacques Attali , de son côté , cherchait ( cherche encore ?) la cause du désastre dans la dérive , tant de la liberté individuelle que du marché ( l’économie ?). Il trouvait des solutions dans la proposition d’une nouvelle voie socio- démocratique , la  » voie humaine ) , s’appuyant sur trois  » mécanismes  » , la gratuité ,la responsabilité ,le savoir .

    Il énonçait également quelques concepts clés de cette nouvelle  » sociale démocratie : relations ,langues,réseaux /biens essentiels /Activités socialement utles/patrimoine relationnel/climat relationnel /économie relationnelle .Comme pour sans doute la masse des citoyens lambdas , le détail de sa construction …d’expert ( qui fournit la solution avant d’avant partager l’énoncé du problème ) m’avait paru plus déroutant que constructif . Je retiens cependant le diagnostic de départ ( dérive du marché et de la notion de  » liberté ») et les trois mécanismes porteurs d’espoir .

    La démonstration de ce billet remarquablement structuré ,ramassé et limpide ,mais dont je ne sais pas , par manque d’initiation sérieuse, peser la valeur des fondements historiques , tend à résumer la cause du désatre dans un dysfonctionnement entre économie , politique et morale ( ou éthique ) . Je relève au passage , en la partageant , la remarque sur le rôle exagéré , hors contrôle comme les banquiers et souvent négatif , des experts .

    Adepte du retour aux sources et à l’etymologie quand les choes deviennent confuses , je reste un peu  » en dehors  » quand on oppose économie et politique avec la morale pour arbitre . L’économie n’est -t-elle pas  » l’art d’aménager sa maison  » ?

    C’est un art , ce qui renvoie à sensibilité , empathie , équilibre , …morale ?…
    C’est aménager , ce qui renvoie à organisation , loi , hièrarchie , choix …
    c’est sa maison , ce qui renvoie à peuple , territoire , destin commun , identité …

    La vie en commun ce n’est pas le marché , les experts , le politique pseudo démocratique qui cède les clés de la cité aux banques ( au marché ?) en imposant leurs circuits pour l’échange des richesses . La vie en commun n’a qu’une clé qui fonctionne et permet l’espoir : une démocratie rendue plus vraie , sans doute par l’adopton des trois  » mécanismes  » prônés par Attali (gratuité , savoir ,responsabilié ) auxquels j’ajouterai le seul qui permette la reprise des manetttes du pouvoir par les peuples : le referendum d’initiative populaire ( le vrai !) , point de passage pour aboutir à une constitution ( européenne dans un premier temps ?) qui soit autre chose que le pataquès du traité de Lisbonne qui ne fait certainement pas de l’ethique l’arbitre entre le politqie et le marché .

    La constitution , c’est notre affaire , pas celle des gouvernants actuels totalement décribilisés par leurs lâchetés ou confusions d’intérêts .

    Rendez vous en 2012 … ou avant .

  6. http://en.wikipedia.org/wiki/Categorical_imperative (en anglais; l’article de Wikipedia en français est très inférieur).

    Sauf erreur, on n’est pas allé plus loin dans la définition de ce qu’est la morale (et donc la raison) dans la sphère publique, donc politique et et financière. Encore faut-il « aménager » la réflexion kantienne en fonction de l’interaction entre impératif catégorique et impératif hypothétique (= partiel, dans un contexte particulier), et non la relativiser systématiquement comme ont pu le faire les (ultra?) libéraux depuis Benjamin Constant.

    En réponse à Alfe, je dirais comme Kant et Comte que l’introspection au sens strict est impossible, car l’oeil « ne peut se voir lui-même ». Seule la dialectique sujet-objet peut fonder la conscience de soi. Ce n’est pas pour rien que le psychanalysé a besoin du psychanalyste (qui n’est pas un expert du genre pointé par Claude Roche, mais un facteur de révélation), pour citer cet exemple parmi d’autres. L’ignorance de cette nécessité débouche sur le narcissisme, qui ne consiste pas seulement à se regarder dans un miroir. Quand un banquier — au sens contemporain du terme — rencontre un autre banquier, il n’a face à lui qu’un autre lui-même. Rien ne les distingue dans la pratique, sinon la « compétition », à savoir le retour à une situation morale pré-kantienne, laquelle n’a de sens que pour les personnes ayant déjà commencé à réfléchir sérieusement à la relation sujet-objet sans a priori (ah, ah!).

    1. Nous suivrons donc chacun notre voie. Sachez seulement que la pensée peut se penser, et que par conséquent, le retour sur soi est possible. Maintenant, les goûts et les couleurs…

  7. Pardon pour les  » mastics  » de ma contribution de 13h20 . Lire :

    2 ème alinea :  » avant d’avoir… »
    4 ème alinea :  » quand les choses … »
    7 ème alinea :  » décrédibilisés … »

    J’en profite pour ajouter que  » c’est sa maison  » renvoie aussi et peut être d’abord à écologie : on est prié de laisser ces lieux ( la maison ) aussi propres qu’on les a trouvés .
    … A la nuance près qu’il nous faut même les rendre plus propres qu’on ne les a trouvés ( pour les plus jeunes ) .

  8. Un échec trouve son explication, sa cause, dès lors qu’on la rapporte à son sens historique.

    Ce qui m’interpelle, c’est la constatation qu’un système puisse perdre sa raison d’être dès lors que l’homme n’en est plus au centre. Si on regarde la théorie capitaliste ou communiste, il est possible que la raison de leur échec soit située à ce niveau : l’idée (la théorie sur laquelle repose le fonctionnement du système) entre en confrontation directe avec la réalité, ce qui aurait pour incidence de l’invalider (peu importe s’il s’agit d’un problème nouveau, ou d’un manque. Le raisonnement qui à mené à la concrétisation de cette idée s’avère ainsi être faussé).

    A cet instant-là, deux possibilités après examen du processus qui a mené à l’échec :

    1/ L’erreur est reconnue, donc admise. On suppose qu’on ne s’acharnera pas à recommencer le processus dans les même conditions, mais plutôt à localiser la cause de cet échec pour la rectifier, voire (au pire) à reprendre le raisonnement à zéro pour définir un nouveau processus. Bref, la théorie est soumise à correction.

