Désaliéner l’État : une stratégie offensive et défensive, par Xénophon

Billet invité.

Le système du Crédit Public, c’est-à-dire des dettes publiques, dont Venise et Gênes avaient, au moyen âge, posé les premiers jalons, envahit l’Europe définitivement pendant l’époque manufacturière. Le régime colonial, avec son commerce maritime et ses guerres commerciales, lui servant de serre chaude, il s’installa d’abord en Hollande. La dette publique, en d’autres termes l’aliénation de l’État, qu’il soit despotique, constitutionnel ou républicain, marque de son empreinte l’ère capitaliste. La seule partie de la soi-disant richesse nationale qui entre réellement dans la possession collective des peuples modernes, c’est leur dette publique. Il n’y a donc pas à s’étonner de la doctrine moderne que plus un peuple s’endette, plus il s’enrichit. Le crédit public, voilà le credo du capital. Aussi le manque de foi en la dette publique vient-il, dès l’incubation de celle-ci, prendre la place du péché contre le Saint-Esprit, jadis le seul impardonnables.
La dette publique opère comme un des agents les plus énergiques de l’accumulation primitive. Par un coup de baguette, elle doue l’argent improductif de la vertu reproductive et le convertit ainsi en capital, sans qu’il ait pour cela à subir les risques, les troubles inséparables de son emploi industriel et même de l’usure privée. Les créditeurs publics, à vrai dire, ne donnent rien, car leur principal, métamorphosé en effets publics d’un transfert facile, continue à fonctionner entre leurs mains comme autant de numéraire. Mais, à part la classe de rentiers oisifs ainsi créée, à part la fortune improvisée des financiers intermédiaires entre le gouvernement et la nation – de même que celle des traitants, marchands, manufacturiers particuliers, auxquels une bonne partie de tout emprunt rend le service d’un capital tombé du ciel – la dette publique a donné le branle aux sociétés par actions, au commerce de toute sorte de papiers négociables, aux opérations aléatoires, à l’agiotage, en somme, aux jeux de bourse et à la bancocratie moderne.

Karl Marx, Le capital, Livre 1, Huitième section

Comme nous avons eu peur de supprimer ce qui existait, nous avons augmenté le déficit et, aujourd’hui, la ville [de Francfort] a 8 milliards de dettes. On ne peut pas faire une telle politique. Pour combler un déficit, on emprunte à tous ceux qui ont de l’argent, mais tout le monde doit rembourser la dette avec ses impôts. L’endettement public, ce n’est rien d’autre qu’un processus pour enrichir les banques avec l’argent des citoyens.

Daniel Cohn-Bendit, Une envie de politique, Entretiens avec Lucas Delattre et Guy Herzlich, Paris, La Découverte, 1999.

