BFM Radio, le lundi 14 décembre à 10h46

Les porteurs de mauvaises nouvelles

S’il y a bien une profession qui se trouvera bientôt entre le marteau et l’enclume, c’est celle d’analyste dans une des grandes agences de notation, Standard & Poor’s, Moody’s ou Fitch. Je pense plus particulièrement à ceux d’entre eux qui ont à évaluer la dette souveraine des grandes nations. Passe encore pour ceux qui s’occupent de celles que les anglo-saxons appellent méchamment les « PIGS » : Portugal, Irlande, Grèce et Espagne. Je pense plutôt à ceux qui s’occupent des deux nations – et non des moindres – qui se trouvent immédiatement derrière elles dans le collimateur des marchés : la Grande-Bretagne et les États-Unis.

Qu’on fasse en effet, un petit pas en arrière. Ou plutôt deux. Remontons d’abord à décembre 2001 et à la chute fulgurante de la compagnie américaine Enron. Les notateurs furent déjà sur la sellette à l’époque : comment était-il possible – leur fut-il demandé –qu’une société classée au septième rang des compagnies américaines dégringole en quarante-six jours seulement de la cote « AAA » à la faillite ? La réponse s’appelle « falaise de crédit » ou « falaise de notation » – une expression créée par Solomon B. Samson, analyste chez Standard & Poor’s (*). Que signifie « falaise de crédit » ? Qu’une compagnie pouvait avoir involontairement programmé sa propre chute. Et ceci en prenant des engagements de matamore du genre : « Si ma notation devait tomber sous « A » – ce qui n’arrivera bien sûr jamais – je promets de compenser ceux qui auraient à en pâtir… » ou bien : « si la cote de mon action devait tomber sous 25 $ (ce qui n’arrivera jamais non plus) alors… » On comprend bien qu’avec de telles bombes à retardement inscrites dans leur logique commerciale, tomber d’une marche pour de telles compagnies, signifie automatiquement tomber d’une deuxième, puis d’une troisième… Et ainsi de suite.

En février 2007, la rapide dépréciation des titres adossés à des prêts hypothécaires américains ne fit que répéter le même scénario : les falaises étaient inscrites dans la structure-même de ces produits – mais pourquoi pas ? puisqu’en principe rien ne pouvait en faire tomber !

Les agences de notation sont désormais prévenues : elles ont compris que tout va très très vite de nos jours et elles n’ont pas l’intention de se retrouver une nouvelle fois prises au dépourvu. C’est pourquoi elles réagissent désormais au quart de tour. Seulement, la dette souveraine de la Grande-Bretagne ou des États-Unis, ce n’est pas une mince affaire, car ce États disposent de moyens pour faire pression sur elles – de manière subtile… ou autrement ! Mais pour les agences, il en va de leur réputation : si elles se trompent, là, cette fois c’est « rideau pour elle » : elles signeraient leur condamnation à mort. D’ailleurs si elles ne montaient pas au front, leurs jeunes rivales (les Egan-Jones, A. M. Best, Dominion Bond – sans compter les chinoises) qui piaffent d’impatience à s’établir, le feraient à leur place.

L’espérance de vie des porteurs de mauvaises nouvelles est toujours très réduite. Ceci dit, si les États-Unis devaient faire défaut sur leur dette souveraine, aurait-on encore besoin d’agences de notation ?
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(1) J’ai expliqué tout cela de manière très détaillée dans Investing in a Post-Enron World (McGraw-Hill 2003).

Les porteurs de mauvaises nouvelles

Jean-Jules-Antoine Lecomte du Nouy (1872)

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27 réflexions sur « BFM Radio, le lundi 14 décembre à 10h46 »

  1. Darius comme tous les potentats de son époque utilisait un système d’information codé pour chaque correspondant dont il attendait des nouvelles (surtout le résultat d’une bataille): une règle graduée dont un double de longueur convenue était remise à l’expéditeur avant.
    Cette codification avait pour but de garantir une « true » information. Le général était supposé être « fair ».
    Et chacun sait ce qu’il advint: Même avec une « Fair & True View » du rés ultat de la bataille, le suicide était souvent au bout du rouleau….comme le porteur qui était exécuté pour avoir apporté en toute ignorance le contenu du message.
    Que sous-entendre donc avec cette vignette ?
    Que les analystes financier ou les journalistes sont à occire pour avoir communiqué des nouvelles financières de crise ?
    Que l’on doit exiger des potentats économiques un suicide collectif à l’instar d’un Darius ?
    Que le système comptable n’était pas bien gradué ?
    Que la notion de « fair and true view » est suicidaire ?
    Au secour !

