Le Soir, samedi 20 février

L’article m’avait été présenté comme un “entretien”. C’est assez différent à l’arrivée. Enfin bon.

Austérité ou croissance, le dilemme de l’Europe de Dominique Berns

Un spectre hante l’Europe : l’austérité budgétaire. Face au vieillissement, suffirait-il de réduire les déficits publics au moment où l’Union a besoin de croissance ? Débat.

le retour à la discipline budgétaire, tel est le mot d’ordre un peu partout en Europe. Il y a plusieurs mois, Berlin a donné le ton : un amendement constitutionnel a été voté, qui prévoit qu’à partir de 2016, le déficit public fédéral ne pourra dépasser 0,35 % du PIB en moyenne sur le cycle économique. Peu commenté alors, ce nouveau standard met la pression sur les autres États membres de l’Union, depuis que la spéculation s’est déchaînée contre l’État grec, désormais condamné à se financer à des taux bien plus élevés.

L’austérité

budgétaire

tous azimuts…

La Grèce est le coupable idéal, parce qu’elle a maquillé ses comptes et s’est exemptée de consolider ses finances publiques malgré la baisse des taux dont elle a profité après son entrée dans l’euro. Les ministres des Finances de la zone euro ont, en début de semaine, demandé à Athènes des efforts supplémentaires. Mais ce pays n’est pas le seul concerné.

Dans une tribune libre publiée cette semaine par le Financial Times, Otmar Issing, un ancien membre du conseil exécutif de la Banque centrale européenne (BCE), après avoir été un « faucon » de la Bundesbank, la banque centrale allemande, a rappelé les règles du jeu. La crise grecque est « un tournant pour l’Union économique et monétaire, et pour l’avenir de l’Europe. (…) C’est une grande opportunité – probablement la dernière pour la Grèce, et pour d’autres – de s’adapter pleinement à un régime de monnaie stable et de finances publiques solides », écrit-il, ajoutant : « l’assistance financière aux pays qui ont violé les termes de leur participation à l’UEM serait un coup majeur pour la crédibilité de toute la construction. »

Le Portugal est dans le collimateur. Tout comme l’Espagne et l’Irlande, dont les déficits atteignent respectivement 12 et 10 % du PIB, et les dettes publiques explosent – alors que ces deux pays dégageaient, il y a trois ans, des surplus budgétaires ! La Belgique doit également serrer la vis : c’est le message qu’a fait passer la Banque nationale de Belgique mardi, lors de la présentation de son rapport annuel (Le Soir du 17 février). Comme pratiquement tous les pays européens, dont les finances publiques se sont détériorées.

… risque-t-elle de casser la reprise ?

Mais est-ce bien le moment, alors que l’économie est convalescente et que les perspectives de croissance restent moroses, aussi bien en Europe qu’aux Etats-Unis et au Japon, de mettre en œuvre des politiques d’austérité, dont l’effet sera nécessairement dépressif sur l’activité économique ?

« Le meilleur argument contre cette austérité, c’est que cela va casser la reprise, si reprise il y a. Car rien ne permet d’exclure aujourd’hui un scénario en W – c’est-à-dire une rechute », estime Paul Jorion, ancien cadre bancaire aujourd’hui essayiste. Il n’y a, en effet, aucun signe clair d’une augmentation de la demande privée, qu’il s’agisse de la consommation des ménages ou des investissements des entreprises. « Cet empressement est suspect. Le problème existe depuis des années. Pourquoi faut-il absolument s’y attaquer maintenant ? Et sur quoi va-t-on pouvoir faire des économies ? Sur l’Etat-providence. Cherche-t-on à achever de mettre en œuvre le programme ultra-libéral dont la crise a pourtant invalidé le bien-fondé ? »