    2/ Pour des raisons inhérentes à la nature humaine, on maintient la théorie en l’état : pour masquer l’échec de l’idée (la théorie qui a failli), on la « corrige » par l’apport de subterfuges divers qui ont pour seul but de pérenniser le processus. D’où la création d’un cercle vicieux pour maintenir les conditions d’application de la théorie.

    Dans le 1er cas, l’homme reste au centre du système, car il a reconnu son erreur (son raisonnement faussé).
    Dans le 2ème cas, l’homme perd sa place dans le système au profit de son idée (la théorie).

    Ce 2ème cas me paraît s’appliquer au système capitaliste : les raisons inhérentes à la nature humaine (ici, c’est l’affirmation d’une Vertu occidentale et universelle, qui est « prouvée » par l’apparence d’une réussite économique ; cette Vertu est constamment affirmé grâce à une communication [les médias] à son apogée).

  9. je pense qu’il faudra étudier avec le plus grand soin les economistes chinois post-mao et les indiens ,ce sont les futurs prix nobel d’économie !

    la nouvelle doxa .

  10. Sur Rousseau. Sa position exacte est la suivante:

    « L’homme est naturellement bon, c’est la société qui le pervertit. »
    Autrement décrite comme le « mythe du bon sauvage ». Voltaire lui-même ne dit d’ailleurs pas autre chose dans « l’Ingénu ».

    Ceci n’a évidemment pas le même sens si l’on tronque la seconde partie de la proposition. La thèse de Rousseau ne se résume ainsi pas à dire que quoi qu’il fasse et quelles que soient les circonstances, l’humain agit toujours pour le mieux, il ne prétend pas que l’humain soit un ange, mais qu’en tant qu’individu pris seul, il soit fondé à agir pour le mieux – pour lui-même – alors que, placé en présence d’autrui, son comportement s’avilit. Ou du moins « on » le juge comme tel. (voir ci-dessous.).

    La chose s’explique très facilement, en retournant la réflexion toutefois: La morale est un concept en lui-même éminemment collectif. Un acte n’est fondamentalement bon ou mauvais que dès lors qu’autrui est présent pour le constater et en juger la qualité. En cela, la morale n’a pas d’existence propre. Elle est, en somme, l’idée que chacun se fait de la manière dont les autres doivent se comporter entre eux et vis-à-vis de soi-même, le tout étant basé sur un système de valeurs éminemment personnel, pour ne pas dire intime. Par exemple, prendre une pomme dans un arbre, en soit, n’est pas répréhensible. Cela le devient parce que l’arbre est situé sur une propriété privée qui n’est pas celle du cueilleur. C’est bien, dans ce cas, la mise en perspective sociétale qui fait d’un acte des plus naturels qui soit, un acte condamnable.

    L’énoncé qu’on attribue à Rousseau pourrait donc ainsi être reformuler de la manière suivante:
    « L’individu pris isolément est par essence amoral, puisque la morale n’existe que dans la collectivité. »
    (J’ai conscience ici de dériver assez largement par rapport à la thèse originale du philosophe, en proposant une grille de lecture atypique.)

    Les habitués de ce blog remarquerons le parallélisme avec la thèse de Paul: « Le capitalisme financier est amoral »; et pour cause, puisqu’il est fondé sur l’individualisme le plus total et que celui-ci l’est par essence.

    « L’assassin sait qu’il est un assassin », pourquoi pas, mais on peut aussi dire: « L’assassin sait qu’autrui le voit comme un assassin ». Quoi qu’encore, dans certains cas la chose puisse être discutée: Les personnes ayant organisé et participé à l’exécution du couple Chauchescu ne sont ainsi, à priori, perçus nulle part comme des assassins, et, toujours à priori, ne se perçoivent eux-mêmes pas comme tels. Il est cependant bien question d’un homicide prémédité, ce qui n’est rien moins que la définition de l’assassinat. Ceci procède donc bien encore une fois d’un jugement collectif apposé sur un acte singulier. L’acte en lui même ne porte pas de valeur, bonne ou mauvaise, c’est la société qui en fait le constat qui la lui donne.

    Et c’est bien là tout le fond du problème, justement: Il n’existe pas UNE morale, mais DES morales, sans doute presque aussi nombreuses que les individus qui foulent le sol terrestre, puisque chacun se forge son propre système de valeurs selon ce qu’il entend de l’éducation qu’il a reçu, selon ce qu’il retire de ses propres expériences, etc.

    Idéalement, LA Morale avec un grand M serait le produit d’un commun accord entre toutes les composantes d’une société, comme le rappelle l’auteur de ce billet.

    Vœu pieu. S’il est bien une chose facile à constater chaque jour, c’est que cette grande synthèse n’est pas prête de se faire – peut-être n’est-elle même pas possible, d’ailleurs. Au mieux, parvient-on (péniblement) à agréger ensembles les systèmes de valeurs les plus proches les uns des autres. L’exemple le plus concret qui me vienne en la matière est la myriade de partis politiques, en France notamment – je ne me hasarde pas à parler des autres pays européens, n’en connaissant que trop sommairement le fonctionnement – lesquels se subdivisent encore en courants, motions… Chacun de ces partis est, en soi, la manifestation d’un type de conception morale fondamentalement différente de celle des autres. La période actuelle est par ailleurs riche d’illustrations que « LA grande synthèse », même considérée dans un cadre plus réduit, lorsqu’elle est proposée au sein de chacune de ces chapelles, n’est en fait qu’une grande illusion, tant les exemples de discordes dans tel ou tel groupe se font entendre jour après jour. Chaque personnalité politique prenant publiquement position contre le parti auquel elle appartient est une preuve de plus, criante, que son propre système de valeurs, ou du moins celui qu’elle pense représenter vis à vis de son électorat, n’est pas celui énoncé à la tête du dit-parti. Autrement dit que leurs valeurs morales ne s’accordent pas entre elles.

    L’autre élément de la problématique, c’est la Raison, précisément. Fut-il aussi pleinement raisonnable que l’estimait Descartes, l’individu semble néanmoins incapable d’agir en conséquence avec constance. Aussi, la Raison pleine et entière existe-t-elle peut-être (quoi qu’en matière de vérité révélée, en voilà une belle, cf. les méditations), mais elle est de toutes façons le jouet de ce que Festinger appelle la dissonance cognitive: Placé devant certaines alternatives incompatibles entre elles, l’individu tend à « taire » par un mécanisme inconscient l’une des branches de l’alternative pour réduire son inconfort moral. Ceci fonctionne d’autant plus lorsque l’investissement dans l’une de ces branches a été important. Et par conséquent, la Raison n’a, au moins dans ce domaine, pas voie au chapitre.