  2. Il s’agissait plutôt de ne pas démoraliser le Peuple.
    L’ancêtre de la désinformation.
    Garder le secret d’une déroute permettait de rester puissant.
    Bloody Moody’s.

  3. C’est surtout le meilleur moyen pour se planter. Quand on dirige, il faut au contraire tout faire pour se tenir au courant des mauvaises nouvelles. Sinon, c’est « tout va très bien, madame la marquise »…

    1. Tout va très bien madame la reprise.
      Et C’est ainsi que La Marquise de Lagarde est grande et soutient la consommation du Peuple de France.

  4. Peut-être une info qui présume d’autres risques à venir:
    Ce jeudi, une assemblée extraordinaire de la banque FORTIS a voté une modification des statuts.
    Cette modification permet de porter le CAPILTAL AUTORISé de Fortis de 4.69 milliards à un peu plus de 9 milliards d’€. Et ce sans l’aval des actionnaires.
    Dans le même temps, on apprenait que FORTIS HOLDING détenait au-moins 4.9 milliards d’€ de papier grec et que son rating s’en trouvait assombri !
    Fortis Banque, Fortis Holding, liés, pas liés… Chute tout de même !?

  5. Tant qu’on ne coupe pas la tête à ceux qui répondent aux questions qui n’ont pas encore été posées …..

    1. Nous n’avons pas les ressources mentales nécessaires pour éviter cette catastrophe, en tant qu’humanité. Ce système va s’effondrer et ceci signifiera peut-être le retour d’un féodalisme, car les structures de pouvoir ne perdureront pas au delà de cette crise majeure de ce qu’aura été un épisode « libéral » de l’Histoire. L’économie est une façon de tenir la société ne serait-ce qu’en occupant le temps, en proposant des buts et des accomplissements aux individus.

      Lorsque l’argent ne permet plus d’organiser la société hiérarchiquement en termes de pouvoirs, de puissance, il faudra bien trouver une autre mesure du pouvoir, en dehors de cet étalon quantifiable, classant, pratique et rattaché au mérite particulier donc largement admis…

      L’effondrement économique ira avec un effondrement institutionnel du pouvoir, et ceci m’inquiète encore davantage, ce vide du pouvoir laissé par l’effondrement d’un monde. Perdre ses repères, certains vont apprendre ce que signifient ces mots.

    2. Malheureux Roi! dans l’éternelle nuit,
      C’en est donc fait, tu vas descendre!
      Tu ne m’écoutes pas, tu ne veux rien comprendre,
      Malheureux peuple, à l’horreur qui me suit!
      Chorèbe, hélas, oui, Chorèbe lui-même
      Croit ma raison perdue!… A ce nom mon effroi
      Redouble! Ô Dieux! Chorèbe! il m’aime!
      Il est aimé! mais plus d’hymen pour moi.
      Plus d’amour, de chants d’allégresse,
      Plus de doux rêves de tendresse!
      De l’affreux destin qui m’oppresse
      Il faut subir l’inexorable loi!

      Hector Berlioz, Les Troyens, Acte 1, No 2 Récitatif et air de Cassandre

  6. Après avoir vu sur LCP le reportage concernant les irradiés français des essais nucléaires en Algérie et dans le Pacifique j’y ai associé d’autres reportages récents diffusés sans doute opportunément du fait de la restructuration menée dans la filière nucléaire civile par M Proglio. Areva mon amour, la vérité si je mens :
    . débat sur le traitement des déchets, brrr
    . les transports de déchets vers la Russie et autres joyeusetées
    . l’extraction de l’uranium au Tchad
    La vérité au sujet des finances nous sera sans doute révélée dans 40 ans si Dieu nous prête vie.