Je ne sais pas si Daniel Cohn-Bendit, dénonçant ainsi l’endettement public dans un livre publié à l’occasion des élections européennes de 1999, se souvenait du passage précédemment cité du Capital. Les deux hommes s’accordaient en tous cas pour reconnaître qu’une politique d’endettement public, qui enrichit les banques en leur aliénant l’État, ne saurait être une politique de gauche. Notre gauche « gestionnaire » ne semble guère s’en soucier plus que cela. La droite, quant à elle, veut montrer qu’elle est décidée à prendre le taureau par les cornes. C’est ainsi que l’on peut interpréter les déclarations du Premier Ministre François Fillon sur la nécessaire austérité. Mais son empressement à donner par avance tous les gages nécessaires aux marchés financiers comme aux agences de notation suscite une certaine méfiance. La droite, oublieuse des idées du général de Gaulle qui associait la démocratie à la souveraineté nationale (conférence de presse à Londres, le 25 mai 1942), ne s’accommoderait-elle pas un peu trop facilement du pouvoir politique considérable que ces derniers détiennent de facto ? Car tel est l’enseignement politique de ces dernières semaines : il saute aux yeux désormais qu’il existe au-dessus des États une instance politique suprême constituée de ces fameux « marchés financiers » accolés aux agences de notations. Voilà quelque chose que Montesquieu n’avait pas prévu, ni dans le gouvernement républicain, ni dans le monarchique, ni dans le despotique. Et d’où cette instance tient-elle sa souveraine puissance ? Ni du peuple en corps comme dans les républiques démocratiques, ni même d’une partie du peuple comme dans les républiques aristocratiques. Non, elle tient sa puissance d’une aliénation consentie, ainsi que l’avait bien vu Marx, dans le cadre d’une accoutumance à la dette publique. On dira que c’est bien le peuple, malgré tout, qui a consenti à cette aliénation, puisque les budgets sont votés par les représentants qu’il s’est choisis et que les emprunts sont contractés par un Gouvernement qui s’autorise de la légitimité démocratique. Mais c’est oublier que le peuple ne peut pas se tenir informé de tout. Il sait bien que la dette, les impôts, l’état de l’économie, tout cela le concerne. Il sait bien qu’il est pris dans le cours des événements. Il s’informe comme il le peut, autant que possible. Pourtant, lui demander de choisir ses représentants en parfaite connaissance de cause, puis contrôler leurs décisions, et cela dans tous les domaines de la vie publique, c’est faire « peser sur ses épaules le poids d’une tâche impossible », comme l’écrivait le journaliste américain Walter Lippman en 1924. Ce qui est certain, par contre, c’est qu’aucun républicain, au sens de Montesquieu, ne saurait se satisfaire d’une telle situation, dans laquelle le sort des États repose pour une large part entre des mains qui échappent à tout contrôle démocratique. Sans aller nécessairement jusqu’à parler d’« Union sacrée », le refus d’une telle perte de souveraineté devrait faire l’objet d’un assez large consensus, par-delà les clivages partisans habituels. Mais que faire ? Comment sortir de l’aliénation ? On ne peut pas se contenter de dénoncer les marchés financiers comme tels, ni l’un ou l’autre de leurs acteurs. La stratégie, comme dans toute guerre, doit être à la fois défensive et offensive. On voit bien dans le cas européen comment les spéculateurs ont utilisés la faille dans la défense de la zone euro que représentait la dette grecque. La stratégie défensive repose donc sur une politique visant à réduire la dette. L’affirmation, je l’admets, n’est guère originale. Elle n’est guère enthousiasmante non plus. Mais c’est la condition pour désaliéner l’État. La gauche, en tous cas, encore plus que la droite, devrait se souvenir en permanence sur ce point de l’avertissement de Marx. Or on la voit trop souvent s’accrocher à une vulgate keynésienne, qui ne va guère au-delà de quelques lieux communs sur la relance par la dépense publique. Il y a sans doute mieux à faire, pourtant, des recettes fiscales au titre de l’impôt sur le revenu que d’utiliser la plus grande part pour payer la charge de la dette (la notice accompagnant le formulaire de déclaration des revenus de cette année, que nous venons de recevoir dans nos boîtes à lettres, indique que les recettes de l’impôt sur le revenu en 2010 sont estimées à 48,9 milliards d’euros sur la base du projet de loi de finances rectificatives présentée par le Gouvernement le 20 janvier, alors que la charge de la dette est estimée à 43 milliards d’euros). C’est dans le cadre de cette indispensable stratégie défensive, qui a elle seule enlève une bonne partie de leur pouvoir aux marchés financiers et fait recouvrer leur souveraineté aux États, qu’il me semble que peuvent prendre place les mesures offensives également nécessaires défendues sur ce blog à commencer par l’interdiction des paris sur les fluctuations de prix.

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110 réflexions sur « Désaliéner l’État : une stratégie offensive et défensive, par Xénophon »

    1. @dissy,

      Je déteste M.Minc autant que ça se peut (pour ceux qui doutent, je recommande la lecture du livre de Laurent Mauduit “petits conseils” qui est un véritable vaccin anti-Minc).

      Pour ce qui est du coût de la vieillesse, la formulation est odieuse, mais …
      Personnellement, mon père à agonisé 8 mois, à 83 ans, avant de mourir en maison de retraite pour non-valides après plusieurs séjours en hôpital, et ce, avec quelques très rares phases de lucidité.
      Je n’ai jamais cherché à savoir combien ça a couté à la collectivité, mais je peux vous dire ce que j’ai ressenti et ce que mon père a ressenti.