    Ainsi, pour tout individu (sain d’esprit), il est rationnel de rechercher à mettre en œuvre les moyens de sa subsistance. Mais que se passe-t-il lorsqu’il s’entend dire que sa propre subsistance met en cause (et est mise en cause) par celle d’autrui? Voilà, dans des termes très génériques, un énoncé pouvant provoquer une dissonance cognitive. Dans ce cas-ci, elle est induite par le principe de concurrence, qu’encore si peu de personnes osent remettre en cause. Plus concrètement encore, comment faire admettre à qui que ce soit en France, pour rester dans un contexte connu, qu’en tant que bénéficiaire des minima sociaux, on est de fait « riche », en comparaison par exemple d’un résident moyen du Bangladesh? C’est le genre de vérité que personne n’est près à entendre, aussi exacte soit-elle.

    Comme le fait remarquer fort justement F. Lordon à ce propos, les agents œuvrent dans les modalités que définit la structure dans laquelle on les place, il n’y a donc pas lieu de leur en faire le reproche. Comme il n’y a pas lieu de fustiger les banquiers de chercher à maximiser leurs profits, alors que c’est la raison d’être d’une banque, et que tout le tissu économique est fondé autour de ce principe.

    Aussi, partir en quête d’un « retour au rationalisme moral » est du même ordre que d’annoncer qu’on part chasser le dahu, parce que comme tout idéal, celui-ci n’a d’existence qu’en pure théorie, et que cette dernière porte en elle le travers, indépassable, d’abolir toutes les considérations qui font la complexité du réel, rendant nécessairement ses conclusions au mieux incomplètes, au pire erronées.

    Si séduisante l’explication proposée dans ce billet soit-elle, elle ne manque pas d’obéir à la règle énoncée ci-dessus. Ainsi, non seulement le marché n’est pas, dans les faits, opposé à la loi politique, contrairement à ce qui est dit, mais encore c’est la loi politique qui a, et qui continue d’institutionnaliser le marché tel qu’il existe, ce qui ne semble pas être pris en compte. Par ailleurs, les « idéologies hégémoniques » auxquelles il est fait référence ne sont pas issues du néant et n’ont pas été mises en application par des extra-terrestres. Elles sont bel-et-bien le fait des individus composant la société qui les subit. Le rationalisme moral a peut-être été oublié parce qu’on s’était rendu compte qu’il n’existait pas…

    1. Quand je sens que je fais du mal à l’autre, et bien, je sais que ce n’est pas bien ; nos systèmes nerveux sont construits pour imaginer ce que l’autre ressent ; c’est la condition de toute communication entre humains : la capacité à se mettre « à la place de l’autre », pas pour la lui prendre, mais par fraternité.

      a+

    2. s’inscrire dans le fil d’une tradition demande de repartir des débat initiauxs et de les actualiser par de nouveaux savoirs. Une constitution pour l’économie s’inscrit dans l’histoire humaine de la nature humaine, voyons par exemle l’apport de Dan Sperber, je le cite:

      « La communication humaine est un effet secondaire de la capacité d’attribuer des états mentaux à autrui. Le trait qui, plus que tout autre, distingue les êtres humains des autres espèces animales auxquelles ils sont apparentés, ce n’est pas comme on le pense souvent le langage – encore qu’évidemment le langage joue un rôle fondamental -, c’est cette capacité méta-représentationnelle. »

      Dan Sperber. 2000. La communication et le sens. Dans Yves Michaud (ed.) Qu’est-ce que l’humain? Université de tous les savoirs, volume 2. Paris: Odile Jacob. 119-128

      § rem. le texte complet est disponible ici : http://www.dan.sperber.fr/?p=57

      A+

    3. Je suis assez d’accord avec vous sur la naïveté qui ferait dissocier marché et politique . C’est pourquoi je trouve réductrice , voire dangereuse , l’idée de rédiger une sorte de livre sacré , une constitution économique .

      Le terme de constitution ne peut utilement et valablement être employé que pour définir les quelques valeurs et modes relationnels qu’un peuple ( ça peut être le peuple mondial ) accepte comme référence commune pour vivre et progresser . C’est ce qu’avait très bien compris le peuple français , dans son bon sens trivial , en votant non au TCE qui lui vendait en même temps une forme d’appendice  » constitution économique » dont il ne voulait pas . Les politiques , les experts ont voulu et veulent encore faire son bonheur malgré lui . L’échec sera toujours là tant que la proposition n’aura pas été inversée .

      Un peuple fait durablement son bonheur seul et de sa propre volonté . D’où mon plaidoyer , entre autres , pour le RIP . A défaut les extrèmes et les gouvernants en place continueront par leur autisme partisan à se renvoyer la balle et faire perdurer le système qu’ils ont finalement en commun .

      Une constitution est le résultat , pas la condition mythique , d’une forme de consensus diffus et multiforme , certains diraient un accord sur le meilleur  » développement durable  » imaginable .

      Et les politiques ( donc le marché ) et les experts doivent être rammenés à leurs rôles d’accoucheurs et de facilitateurs , dans le respect de cette constitution voulue et écrite au plus près des citoyens ( ça n’est d’ailleurs pas si simple ) .

      Je suis un peu pessimiste quand je vois avec quelle naïveté et relatif désintérêt , les français ont récemment laissé le pouvoir modifier leur constitution sans eux .Il s’est même trouvé un Jack Lang pour accompagner cette obscènité .

      Cette volonté populaire qui a fait et semble necore faire défaut est-elle en train de se forger ? Un autre intervenant pense que oui . Je croise les doigts avec lui et j’essaie d’agir dans mon quartier et les associations où je milite pour qu’il en soit ainsi .