  7. À propos de porteurs de mauvaises nouvelles,
    Maurice Allais prédit courageusement la catastrophe actuelle depuis des décennies.

    Marianne vient de lui donner une belle tribune,
    je vous la recommande, c’est passionnant :

    Lettre aux Français.
    Le cri d’alarme du seul prix Nobel d’économie français :
    CONTRE LES TABOUS INDISCUTÉS

    par Maurice Allais.

    Bonne lecture.

    Étienne.
    __________________

    On avale à pleine gorgée le mensonge qui nous flatte,
    et l’on boit goutte à goutte une vérité qui nous est amère.

    Diderot

    Les diplomates disent des mensonges aux journalistes,
    puis ils les croient quand ils les voient imprimés.

    Karl Kraus.

    1. Un géologue français ayant trouvé du pétrole (rare) me montra à la fin des années 60 un livre savant plein de formules mathématiques de l »économiste Maurice Allais, (X) sur cette question. Il me dit: « Il n’a jamais trouvé de pétrole lui. Il n’en trouvera jamais ! ». Il ajouta : « d’ailleurs il s’est constamment trompé « .
      Faites confiance à des X pour le bon sens ! Vous ne serez pas déçus !

  8. Aux Etats-Unis, la dette publique a dépassé le plafond maximal autorisé par la loi.

    Dimanche 13 décembre 2009, la dette publique des Etats-Unis est de :

    12 104 215 476 878 dollars.

    Vous avez bien lu : 12 104 milliards de dollars.

    http://usdeficit.com/

  9. je mets ici, ne sachant pas trop où le placer, cet article que je viens de lire dans le figaro :
    http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2009/12/14/04016-20091214ARTFIG00306-la-france-paie-toujours-la-facture-des-35heures-.php
    son titre : La France paie toujours la facture des 35 heures
    son chapeau :
    Dix ans après avoir été votée par la gauche, et malgré les multiples assouplissements apportés depuis, la réduction du temps de travail pèse encore sur les entreprises.
    je reviendrai sur la question un peu plus tard; c’est probablement le sujet sur lequel nous allons nous entre-tuer;
    ça prouve aussi que je n’interviens pas ici pour plaire à quiconque ;
    à placer dans la rubrique des fausses bonnes idées;

    1. Hélàs l’ex-madame-Aubry-qui-semble-t-il-s’appelle-maintenant-BROCHEN était prophète.
      Les heures hebdo seront bientôt de 30 effectives.
      Dieu sait que je ne suis pas socialiste mais les faits sont têtus.

    2. Tant mieux si on travaille moins pour vivre plus. Tellement de gens perdent leur vie à la gagner perdant que d’autres vont « pointer chez fout rien » (Renaud). Les Amérindiens travaillaient deux ou trois heures par jour (cf. Claude Lévi-Strauss, Pierre Clastres).

    3. Cela n’a pas de sens de parler de réduction ou d’augmentation du temps de travail dans l’abstrait ou plutôt en faisant comme si le seul modèle viable était le modèle néo-libéral.
      Travailler peu ou beaucoup n’a pas du tout la même signification selon que l’on se trouve dans une société exposée à la logique effrenée du capital ou que l’on se trouve dans une société où la notion de compétitivité perdrait de sa pertinence.

      Dans une société émancipatrice travailler beaucoup serait un choix acceptable, dans une société hyper compétitive travailler beaucoup
      permet surtout à un petit nombre de s’enrichir au détriment du plus grand nombre.

    4. @Pierre-Yves D.

      Je suis tout à fait de votre avis.