      Lors des phases de lucidité au début, j’ai entendu de sa bouche:
      “quand est-ce que je rentre à la maison”.
      et qqs semaines plus tard, quand il eu compris qu’il ne reviendrait jamais à la maison
      “je veux partir”.

      A chaque fois, je n’ai su quoi lui répondre, et je me dis que si les 8 mois en avais duré seulement 2, je pense sincèrement que beaucoup de personnes de ma famille (en 1° lieu mon père), si ce n’est tous, en auraient été moins malheureux.

      Je ne sais pas si vous connaissez, mais je ne vous parle pas de l’ambiance de mouroir et de l’avilissement que peut constituer l”animation” dans une maison de retraite quant on a encore un minimum de lucidité, personnellement je ferais tout pour éviter ça pour moi-même, et encore plus, pour mes proches.

      Bon, j’ai complètement dérapé, mais après tout….

      Cordialement

  1. Quelques précisions:

    Montesquieu est un “républicain”, certes. Mais c’est quand même aller un peu trop vite en besogne, puisque c’est un républicain libéral. Il n’est pas vraiment représentatif du républicanisme pur et dur.

    Le républicanisme, en tant qu’alternative politique au libéralisme (politique et économique), à la sociale-démocratie et au socialisme-marxisme, se décompose lui même en différents courants (par exemple athénien, romain, moderne, néo-romain…)

    Sans entrer dans les détails, le principe de base du républicanisme de Machiavel est que les citoyens sont libres quand ils ne sont pas dominés, ni à l’intérieur (par les “Grandi” disait Machiavel), ni à l’extérieur (quelle que soit la nature de cette puissance étrangère: la Papauté ou l’Empereur dans le cas de la République de Florence).

    Bien sûr le Républicanisme rejette également par principe la domination par les grands argentiers (les textes de Machiavel y font explicitement référence).
    On pourrait penser que la nouveauté réside dans le fait qu’ils sont à la fois dedans et dehors, ou plutôt que le levier de leur domination est diffus, à la fois nulle part et partout à la fois. Mais l’illusion est vite dissipée dès lors qu’on réalise que ce sont toujours les lois adoptées qui, in fine, rendent possibles telle ou telle logique de domination. Autrement dit, on finit par cerner assez vite les groupes des responsables: ceux qui détiennent le pouvoir de faire les lois, et ceux qui les inspirent/manipulent et profitent de ces lois.

    Marx était-il républicain? Évidemment non. C’est juste que, comme on s’en doute, “non-domination” et “non-exploitation” se recoupent sur un certain nombre de points. Celle-ci en est une, assurément.

    1. je réponds ici aussi à Vince :

      Je n’adhère pas à Montesquieu , à Marx , à Jésus Christ , à Newton ,à Camus , à Aristote , à Paul Jorion , àMichel Serres ,à …beaucoup d’autres qui me sont sympathiques .

      Mais j’adhère à l’Esprit des Lois, à Liberté-Egalité-Fraternité et ” Jamais trop” , jusqu’à trouver quelque chose de meilleur .

      Et toute conception de la société qui ne fait pas confiance à chacun de ses individus m’est insupportable et je la rejette .

      La vertu individuelle et la vertu collective se nourrissent l’une de l’autre .

  2. Pour moi, la solution est plus politique qu’économique. Il faut inverser cette tendance mortifère qui consiste à ce que nos politiques s’adaptent au diktat des marchés. Pour ce faire ils ne doivent pas céder au marché capitaliste et décider des mesures draconiennes.
    Mais qu’a-t-on vu récemment? Le PS, qui devrait soutenir la population, vient de voter des deux mains à l’assemblée le prêt mortel aux grecs qui rapporte deux pour cent à la France. On croit rêver!
    Les partis de gauche devraient défendre les peuples européens tous au même niveau tant nous sommes solidaires au lieu de défendre chacun leur propre bourgeoisie. Cette position avait déjà mené à 14-18 dans le passé.
    Je dis donc que d’ici 2012, rien n’est perdu, c’est une course contre la montre qui s’engage:tous les partis, les femmes et hommes de bonne volonté, doivent peser sur le PS et les verts (ils n’ont pas fait mieux et ont voté des deux mains le prêt aux grecs! Bravo les bobos!) pour qu’ils défendent des mesures justes en rupture avec les financiers et autres truands. En particulier, ils doivent se battre contre le plan Fion!
    Dès aujourd’hui, nous devons peser sur eux.
    Sinon, je vous le dis, on ne votera pas pour eux, ni en 2012, ni jamais plus!