      Le dernier mot à La Rochefoucauld :
       » Il est plus difficile de s’empêcher d’être gouverné que de gouverner les autres . »
      Mais bon , il a aussi écrit  » les hommes ne vivraient pas longtemps en société s’ils n’étaient pas dupes les uns des autres . »

  11. Avec « une constitution pour l’économie », j’entends résonner les travaux de Norbert Elias, notamment ce qu’il montre dans « La dynamique de l’Occident ». Il décrit le processus de civilisation des comportements et formation progressive de l’Etat par la monopolisation elle-même progressive de la violence. Avec pour aboutissement émergence de la bourgeoisie, dont les normes de comportements sont celle de l’autocontrôle et du calcul rationnel. Et que l’on peut prolonger enfin par l’émergence de la démocratie représentative comme mode de décision choisie concernant les affaires de l’Etat. ( c’est condensé et très grossier comme résumé mais indique un mouvement )

    Cependant le processus historique n’est « qu’imparfait » dans la mesure où les passions agressives, guerrières trouvent un nouveau terrain de jeu, un nouveau plan avec le développement du capitalisme : l’économie. A la violence directe des guerriers-seigneurs féodaux se substitue une violence indirecte, économique, celle des capitalistes. La constitution de la domination passe dès lors non plus par la force brute mais par l’intermédiaire de l’accumulation de capitaux. Donc constitution de monopoles financiers, monopoles de la puissance économique que sont banques commerciales, genre « to big to fail », et les banques centrales ( « Etats dans/ sous les Etats » P. Jorion), ce qui aurait tendance malgré tout à localiser le pouvoir en des instances au nombre de plus en plus restreint. Ce qui est en cours avec la crise.

    Nous en serions donc presque arrivés à la situation historique où les directions de ces banques sont devenues absolutistes. Devenues elles-mêmes capables d’imposer leur loi à l’Etat et dénaturant par là les instances démocratiques. Absolutistes, donc, au même titre que le pouvoir royal en son temps. D’une certaine manière le pouvoir royal était un pouvoir privé qu’il s’est agi de rendre public par la révolution et la réinvention de la démocratie.
    De la même manière, il s’agirait de poursuivre le processus en introduisant la démocratie dans l’économie. Ce qui signifierait introduire le principe inaliénable de participation active de tous les citoyens aux processus de décision concernant l’usage que font les banques et la finance de l’argent mis en dépôt. Les banques deviendraient évidemment publiques mais plus que cela le gouvernement de ces institutions serait fait par le peuple. Cela en serait le premier principe. Les banques deviendraient alors institutions démocratiques. Etant donné que l’allocation des prêts dans l’économie est déterminée par elles, on pourrait dès lors parler d’une économie démocratique.

    C’est dans cette perspective que je comprends le travail de Paul Jorion dans son livre « l’argent mode d’emploi », sur son blog ainsi que les billets de François Leclerc des contributeurs. Et d’une certaine manière, me semble-t-il, c’est un peu le mouvement. Par leurs explications claires et leurs expériences de l’intérieur, ils nous ouvrent la porte de ces institutions, et plus largement du fonctionnement concret de l’économie. Il me semble que la démocratie commence lorsque ceux qui ignorent tout de la manière dont cela fonctionne, ceux dont on refuse toute participation à la prise de décision décident que cela les concernent. Ils le décident précisément parce que c’est le cas… les décisions prises sans eux ont des répercussions évidentes sur leurs vies. Encore faut-il qu’ils comprennent comment ces décisions « privées » ont des conséquences directes sur leur vie. Continuez d’ouvrir les portes….

    1. Je parcours ce post seulement maintenant… Et je tombe (enfin) sur quelqu’un qui s’intéresse à Elias (mon auteur préféré). Personnellement c’est en lisant « La société de cour » que j’ai définitivement décidé de ne pas être économiste (tout en m’intéressant évidemment à l’économie). Ce serait un peu long à expliquer, on y reviendra si nous pouvons échanger nos mails. Je dirais simplement pour l’instant que de mon côté il me semble que l’enjeu crucial serait de civiliser (au sens d’Elias) la valorisation des actifs financiers en en faisant un enjeu de débat démocratique, ce qui suppose probablement la création d’institutions dédiées. Je renvoie à mon billet invité sur ce blog au mois de juin dernier, en précisant que je prépare maintenant un nouveau papier consacré au débat sur l’efficience, avec une problématique assez renouvelée par rapport à ce billet.
      Cordialement

  12. Le sujet est important. Il ne s’agit ni plus ni moins que de ressaisir ces grandes bifurcations. Mon sentiment est que, sur ces questions comme sur d’autres, il n’y a pas de meilleur point de départ que « Droit naturel et Histoire », de L. Strauss.

    La partie 1 est « floue ». C’est le moins qu’on puisse dire.
    Le premier problème est celui de la destination de la loi. Elle s’adresse à l’intelligence pour les anciens et à la volonté pour les modernes (disons depuis Ockam). Je renvoie à M.Villey pour les implications catastrophiques de cette position.
    Le second est celui de la signification de la loi: que la loi soit fondée en raison n’exclue nullement qu’elle soit comprise sous la forme d’un commandement donné par un supérieur à un inférieur (ce avec quoi rompt la tradition rousseauiste, or c’est là le point décisif car il introduit la distinction décisive entre raison instrumentale et raison publique). La frontière ne passe donc pas entre le donné de la Loi divine, par exemple, et la raison, mais entre des formes de rationalités différentes.
    Le troisième est l’idée de « signification partageable par la communauté »: mais que se passe t-il dans des communautés « marquées par le fait du pluralisme? ». Et quand bien même, le rationalisme moral n’est-il pas un échec, dans la mesure ou il nous rend incapable de trancher dans nombre de domaines, qu’il s’agisse de la prohibition du prêt à intérêt aux questions de bioéthiques. Ne doit-on pas considérer que nous avons rouvert la plaie que le rationalisme moral pensait à tort (en se mentant à lui-même), avoir refermé?
    Le quatrième est la signification d' »institutionnel ». Qu’est ce que ce mot peut bien vouloir dire dans ce contexte???

    Mais toutes ces questions mises à part:
    Vous semblez encourager à renouer avec la « tradition institutionnaliste » (???), associée à l’idée que la loi est fondée en raison (je passe sur le fait que la définition des bornes de la loi, ou plutôt des limites du pouvoir coercitif fondamental, reçoit des réponses différentes de la part de Hobbes, Locke, Rousseau, Habermas, Rawls, Nozick… et ceci selon un ordre de justification morale rationnelle, à chaque fois…), mais au nom de quoi? Au nom du fait qu’il s’agit là de « notre tradition »? En quoi ceci est-il plus rationnel que de partir d’un donné (personnellement je ne vois aucun problème à partir d’un donné, ce que tous les jusnaturalistes on fait de toute façon!) ?