« Vous parlez d’austérité. Je préfère le terme “assainissement budgétaire”, rétorque André Sapir, professeur d’économie à Solvay. Pour un certain nombre de pays, dont la Belgique, il importe de garantir la soutenabilité des finances publiques. Oui, il y a un danger de trop assainir à court terme et de casser la reprise, mais s’accommoder de déficits importants et laisser augmenter les dettes publiques mettraient en péril les finances publiques sur les moyen et long termes. Or, nous allons devoir faire face au vieillissement de la population. Et l’une des conditions si l’on veut préserver la Sécurité sociale face à la bombe du vieillissement et de l’allongement de la durée de la vie, c’est de s’assurer que la situation budgétaire soit assainie. »

Pour André Sapir, « la Grèce est un cas particulier. Son horizon n’est pas de quelques années, mais de quelques mois. On s’est focalisé sur le déficit public : 13 % du PIB (en 2009). Mais il y a aussi le déficit de la balance courante, qui atteint 12,4 % du PIB. La Grèce doit emprunter à l’extérieur. D’ici peu, elle va devoir retourner sur les marchés. Elle doit donc convaincre les investisseurs. Et pour cela, elle doit mettre en œuvre une politique d’austérité budgétaire crédible. »

L’économiste bruxellois estime que la Grèce aura besoin d’aide et prône une intervention du Fonds monétaire international (FMI). « La Grèce ne va pas pouvoir s’en tirer de manière décente sans un coup de pouce : un prêt conditionnel. L’Europe n’a pas de budget commun. Des alternatives ont été évoquées (NDLR : notamment l’émission d’un eurobond garanti par les grands pays de la zone euro), mais toutes ces solutions butent sur un problème politique allemand. La classe dirigeante est divisée. La tribune libre d’Otmar Issing est d’abord à usage interne en Allemagne. »

Paul Jorion n’est pas convaincu qu’on puisse isoler le problème grec. « On dit que la Grèce est une petite économie, qui ne pèse pas lourd dans la zone euro. C’est vrai. Mais les “subprimes” étaient aussi un petit compartiment des marchés financiers américains…, rappelle-t-il. Et si la Grèce devait voir sa notation à nouveau abaissée, elle ne pourrait pas tenir. Il y aura une réaction en chaîne. Les différents États vont devoir emprunter à des taux plus élevés, ce qui alourdira la charge des dettes publiques. Et le problème des pensions va passer à l’arrière-plan devant l’urgence des problèmes auxquels les pays sont confrontés dès maintenant. »

Une longue période de stagnation ?

Faut-il, comme Emmanuel Todd et Jean-Luc Gréau dans les colonnes du Soir du 12 février, reprocher à l’Allemagne d’imposer une politique déflationniste qui a pour effet d’obérer la croissance de l’Union ? « Cette discussion devrait avoir lieu au niveau des ministres des Finances, reconnaît André Sapir. Mais pour comprendre l’état d’esprit allemand, il faut rappeler que lors de l’introduction de l’euro, le mark est surévalué, en raison de la réunification allemande. Une dévaluation du mark aurait été opportune, mais elle était politiquement infaisable. De sorte que l’Allemagne a souffert d’un manque de compétitivité. Elle a choisi la méthode dure : un strict contrôle des coûts salariaux. Les Allemands ont travaillé plus sans être payés plus. Il est difficile de leur expliquer aujourd’hui qu’ils doivent venir au secours de pays qui se sont comportés de manière irresponsable ou laxiste. »

André Sapir admet que « l’Allemagne dispose d’une marge de manœuvre pour augmenter les salaires et la demande interne. » Mais il ajoute : « N’essayez pas de me faire dire que l’élément principal pour relancer durablement la croissance européenne, c’est l’augmentation de la demande allemande ; c’est un leurre. À moyen terme, ce qui permettra à l’Europe de connaître une croissance solide, c’est les investissements, les innovations, les gains de productivité. »

« La Chine a décidé de relever le salaire minimum. C’est une mesure qui devrait permettre de développer son marché intérieur. Mais c’est la dernière chose à laquelle pensent les responsables européens, regrette Paul Jorion. Il faudrait relancer la demande et, pour cela, les salaires. Au contraire, les responsables prônent l’austérité budgétaire et la modération salariale pour garantir la compétitivité des entreprises (NDLR : c’est aussi un élément sur lequel la BNB a insisté cette semaine). Le risque est réel de voir l’Europe connaître une longue période de stagnation économique comme le Japon dans les années 90. »