  3. L’Etat n’est pas une entreprise.

    Les dettes d’Etat n’ont que très peu de chose en commun avec les dettes des entreprises ou des ménages.

    A propos de la dette des Etats, je serais curieux de connaître le pourcentage des citoyens qui se sentent engagés par ladite dette, contractée en leur nom mais le plus souvent sans leur accord.

    L’Europe ne serait-elle pas bien avisée de globalement refuser toute valeur à sa dette publique et donc d’en refuser le remboursement ?

    Les créanciers ont toujours beaucoup plus à perdre que les débiteurs.

    La contrainte par corps n’existe plus et certainement moins encore pour les Etats.
    Voyez vous demain les ‘Zinvestisseurs’ armes à la main réclamer ce qu’ils estiment comme leur dû à nos Etats, puissamment armés et soutenus par l’immense majorité de la population …. Foutaises…
    Aujourd’hui et demain, faire la révolution c’est exiger que nos Etats ne remboursent plus la dette publique.

    1. Ben voyons! Après ce coup tordu qui voudra prêter à la France quand elle en aura besoin?

    2. Dans le “système”, un état n’a plus le droit de faire faillite…

      Voyez l’Islande dont le peuple a voté non au remboursement de la dette… et donc, va devoir tout de même payer par l’intermédiaire du FMI.
      Simplement, la dette va être étalée sur 400 générations. Autant d’esclaves qui ne pourront plus investir réellement… travailler comme ouvriers.

      Évidemment, car dans le cas contraire, le petit bas de laine de C.B disparaîtrait…

    1. Je ne suis pas certain que des retraites élevées pour 129 fonctionnaires européens soient l’explication de l’endettement des Etats…

    2. L’exemple, monsieur, l’exemple. Car tout est à l’avenant. Et puis les retraites de ces 129 peuvent faire vivre combien de familles? Pensez aux pauvres.

    3. Quelle généralité tirez-vous de cet exemple pour proposer une explication de l’endettement des Etats? L’existence de systèmes de retraite?

      Je ne cherche pas à justifier des niveaux de pension qui sont difficilement justifiable dans le cas présent, simplement à relativiser le “bouc-émissairisme” de particularismes élevés au rang d’explications globales.

  4. Qui dirige?
    La dette publique énorme d’après 1945 a été résorbée grâce à la politique keynésienne d’inflation et de croissance et ceci malgré un déficit budgétaire permanent. A l’époque les gouvernements occidentaux avaient le “feu au c..” à cause de la menace soviétique et consentaient une politique de croissance sociale: progrès parallèle de la productivité et du pouvoir d’achat des salaires. Grace à cette période de forte croissance notamment la productivité du travail a été multipliée par plus de 12 depuis 1867 et la sortie du Capital. Comme le disait un certain Lénine il faut faire l’analyse concrète d’une situation concrète. Depuis 1972 et l’alliance Nixon Mao la droite internationale est revenue étape par étape à sa politique préférée de diktat de la rente financière qui a permis aux principaux oligarques de multiplier par mille ou plus leur patrimoine, cette politique même qui a déclenché la crise de 1929 , Hitler et la suite. Aujourd’hui l’objectif de la méga-rente financière est de démanteler le salaire indirect (retraites, santé, services publics) et de précariser toujours plus le travail. Le catastrophisme des média contrôlés par l’oligarchie (la “stratégie du choc” magistralement décrite dans le documentaire sur le livre de Noami Klein) permet de faire passer les mesures anti-sociales. Jusqu’où les 95% de familles qui vivent de leur travail vont-elles reculer?
    A lire aussi l’article de F.Lordon
    http://blog.mondediplo.net/2010-05-07-Crise-la-croisee-des-chemins

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