    Je ne connais pas la partie 2.

    La partie 3 est un parti pris pur et simple. « Pour être très précis, il va poser comme une nécessité que seuls des êtres raisonnables (les futurs experts) puissent orienter l’action des politiques, et plus encore qu’ils le fassent en s’appuyant sur les mauvais penchants de l’homme : il faut pouvoir canaliser les passions dira Hume, ce qui ipso facto dévalorisait toute référence à la moralité. »
    Ce n’est pas là une idée qui naît avec Hume. Traditionnellement on opposait les passions sociables et celles qui ne l’étaient pas, le bon gouvernement des hommes consistant à encourager les premières au détriment des secondes. Hume ajoute l’idée qu’on peut peut-être aussi faire jouer les mauvaises les unes contre les autres (ce que Pascal, en bon janséniste, s’était déjà affligé). Cette possibilité était déjà contenue dans la façon dont Hobbes envisage le problème politique en tant que tel, et la philosophie comme recherche d’un dispositif technique, artificiel, ipso facto juridique (il appelle ça une « institution »), qui résolve un problème lié à la condition humaine (Hobbes ne considère pas que les hommes soient fondamentalement mauvais, comme on peut le lire icic et là sur le blog). Kant ne remet nullement ça en question! Sur quoi vaut-il mieux se fonder quand il s’agit de faire de bonnes lois? Des « passions » universelles (tristesse, peine, honte, peur, confiance…) ou une « raison morale » prétendument universelle mais introuvable?
    Pour ce qui est de dévaloriser la moralité, il me semble que la philosophie politique est une chose et l’éthique une autre. Leurs bases morales sont distinctes, voilà tout. La philosophie politique de Kant est monstrueuse dès lors qu’on va y regarder de près (c’est un vrai malade). Vos remarques sur Hume me paraissent complètement « déplacées ». Et ce que vous dites de Smith est assez partial… quid de sa « jurisprudence naturelle » et de sa théorie générale des sentiments moraux?

    Enfin, la question est avant tout de savoir si des actes moralement indifférent peuvent exister (ni bon ni mauvais). Ce débat eut lieu dans les enclaves de la pensée médiévale. De mon point de vue la réponse est « non ». Il faudrait remonter bien plus loin votre généalogie de l’histoire des idées pour rendre compte du « phénomène ».

    Pour ma part je reconstruirais comme ça:
    1/ l’autonomisation du politique et du moral par rapport au religieux (pas en même temps).
    Puis:
    2/ l’idée que le politique devient un espace relevant de la rationalité instrumentale plutôt que de la rationalité technique, phénomène solidaire du fait que « politique et moral » finissent par se recombiner au XIXe en un nouvel espace qu’on appelle le « social » et soumis aux experts. Mais pourquoi? Parce que la question des fins et donc par conséquent celle des buts de la vie politique et des fins de l’existence humaine a été abandonnée ou plutôt a été considérée comme « indécidable » ou « définitivement réglée » (on est des démocraties – on nage dans le bien-être – on est les meilleurs…).
    C’est tres proche de votre présentation. Surtout cette econstruction implique un retour aux rationalisme politique classique et aux problématiques médiévales CONTRE la tradition jus naturaliste et de nombreux aspects de la philosophie moderne.

    On se retrouve donc au final avec de l’économique et du social, c’est à dire sans « politique » ni « morale » (privatisée comme la religion, avec les développements du relativisme et du fait du pluralisme). Les débats portent le plus souvent sur la nature des « interactions entre « économique » et « social ». Supprimer la catégorie de l’économique comme de celle du social, et les redécomposer/retrouver le « politique » et le « moral » qui les sous-détermine, voilà l’enjeu. Celui-ci est un enjeu théologico-politique (avec ou sans dieu d’ailleurs).

    PS:
    Je ne souscris pas à votre remarque sur la fraternité. La fraternité n’a RIEN à voir avec l’idée de solidarité. La solidarité est justement ce qui excède les réquisits de la fraternité comme le « bien » peut excéder ce qui est simplement juste, ce qui est « dû ». La fraternité est de l’ordre de la « philia » d’Aristote, des « liens de l’amitié civique/politique » (de la justice), alors que la solidarité est du côté de la bienfaisance, de la charité.

    1. merci à tous pour ces réponses
      Malheureusement, j’ai été débordé ces derniers jours pour des raisons professionnelles
      Je ferai une réponse collective demain
      amicalement

  13. Pour alimenter le débat pour les prochaines échéances électorales , il faudra sans doute faire plus simple , car sinon la réponse des électeurs sera simpliste : abstention .

    Ou pire : extrémistes petits , moyens ou grands , laïcs ou religieux .

    Ou mieux ?

  14. @juan nessy

    Pour ce qui est du débat dans les écheances electorales… qui pense encore que c’est là le lieu approprié du politique?
    Vous voulez du résultat? Créez une ONG de défense des « exclus » (qui n’ont RIEN pour les représenter). Structurez là comme une armée. Connectez là à d’autres associations/réseaux/syndicats… Connectez là au MEDEF (jouez la finance contre l’industrie)! Multipliez les opérations de destabilisation et d’influence. Faites de l’entrisme. Allez encore mieux créez 3 ONGs de ce types qui feront semblant de ce tirer la bourre pour occuper tout le terrain ideologique! Traitez les politiques et les lobbysites comme des pions sur un échiquier Concurrentiel/Politique/sociétal. Soutenez des formes de management/ d’organisation/ de coopération sociale qui entreront en concurrence avec celles déjà instituées qui ne vous conviennent pas. Ceci pour la face « sombre » (disons celle d’un Jean Monnet). Si vous ne pouvez pas passer par la porte, passez par le fenêtre. Créez des divisions qui vous soient utiles: pouvez vous faire jouer les banques islamiques contre les banques occidentales? Pouvez vous « séduire » le Vatican, le présenter comme « rentable » la création de banques catholiques dotées de certaines caractéristiques plus en rapport avec le « catholicisme social »?Quelles pressions pouvez vous mettre sur les gouvernants? Bref traitez les gouvernants de la même façon que ceux qui réussissent à parvenir à leurs fins les traitent. Vous pensez serieusement que le parti doté du meilleur programme sera élu? La stratégie consiste à faire en sorte que les partis se distinguent par des « variantes » de programmes que « nous » aurons insufflé aux uns et aux autres, si on veut être sûr de gagner. C’est ainsi que vos ennemis font. Faites croire à vos adversaires que vous œuvrez dans le sens de leurs intérêts: c’est ainsi que vous devez apprendre à faire également. Le problème n’est pas de gagner les élections mais d’infiltrer le camp qui va l’emporter (selon des recettes connues depuis Aristote), et par extension « tous » les camps. Il a fallu un siècle aux libertariens pour réussir cette entreprise planifiée dès le XIXe siècle dans les colonnes d’un journal US qui s’appelait « liberty », par opposition à la stratégie marxiste de conquête du pouvoir par une révolution violente. Ceci pour la partie « opérationnelle », qui n’est pas je crois la vocation première de ce blog.