André Sapir ne nie pas que les perspectives à long terme ne sont pas roses. « Le vieillissement, c’est moins de nouveaux travailleurs, moins de demande intérieure, une société moins dynamique, une moindre croissance de la productivité… Toutes autres choses égales par ailleurs, la croissance tendancielle, qu’on estime à 2 %, tombera à 1,5 % d’ici 15 ans. L’Europe a absolument besoin d’une nouvelle stratégie de croissance. »

Mais au vu de l’échec de la stratégie de Lisbonne à faire de l’Europe « l’économie de la connaissance la plus compétitive au monde », peut-on continuer à affirmer, à l’exemple d’Otmar Issing ou de Jean-Claude Trichet, le patron de la BCE, que des réformes structurelles, une monnaie stable et des finances publiques solides sont les conditions nécessaires et suffisantes d’une croissance soutenue ? C’est la vraie question qui hante l’Europe, au-delà de la crise grecque.

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9 réflexions sur « Le Soir, samedi 20 février »

  1. Tout ce langage sur les déficits en tous genre n’est destiné qu’ à nous amener à accepter des “politiques d’austérité” supplémentaires.
    Ces mots (car ce ne sont que des mots) sont destinés simplement à nous “faire peur”.

    Refusons ces politiques d’austérité, qui profiteront à qui ??? Devinez …

  2. pas de relance avec de l’austérité : l’occident va se tiersmondisé jusqu’à ce que des composantes essentielles de sa société dépassent un certain stade de dysfonctionnement :

    -infrastructures qui se détruiront faute d’entretien : centrales nucléaires ,routes etc

    -castes corrompues : police,enseignement,medecine

    va-t-on vers une russification ?

  3. Cela veut être un article de synthèse, mais c’est plutôt un embrouillaminis. Une “réflexion” qui veut réconcilier la carpe et le lapin. Le fameux André Sapir s’en tient à une exigence orthodoxe de réduction des déficits publics, alors que Paul préconise tout autre chose. Le journaliste est passé à côté de son sujet. En fait, il n’a rien compris.

    Le problème des déficits publics est irréel. On a vécu avec pendant des années et ça n’a pas gêné grand monde, notamment les banques, qui ont favorisé leur extension. Aujourd’hui, leur politique a changé: il ne s’agit plus de faire rendre gorge au peuple sur plusieurs années, mais IMMEDIATEMENT. Il serait stupide d’accéder à leurs demandes et de s’embarquer dans des programmes d’ultra-austérité qui obéreraient toute “sortie de crise”. M. Berns, comme ses contacts économiques orthodoxes, ne voit pas que le déficit est l’arbre qui cache la forêt, la forêt de mesures coercitives se rapprochant graduellement (mais très vite) de celles que seule une dictature POLITIQUE peut mettre en place. Alors qu’il s’agit avant tout de museler les marchés financiers.

    François Leclerc parle d’un “FMI européen”. Ce serait un bon pas en avant, mais cette idée n’effleure même pas nos dirigeants européens, tout à discuter des modalités univoques de réduction du déficit, c’est à dire de charcutage des acquis sociaux sans aucune contrepartie au niveau de la création d’emplois et de programmes d’investissements industriels et agricoles. La dette peut attendre: il suffit de prendre les mesures drastiques qui s’imposent pour mettre les banques hors d’état de nuire (renégociation, moratoires éventuels ou même annulations, etc.). Mais qui est prêt à le faire?

  4. Augmenter la croissance et la compétitivité est un paradigme périmé… quand on à la sureté de se heurter aux limites physiques de la planète Terre en tant que réserves de matières premières et limite de support à l’empreinte écologique de l’humanité.

