DE LA STRATEGIE DU CAPITALISME, par Crapaud Rouge

Billet invité

Si Darwin avait travaillé comme Weber, il aurait intitulé son œuvre « De l’Esprit de la nature », il aurait été encensé par les religieux, incendié par les scientifiques, et l’on en serait encore à se demander ce qu’il en est de cet esprit. Si Weber avait travaillé comme Darwin, il aurait accumulé les faits, discerné entre eux un principe commun, et il ne ferait pas de doute aujourd’hui que le protestantisme, vecteur d’une nouvelle éthique du travail d’inspiration biblique, a été le berceau du capitalisme moderne.  Darwin a eu le succès que l’on sait parce qu’il a découvert l’évolution des espèces, et mis en avant un principe général pour l’expliquer : la sélection naturelle. La valeur explicative de ce principe est nulle mais sa valeur logique suffisante : après que des espèces ont réussi à s’adapter, il est toujours possible de dire qu’elles ont été « sélectionnées » et les autres « éliminées ». Mais le latin selectio signifie choix : ce  principe laisse donc entendre que la nature « choisit » les espèces qui vont survivre, ce qui est aberrant eu égard au déterminisme qui ne laisse pas le  choix. Mais qu’importe, Darwin a mis un mot sur l’action supposée de la nature, et c’est ce qu’il devait faire, sinon il eût fallu admettre que les espèces évoluent parce que c’est « l’esprit de la nature » qui le veut. Il a donc trouvé, sinon le mot juste, du moins celui qui convenait, alors que Weber a raté son coup. Il décrit des comportements typiques, tire le portrait robot du capitaliste, mais ne va pas jusqu’à extraire la quintessence de ses observations, c’est-à-dire un principe d’action général qui serait absent des innombrables formes antérieures du capitalisme.

Si, à l’instar de Darwin, il avait laissé les faits décanter lentement dans sa mémoire, il aurait découvert, qu’à la différence de leurs prédécesseurs, les capitalistes protestants ont imaginé et exécuté des stratégies. Une stratégie est un ensemble d’actions qui présente une cohérence globale et confère à chacune sa raison d’être et son utilité, alors que les mêmes, effectuées sans stratégie, seraient insensées. L’on me rétorquera qu’ils ne furent pas vraiment les premiers, que les êtres humains utilisent des stratégies depuis la nuit des temps, que l’on ne sait pas trop desquelles il s’agit, et que le mot est aussi fourre-tout que le principe de Darwin. Soit, mais laissez-moi finir.

Ma définition ne pose ni principe ni méthode a priori pour qu’il y ait cohérence globale, de sorte que l’on peut suivre une stratégie comme Monsieur Jourdain faisait de la prose. A l’instar du naturaliste qui découvre après coup des espèces adaptées, l’on peut constater des stratégies même quand leurs auteurs ne visent aucun but bien précis. Mais devant le journal de Benjamin Franklin, où cet obsédé de l’enrichissement égrène les principes de sa conduite, Weber ne voit qu’un ethos : « En fait, ce n’est pas simplement une manière de faire son chemin dans le monde qui est ainsi prêchée, mais une éthique particulière. En violer les règles est non seulement insensé, mais doit être traité comme une sorte d’oubli du devoir. Là réside l’essence de la chose. Ce qui est enseigné ici, ce n’est pas simplement le « sens des affaires » – de semblables préceptes sont fort répandus – c’est un éthos. Voilà le point qui précisément nous intéresse. »1 Autrement dit : le sens moral identifié à celui des affaires, ce qui est très juste mais insuffisant : il aurait dû remarquer aussi la cohérence de ces « préceptes fort répandus », (mais réunis sous une même plume), cohérence qui me fait dire que cet ethos est la projection d’une stratégie sur l’individu en tant que son acteur. Weber dresse ensuite le portrait robot de l’entrepreneur sous forme d’une liste d’actions typiques où l’on relève : « agir selon le principe : réduire les prix, augmenter le chiffre d’affaires ». Nous sommes là devant une projection de la même stratégie mais sur son environnement cible. En conclusion et pour faire court : l’espèce doit s’adapter à son milieu, le guerrier à la guerre, le capitaliste aux affaires, et le tout venant au travail. C’est dans cette adaptation de soi au monde dans un but archaïque, l’enrichissement, mais exalté par une interprétation nouvelle de la Bible, que réside l’invention du capitalisme moderne.2

Ayant dressé lui-même le portrait robot, Weber n’a pas été frappé par le caractère disparate des actions : « sélectionne avec soin les tisserands », « aggrave leur dépendance », « augmente la rigueur du contrôle », « change les méthodes de vente », « sollicite lui-même les clients », « adapte la qualité des produits »… Finalement il termine : « La conséquence habituelle d’un tel processus de rationalisation n’a pas tardé à se manifester : ceux qui n’emboîtaient pas le pas étaient éliminés. L’idylle s’effondrait sous les premiers coups de la concurrence; des fortunes considérables s’édifiaient qui n’étaient pas placées à intérêt, mais réinvesties dans l’entreprise. L’ancien mode de vie, confortable et sans façons, lâchait pied devant la dure sobriété de quelques-uns. Ceux-ci s’élevaient aux premières places parce qu’ils ne voulaient pas consommer, mais gagner, tandis que ceux-là, qui désiraient perpétuer les anciennes mœurs, étaient obligés de réduire leurs dépenses. » Le mot stratégie, qui ne figure nulle part dans son livre, est le seul qui puisse raccorder entre elles toutes ces actions : chacune est, au mieux, incongrue dans le cadre de « l’ancien mode de vie », mais rationnelle dans la perspective de « s’élever aux premières places ». Cela se montre facilement en considérant la baisse des prix : c’est un choix suicidaire s’il n’est pas concomitant à d’autres qui favoriseront une augmentation des ventes : il n’est donc jouable que dans un ensemble de choix cohérents. La filiation spirituelle avec Luther, qui avait auparavant sacralisé le travail, s’en trouve aisément confirmée, car il fallait jouer sur ce paramètre pour faire baisser les prix, et pouvoir en jouer positivement, ce que « l’ancien mode de vie », placé sous la houlette des catholiques, ne permettait pas.3