    En revanche le diagnostic, la compréhension de ce qui nous a amené là ou nous en sommes, la mise en place de nouveaux dispositifs censés remédier au problème, c’est là l’objet de ce blog. Et la recherche de la clarté requière parfois des billets un peu obscurs dans un premier temps, qui se clarifient par la suite (comparez « l’argent: mode d’emploi » avec les premiers billets sur le sujet!).

    1. Je crois comprendre vos préventions vis à vis des  » praticiens élus » que j’ai appris aussi à fréquenter longtemps ( 41 ans ) par mes activités professionnelles passées . Ce qui m’a conduit à les haïr ou /et les aimer , à relever aussi les manipulations que vous indiquez …et bien d’autres turpitudes humaines .Je relève avec vous que ce blog est plus le lieu du diagnostic que celui du praticien .

      Sans doute parce que je ne suis pas aussi informé et formé que les spécialistes qui contribuent ici à la pertinence et la clarté du diagnostic , je suis davantage porté ( et apparemment toléré) à émettre des opinions que j’essaie de faire courtes qui pourraient être celles de Monsieur ( ou Madame) tout le monde .

      Mais s’il faut inférer de votre propos que , le diagnostic étant correctement posé , on peut se dispenser du processus trivial , mais pour moi incontournable, du vote pour une ( ou des ) force(s) politique(s) qui le porte(nt) , nous ne serons jamais en phase . Je n’imagine ( et ne souhaite surtout ) même pas que  » la mise en place de nouveaux dispositifs censés remèdier au problème » passe par d’autres voies .

      Je crains bien que la première phrase du billet que vous m’adressez ne nous rende totalement étranger l’un à l’autre .

      Mais si vous vous présentez à une élection en portant le diagnostic et les propositions qui sortiront de ce blog , je voterai pour vous .

  15. « Mais s’il faut inférer de votre propos que , le diagnostic étant correctement posé , on peut se dispenser du processus trivial , mais pour moi incontournable, du vote pour une ( ou des ) force(s) politique(s) qui le porte(nt) , nous ne serons jamais en phase . Je n’imagine ( et ne souhaite surtout ) même pas que » la mise en place de nouveaux dispositifs censés remèdier au problème » passe par d’autres voies . »

    Je suis entièrement d’accord. Et ce n’est pas trivial. Quand bien même le diagnostic serait posé, il y a encore des discussions sur la question de savoir en combien d’entité les banques devraient être divisées (2 ou plus, jusqu’à…7?) ou si elles devraient être nationalisées et il revient aux citoyens de se décider sur les solutions lors des grandes échéances électorales. Les « solutions institutionnelles » sont également le produit d’arbitrage sur le poids respectif que nous accordons à des valeurs par ailleurs communes (et ne sont donc pas « purement techniques » comme les experts voudraient le laisser penser), et je pense ici aux différents codes de déontologie médicale historiquement élaborés par la profession. Il est donc toujours nécessaire de faire appel aux citoyens pour décider en dernière alternative de ce qu’il convient de faire. Les propositions n’ont pas lieu lors des élections, mais sur ce blog par exemple, et Paul fait son travail de citoyen chaque fois qu’il fait son travail de chercheur, et qu’il le met à disposition du public, tout comme ceux qui viennent se renseigner de ce qui se passe auprès des articles de F. Leclerc et des contributions des autres.

    Pour ce qui est de l’élection comme lieu approprié du politique, je voulais dire par là que le mode de participation à la vie politique a changé: il n’y a pas tant une desaffection des urnes qu’une transformation des formes de l’engagement politique (ONGs, réseaux associatifs…). Puisque plus de 80 pourcents de notre législation vient de Bruxelles, il faut malheureusement aussi accorder aux lobbying le poids politique qui lui revient…

  16. Je crois que l’intérêt de ce blog est qu’il marie à la fois : des analyses les plus fouillées possibles et même techniques de la situation financière ; et des discussions de fond sur les enjeux de société à qui renvoie cette situation de crise. Je pense d’abord qu’il faut conserver ce style , voulu par les animateurs de ce blog : il est suffisamment rare sur Internet.
    Et je voudrais remercier les correpondants car le sujet est difficile – peut on établir de la morale dans la vie économique ? – mais pourrait se résumer en une question :! les valeurs fondamentales sur lesquelles la modernité s’est fondée ( la liberté, l’égalité en droit, la justice interindividuelle , la responsabilité individuelle ) sont elles toujours valables et à quelles conditions peut on les faire peser sur le champ politique ? Car à mon sens c’est la première question à se poser une fois pris conscience de la crise dans lequelle nous nous engageons .
    Sur ce point les avis divergent , le débat sur Rousseau ou sur Kant sont typiques mais l’important est d’abord de se reposer la question : car pour moi c’est à ce prix que nous serons entendus^ Même s’ils sont sceptiques, les lecteurs, les gens de la moyenne aspirent à « une sorte de retour aux fondamentaux ».. : ne pas avoir peur d’en parler , de prendre le problème à bras le corps est une condition du succès

    Je termine par quelques remarques individuelles , mais pas de longues discussion . Si j’ai bien compris, la règle est de pas trop engager de discussions parallèles et je crois qu’il faut avoir un signal pour aller plus loin ( à titre privé mon mail est facile à trouver : monnom0065@orange.fr