      « Travailler plus pour gagner plus » (Sarkozy). Il a omis de dire qu’il ne s’agissait pas de la même personne. Vous travaillez plus, mais c’est moi (le patron) qui gagne plus. On est tous sur le même bâteau ou on fait tous partie de la même famille, mais c’est moi qui ait la mercedes…

  10. La question est: peut-on faire confiance à des agences de notation qui ont complètement failli à leur mission dans le passé (et à plusieurs reprises) pour analyser correctement la situation financière des Etats aujourd’hui? Dubaï était un château de cartes qui promettait de s’effondrer à la première occasion et je ne sache pas que les agences de notation aient anticipé son défaut de paiement. Pour ce qui est des autres pays « à risque » comme les « PIGS », et surtout de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis, on a l’impression que la méthode des agences est totalement empirique: le ratio d’endettement étant de tant de % du PIB, il est facile pour tout un chacun de prévoir le pire. La valeur ajoutée des agences de notation est en ce sens réduite au minimum, d’autant qu’elles ne font pour l’heure qu’agiter des perspectives sombres sans plus de précisions.

    Fitch, Moody’s et Standard & Poor’s sont, comme le dit Paul, prises entre le marteau et l’enclume. Si elles disent la vérité sur la dette souveraine des USA et du RU, elles scient la branche sur laquelle elles sont assises, car leur existence même dépend du marché qu’elles sont censées analyser, et qui constitue leur « fond de commerce » depuis des décennies. Pourquoi devrait-on s’attendre à ce qu’elles fassent tout à coup preuve de rigueur intellectuelle, alors que c’est ce qui leur a (toujours?) manqué dans le passé? Quoi qu’elles fassent, semble-t-il, elles sont condamnées à mort: soit elles jouent le rôle de messager porteur de mauvaises nouvelles, et les sables mouvants sur lesquels elles reposent auront vite raison d’elles, soit elles s’en abstiennent, et leur sort sera rigoureusement identique…

    Bye bye, rating agencies! Elles ne sont que les membres d’équipage qui réaménagent les transats sur le pont du Titanic. A quoi pourraient bien servir des augures si le naufrage est déjà en cours?

    1. « Dubaï était un château de cartes qui promettait de s’effondrer à la première occasion et je ne sache pas que les agences de notation aient anticipé son défaut de paiement. »

      Tout à fait d’accord. Le château de cartes est une meilleure métaphore que la falaise. Et si les agences de notation ne servent pas à distinguer un vrai château d’un château de cartes, c’est qu’elles servent à tromper le chaland et sont complices (ce sont des agents immobiliers véreux).
      Actuellement, elles parlent de la Grèce alors que la situation de la GB et des USA devient critique. Encore une fois, elles servent à tromper le client-pigeon potentiel en détournant l’attention, car c’est la note de la GB et des USA (qui font tourner la planche à billets à plein pour camoufler autant que possible leur fragilité) qui devrait d’ors et déjà être dégradée avant celle de la Grèce (qui a derrière les autres membres du club de l’euro).

      Les agences de notation ont d’abord donné comme délai 2013 pour réviser la note US. Bonne blague. Non seulement ils se sont vite rétractés, mais de plus en 2013 cela fera belle lurette que les US seront en cessation de paiement.

  11. Pour un autre regard sur la soudaine promptitude des agences de notation, je conseille l’intervention vivifiante d’Henri Sterdyniak, directeur du département « Economie de la mondialisation » à l’OFCE :

    http://www.dailymotion.com/video/xbhl7d_grand-emprunt-et-dette-publique-fra_news

    En résumé : cette crise de la dette souveraine des PIGS est une farce des marchés financiers qui leur permet de spéculer de nouveau comme des cochons sur le dos des nations (« on parie que la Grèce fait faillite? », « on parie que l’immobilier espagnol perd 70%? », etc.), considérées comme des entreprises comme les autres dont la gestion est soumise à l’approbation d’un petit groupe d’opérateurs de notation. La priorité n’est donc pas de gérer la dette, mais la régulation du système financier.

  12. J’avais prévu d’écouter, finalement j’ai pas pu et là je reviens du site et le podcast n’est pas encore en ligne si j’ai bien cherché, mais bon c’est mieux écrit radio, bon début (pan) bonne fin (pan) et pas trop trop trop long, faites des phrases + courtes peut être , le reste faut que j’écoute.

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