Finalement, c’est dans le fordisme que la stratégie du capitalisme a trouvé un spectaculaire accomplissement car, auparavant, jamais le travail humain n’avait été, avec autant de précision et d’intensité, cadencé par des machines. La non-absurdité de cette manière de gagner sa vie n’est concevable que dans le cadre spécifique et artificiel d’une stratégie qui en justifie la possibilité et la cohérence. Le fordisme montre que, depuis l’époque des pionniers qui devaient avoir le caractère bien trempé pour venir à bout des principes culturels « gênants », jusqu’à la fin de cette tradition implicite qui voulait qu’on ne travaille pas comme des robots, c’est la même stratégie qui se trouve déclinée : impliquer les gens dans des actions qu’ils ne sont pas capables d’imaginer ni disposés à accomplir.

Avant l’arrivée des OGM, par exemple, il était impensable pour des agriculteurs de faire pousser des plants dont les graines sont stériles. Mais Monsanto et ses consœurs, agissant en concurrentes mais œuvrant de concert, sont parvenues à les « convaincre » du contraire : le capitaliste moderne est avant tout le propagandiste de sa propre  stratégie, et ses victimes, complices malgré elles, en perdent leur bon sens comme le  corbeau son fromage. En titrant son œuvre : « De l’Origine des espèces au moyen de la sélection naturelle », Darwin effectue un petit tour de passe-passe sémantique : il transforme l’action de choisir en opérateur, et pose celui-ci comme un phénomène existant. Cette « sélection naturelle » existe bel et bien mais ce n’est pas une sélection, plutôt un tirage au sort continu qui se déroule sur la somme des jours et des individus, car les changements qui agitent un milieu écologique favorisent certains et défavorisent les autres au hasard. J’ai fait aussi une entorse au langage en retenant le mot stratégie pour caractériser l’invention du capitalisme moderne : c’est le mot juste mais, faute de pouvoir en identifier les objectifs, (conquérir ceci ou cela), cet usage n’est pas tout à fait conforme à la définition. Je l’utilise avec une valeur générique qui répond au but générique du capitalisme : faire du profit et s’enrichir de toutes les façons possibles et imaginables. Cet usage du mot est justifié, d’une part, du fait que le capitalisme oblige ses adversaires, (le monde entier), à s’adapter ou mourir, ce qui est l’effet de toute stratégie militaire offensive ; d’autre part, du fait qu’un but spécifique ne suffit pas à constituer une stratégie, c’est sa cohérence interne qui est déterminante.

Peut-on résister au capitalisme ? Et comment ? Ce sera le sujet de mon prochain billet. Un peu de suspens n’a jamais fait de mal à personne. En attendant, les impatients peuvent (re)lire Le Labyrinthe du capitalisme.

1 Page 26 de la version PDF. L’extrait du journal de Franklin commence ainsi : « Souviens-toi que le temps, c’est de l’argent. Celui qui, pouvant gagner dix shillings par jour en travaillant, se promène ou reste dans sa chambre à paresser la moitié du temps, bien que ses plaisirs, que sa paresse, ne lui coûtent que six pence, celui-là ne doit pas se borner à compter cette seule dépense. Il a dépensé en outre, jeté plutôt, cinq autres shillings. »

2 Interprétation nouvelle qui a conduit à une remise en cause de l’antédiluvienne séparation du sacré et du profane. Cf. L’esprit du capitalisme d’après l’œuvre de Max Weber.

3 A la question de savoir comment mieux plaire à Dieu, n’importe quel catholique aurait répondu « prier plus » mais sûrement pas « travailler plus ou mieux ». Quelque fût sa conception du travail, ce n’est pas à ça qu’il aurait pensé.

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285 réflexions sur « DE LA STRATEGIE DU CAPITALISME, par Crapaud Rouge »

  1. Deux vidéos ont été proposées :

    http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=18875274&cfilm=130613.html (par zébu)

    http://www.autreterre.org/fr/news/92-albert-jacquard-reportage.aspx (par Michel Lambotte)

    Elles résument le changement de civilisation qui est en marche, et que la plupart des spécialistes persistent à ne pas vouloir prendre en compte pour certains, alors que d’autres ne veulent pas le mettre en avant dans dans leur réflexion et leur discours. C’est dommage, ça fait perdre du temps et ça donne ainsi davantage de chances au capitalisme de trouver d’autres chemins pour maintenir sa tyrannie.

    Merci à zébu et Michel, et merci à ces hommes et femmes de parler avec leur coeur, ils parlent d’or : de démocratie vraie, de conscience de soi et de l’autre, etc., bref de la vie comme chacun au fond de lui (proportionnellement) la conçoit.

  2. @jducac dit :
    17 février 2011 à 10:40
    « Quand je mets de l’argent sur mon compte »

    Non, vous prêtez votre argent à la banque, ce qui est strictement identique à dire que la banque emprunte votre argent.

    J’arrête ici pour le moment, car avec vous il faut aller pas après pas sinon vous déviez toujours du sujet. Je ne fais que décrire le fonctionnement du système bancaire un point c’est tout.

    Vous comprenez jusqu’ici ?

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