    @l’homme debout . Y a til une ou des morales ? sans doute plusieurs, mais cela exclut-il le fait que l’on puisse se rejoindre sur des valeurs fondamentales ? Certes on dira que je fais de l’européocentrisme.. mais la question mérite de se voir poser .
    @ledebleu : in fine vous demandez de (re)créer des banques mutualistes. Vieille démarche, mais pourquoi pas ?
    @nessy : je suis d’accord avec l’importance que vous accordez à la conviction de l’homme de la rue. Mais cette conviction est largement en amont de la question d’un vote ; les lumières ont mis un siècle à entraîner la conviction des « honnêtes hommes » .. nos débats sur l’Europe ne font que commencer
    @antoine Y . Je comprends votre référence à Strauss et elle ne me choque pas.( par contre n’oubliez pas que tout le monde ici ne connaît pas strauss)
    C’est vrai que Strauss a pointé la question de la finalité de nos institutions, mais je voudrais noter deux points
    1/ Strauss a clairement des références religieuses, et pour lui la loi est toujours un donné . Je partage d’autant moins ce point que je le soupçonne d’avoir fortement résonné dans les milieux « néo-conservateurs  » américains : aux US aussi la constitution apparaît comme un donné ; c’est ce qui explique la tonalité religieuse de leur comportement. Même si cela a surpris – et au-delà des dimensions caricaturales – je pense que la manière dont on enrôlé Strauss au service de la croisade de G Bush n’est pas infondée

    2/ Ce n’est pas un hasard si Strauss s’en est d’abord pris à Locke et à Kant : mais la manière dont il l’a fait est inacceptable et très proche de ce que faisaient les staliniens dans leur temps. De plus elle est fausse ( de même que sa critique de Machiavel ) . Tout un débat a eu lieu sur cette question : si cela vous intéresse, je peux vous transmettre ma position

    amicalement

  17. Puisque AntoineY est plus clair que son joker , nous serons donc deux sinon trois à être d’accord .

    Un bémol :
    je reste néanmoins persuadé que l’abstention n’est pas due au foisonnement des autres sources de débats et action ( toutes bienvenues mais qui ne sauraient se substituer à la forme institutionnelle de la politique – n’est ce pas d’ailleurs ce qui avait séparé Marx de Bkouinine ?) mais à l’obscurité ( l’obscurantisme parfois) des échanges électoraux qui souvent , outre qu’ils sont peu compréhensibles , ne font pas sens car ils traitent de sujets où le citoyen ne se reconnait pas , soit que le sujet est hors de ses préoccupations vitales , soit que le sujet débattu n’est pas lui même clairement et simplement énoncé et traité .

    Soit qu’il y a autant de sujets que d’articles dans les rayons d’une gondole de supermarché , comme ça a été le cas dans les dernières joutes présidentielles entre Sarkozy et Royal .

    Cordialement.

  18. Pardon à BAKOUNINE ( et mon salut par la même occasion à Proudhon qui était le seul anarchiste vraiment prolétaire )

  19. @Claude Roche :

    Bien reçu et en gros approuvé . Je formule néanmoins le voeu que l’accouchement ne dure pas un siècle , et que les « nouvelles lumières » soient aussi limpides et simples que celles anglos saxonnes ou françaises qui s’exprimaient dans cette période parfois un peu fortement mythifiée .

    Les rédacteurs du TCE auraient du prendre de la graine sur les rédacteurs de la déclaration de droits de l’homme et du citoyen .

    Il y a d’ailleurs aussi des  » lumières  » à mettre en valeur issues de  » l’homme de la rue  » ( le plébéien ?) et de ces autres formes d’engagement …public ( plutôt que politique …) évoqués par JokerAntoineY .

    Et maintenant au travail , Monsieur Roche , il vous reste 100 ans moins un jour pour nous convaincre ! ( ….simplement ).

    Cordialement .

  20. 1/ Strauss a clairement des références religieuses, et pour lui la loi est toujours un donné . Je partage d’autant moins ce point que je le soupçonne d’avoir fortement résonné dans les milieux « néo-conservateurs » américains : aux US aussi la constitution apparaît comme un donné ; c’est ce qui explique la tonalité religieuse de leur comportement. Même si cela a surpris – et au-delà des dimensions caricaturales – je pense que la manière dont on enrôlé Strauss au service de la croisade de G Bush n’est pas infondée.

    Strauss n’a pas de référence religieuse. Il a pris le parti de la philosophie politique classique contre la philosophie politique moderne, estimant que les anciens sont les seuls à avoir posé les problèmes politiques dans toute leur rigueur (Rousseau est le dernier des « anciens », comme le faisait justement remarquer B. Constant, à rebours de toute la tradition des Lumières (qui ne fut par ailleurs « athée » que chez nous et nullemand en Allemagne d’ailleurs), et ce n’est pas un hasard si aujourd’hui encore il constitue un de nos guides les plus « sûrs »). Bien sûr en tant qu’historien il fait toucher du doigt le problème qu’a pu constituer la rencontre de la philosophie politique grecque et de ses prémisses polythéistes avec le monothéisme de la tradition abrahamique (Maimonide ayant choisi une option et Thomas d’Aquin une autre, dont nous sommes aujourd’hui les héritiers). Pour faire court disons que Strauss prend acte du fait que le problème central est le problème théologico-politique. Il rejoint en cela nombre d’anthropologues.
    Mais entre ça et le discours des neocons il y a un monde, Strauss désirant refonder la démocratie libérale sur les bases du rationalisme classique. Il aurait qualifié les neocons de nihislistes, et s’il y a un combat qu’il a mené toute sa vie, c’est bien un combat contre le nihilisme.
    Pour lui au départ la question est: comment n’avons nous pas pu empêcher le nazisme? Et se posant la question il en arrive à ce constat: la science politique moderne fut incapable de ce dont la science politique classique aurait été parfaitement capable. Les catégories d’analyse de la science politique classique sont ainsi supérieure à celles d ela philosophie moderne. C’est cette histoire qu’il retrace, pas à pas, micro bifurcation par micro bifurcation. Mais ceci impliquait également une critique radicale du décisionisme relativiste enveloppé dans la science politique weberienne ainsi que de tous les penseurs historicistes qui pensaient que l’histoire étant faite d’auto-dépassement dialectique ou de progrès moral continu, la manière propre qu’avait les anciens de poser les problèmes ne pouvait plus nous servir à rien.