    Augmenter la pression, c’est bien pour déplacer quelqu’un d’autre qui ne le fait pas ou qui n’a pas les moyens de le faire… ce n’est pas du tout solidaire. Et quant tout le monde est capable de faire de la pression d’une façon ou d’une autre… les efforts s’annulent et ne servent qu’à raréfier l’ambiance et alimenter le TINA de la course folle vers le mur.

    1. Bien d’accord avec vous. Comme je l’ai déjà écrit ici, la croissance fut la base de toutes nos économies, de nos cultures de consommation, faisant abstraction des limites de notre planète (hypothèses de ressources et espaces infinis…faut le faire).
      La décroissance s’impose naturellement à toute la planète avec des changement fondamentaux de comportements. Dans les 1à ou 20 ans qui viennent, cela ne se fera pas de façon organisée, programmée (inacceptable par les corps sociaux et politiques, mais aussi par les financements) mais à « coup de pied au cul » que je l’avais exprimé. Nous n’aurons pas le choix.
      Des économies ? Le potentiel est énorme au plan énergétique. Isolation des bâtiments pour commencer, économie d’éclairage, changement de mode de consommation (avec la variation des prix du pétrole, la taxe carbone si on voulait vraiment l’appliquer).
      Quand la France arrêtera de se prendre pour une grande puissance, on fera aussi des économies au plan militaire. L’Europe est ce que l’on peut appeler aujourd’hui une grande puissance. Ce devrait être la réponse.
      Le bonheur est-il dans le PIB, la consommation de gaspillage (production alimentaire gaspillée, emballages, transports…) ? Voir le BNP (Bonheur National Brut) déjà appliqué au Boutan. Je crois de plus en plus qu’avec la variation des paramètres économiques (coût de l’énergie) nous reviendrons à une production de proximité, alimentaire surtout (car stratégique) et des modes de consommation bien plus frugaux. Oui au boutant il y a très peu de voitures, une vie simple….
      Je crois en revanche que la formation, la recherche, les échanges internationaux (Internet) sont des atouts clés du progrès de l’humanité.

  5. le polus inquiétant est l accord tacite entre les us et la chine pour se payer l’europe en rayant de sa carte ses industries à haute technologie . L ‘europe serait elle destinée à devenir un grand parc d ‘attraction touristico culturel pour Guerriers chinois et américains

  6. bonjour paul jorion ….. voila plusieurs mois que grace a vous et a d autres je m interresse aux questions relatives au systeme capitaliste dans sa globalité ainsi q aux phenomenes comportementaux conscients ou inconscients agissant sur lui meme. Je pense depuis plusieurs jours a une idée qui m est apparue flagrante en lisant notre prix nobel maurice allais. Voila comme vous j essayes de fuire les raccourcis manicheins qui consistent a mettre d un coté ” les mechants banquiers fautifs de tous les maux qui nous affligent ” meme si il ne faut pas occulter leur lobying et leur influence enorme comme vous l avez demontré de nombreuses fois dans vos articles. et de l autre “les gentils citoyens qui auraient eté obligé a emprunter sous la contrainte”. Cette idée est simple c est la legitimation du glass steagall act par le paradoxe d Allais . Peyrelevade dans une emission télé ou il redemandait la separation de la banque de marché et de detail , disait ” je comprends la tentation d AIG, car etre assurreur c est gagner de l argent avant meme d avoir commencé a travailler”. Tout comme les personnes ayant eté assurrées de gagner avec la loterie A le choix de la loterie D dans un 2eme temps leur apparait evident . Il ne s agit pas de remettre en cause la nature humaine qui consite a aller naturellement vers le risque une fois qu elle est sur d aquerir un gain comme demontré par Allais . Mais a la protéger d elle meme en amplifiant les panneaux de signalisations du risque et en separant en l espece l epargne des citoyens et le risque intrinseque du marché . Car je suis sur que si Allais avait continué a proposer d autres loteries par la suite le choix des participants aurait eté d aller crescendo vers le risque a l image du monde financier. bien a vous 🙂

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