    2/ Ce n’est pas un hasard si Strauss s’en est d’abord pris à Locke et à Kant : mais la manière dont il l’a fait est inacceptable et très proche de ce que faisaient les staliniens dans leur temps. De plus elle est fausse ( de même que sa critique de Machiavel) . Tout un débat a eu lieu sur cette question : si cela vous intéresse, je peux vous transmettre ma position.

    Strauss s’en prend d’abord à Machiavel, dont il estime qu’il abaisse délibérément les buts de la vie politique ce qui est vrai (tout en fondant le républicanisme neo-classique duquel par ailleurs je me sens très proche), puis à Hobbes, qui soutient des prémisses qui seront à la source du capitalisme et du communisme en tant qu’idéologies à velléité planétaires. Voir sa remarque sur « l’Etat total » (on dirait aujourd’hui « nouvel ordre mondial ») dans « Mise au Point », un papier dans lequel il entretient une polémique « virile et serieuse » avec Kojève.
    Il a peu écrit sur Kant, qui est un philosophe – politique- mineur qui ne dit rien de décisif qui n’ait déjà été contenu chez Hobbes (évidemment c’est étrange de dire ça quand on voit qu’il a inspiré Kelsen, Habermas et Rawls… mais c’est sa philosophie morale ou sa philosophie du droit qui fut inspiratrice, et non pas sa philosophie politique). Strauss connaissait bien Cassirer (le représentant « officiel » du neo-kantisme)… et je doute qu’il n’ait rien compris à Kant auquel de toute façon il ne s’intéressait pas. A quoi pensez vous quand vous lui reprochez des méthodes « staliniennes » (au procès d’intention qu’implique une distinction rigoureuse entre enseignement ésotérique et enseignement exotérique des philosophes du passé?).

  21. Bonjour,
    Je suis doctorant en économie des institutions, je travaille sur hayek dont je m’efforce de démontrer que le l’ensemble du programme de recherche est une refondation phénoménologique des sciences sociales. Hayek fut en effet fortement influencé par les travaux d’alfred schutz, disciple de husserl. Ainsi, la phenoménologie étudie les conditions d’appartion des phénomènes ,et confère à l’économie des institutions une définition claire puisque celle ci désigne les conditions institutionnelles propre à assurer le bon fonctionnement du processus marchand.
    En outre, cela nous amène à démontrer que la condition d’existence et de fonctionnement du marché c’est l’inégalité.
    Le néoliberalisme est donc un programme de renovation phenoménologique des sciences sociales.
    Plus largement, Montesquieu est le premier néoliberal puisqu’il phénoménologue avant l’heure dans L’esprit des lois .
    Ces travaux peuvent également servir de fondement à toute critique de la macroéconomie contemporaine fondée sur les anticipations rationnelles, à la notion de crédibilité des politiques économiques………….. SUR LA QUESTION DU CAPITALISME sur la critique phénoménologique néoliberale de l’Etat sur la politique sociale néoliberale …….. vaste champ d’application.
    Enfin, on peut lire toute l’oeuvre de foucault comme un programme de rénovation phénoménologique des sciences sociales.
    Etes vous intéressé?

  22. La phénoménologie « n’étudie » pas à proprement parler quoique ce soit. Ce n’est pas une « science » dotée d’un objet, mais une méthode. Et elle ne s’intéresse pas aux « conditions » d’apparition des phénomène mais à leur « mode » d’ apparition (je préfère dire de « donation », parce qu’en disant « donation » on évite ce genre de confusion), ce qui est tout autre chose.
    Les conditions renvoient à un dehors, à une extériorité par rapport au phénomène étudié. Le mode d’apparition est au contraire intrinsèquement le phénomène qu’on décrit (sinon, sur le plan ontologique, la phénoménologie n’aurait aucun intérêt puisqu’il s’agit de casser la distinction habituelle sujet/objet).

    On pourrait noircir des pages entières sur ce qui ne va pas.
    Je ne veux pas vous décourager ceci dit, mais réfléchissez bien aux concepts « d’ordre spontané » (je vous renvoie à Hayek mais aussi à Burke), à la critique radicale que ces gens ont faites de l’artificialisme et du jacobinisme révolutionnaire français, et à ce que vous voulez faire: produire artificiellement les conditions d’émergence d’un ordre socio-économique déterminé, celui qui garantirait « le bon fonctionnement du marché »), c’est à dire tout ce qu’ils rejettaient (on est pas loin du contresens soyez prudent le jour de l’examen):

    Néanmoins, essayez de mettre la main sur « Etant donné » de J-L-Marion (un article non exempt de reproches cependant), non pas pour vous en inspirer, mais pour que vous compreniez ce qu’est une approche phénoménologique et ce que ça peut donner quand on approche l’idée de « marché ». Vous verrez que ça n’a rien à voir avec ce que vous vous proposez de faire.

    Pour résumer: votre approche n’a rien de phénoménologique au sens strict du terme; il s’agit simplement « d’habiller » la question traditionnelle du meilleur mode de gouvernement (et donc des moyens de le réaliser): comment organiser les institutions de façon à ce que tel état du monde souhaité ait davantage de chance de se réaliser? Bref vous prenez dès le départ pour une question ontologique une question somme classique sur le meilleur mode d’organisation de la coopération sociale.

    Sur le fond, je passe sur l’idée de « bon fonctionnement DU marché ».
    1/ Quid des limites de son champs d’application (ingénierie financière/ autres modes de gestion collectives et sur ce point je vous renvoie à la dernière prix Nobel d’économie sur la question/ gestion des externalités négatives/ raréfaction des ressources?)
    2/ Si l’économie, dans un contexte de raréfaction des ressources, n’est rien d’autre que la forme que prend la guerre en tant de paix, alors tout un tas de secteurs sensibles ne sauraient être régulés par le marché (à moins qu’une communauté ne soit suicidaire). Cette idée de « bon fonctionnement du marché » n’a pu naître que dans des livres…
    3/ L’idée même de créer les conditions de « bon fonctionnement » du marché n’est pas néo-libérale. Pour un libertarien ce qui prime est le consentement, et l’ordo-libéralisme est incompatible avec cette tradition de pensée.
    Ceux-ci auraient jugé l’ordo-libéralisme comme un projet totalitaire (je pense en particulier à Spooner, Tucker, Nozick).

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