« LES DIRIGEANTS POLITIQUES SONT DEPASSES », Usbek & Rica N° 4, Printemps 2011

C’est très bien, ce que font Usbek et Rica (le nom des protagonistes des Lettres persanes de Montesquieu), ils cherchent à être les nouveaux Encyclopédistes.

« Paul Jorion : Les dirigeants politiques sont dépassés », un entretien avec Thierry Keller, dans le magazine / livre jeune et captivant Usbek & Rica N° 4, pages 38-40.

Pour l’anthropologue et économiste belge, les élites capitalistes feraient bien de négocier un nouveau pacte avec les peuples, sous peine de tout perdre.

D’après vous, le capitalisme serait à l’agonie. Il n’aura donc pas besoin des antisystèmes pour s’effondrer ?

Il y a une dynamique d’implosion qui est en marche et les mouvements de contestation vont accompagner son effondrement. Jusqu’à aujourd’hui, le système était toléré par la grande masse qui, sans en profiter directement, bénéficiait de ses avantages sociaux. Or, on nous dit aujourd’hui que l’Etat providence était un luxe. Mais ce n’était pas un luxe ! C’était justement sa présence qui faisait que les gens ne se révoltaient pas. Sans l’Etat providence, le système n’aurait jamais été accepté par la majorité de la population qui ne bénéficie pas directement de la manière dont le système fonctionne. L’erreur des dirigeants, c’est de croire que tout le monde profitait du système et l’aimait, et qu’en retirant ici et là des subsides qui ne bénéficiaient en réalité qu’à des losers, ça marchera encore. Erreur totale d’interprétation. Cela dit, les élites ont une excuse : elles n’ont pas la maîtrise de la dynamique qui est à l’œuvre, elles n’ont donc pas beaucoup le choix.

Ainsi, nous ne sommes pas dans une simple crise cyclique du capitalisme, qui s’en relèvera comme d’habitude ?

C’est un point de vue que je partage avec Marx : il n’y a pas de crises cycliques, il y a des crises successives, sui generis, qui parfois se ressemblent. Ce n’est pas la même chose. L’analyse conservatrice consiste à les comprendre en fonction des cadres anciens. Mais la complexification due à la technologie, qui progresse entre une crise et la suivante, invalide cette approche. D’une crise à l’autre, même rapprochée dans le temps, comme 2002 et 2008, le monde a changé.

Marx est sans doute le dernier des grands économistes : il pensait à l’intérieur du système, tout en imaginant que ce système pouvait disparaître. Mais il a aussi été un révolutionnaire. Alors l’establishment a réagi : « Cette manière de faire de la science économique, on ne veut plus en entendre parler ». On a créé une science économique d’où était exclue l’idée que le système pouvait s’effondrer. Personnellement je dis : le capitalisme n’est pas un système en soi, c’est un défaut que présentent certains systèmes économiques.

On entend souvent dire qu’on n’a jamais eu autant besoin de Marx qu’aujourd’hui. Pourtant, les gauches révolutionnaires ne semblent pas avoir le vent en poupe…

Non, mais enfin bon, elles n’ont jamais réellement gagné par les urnes, à part peut-être dans le Chili d’Allende. De toute façon, on est dans une situation beaucoup plus difficile à analyser que du temps de Marx. La complexification due à l’informatique est tout à fait extraordinaire. Qui sont les prolétaires dans notre société : les salariés ? Peut-être, mais c’est beaucoup plus compliqué. On n’a pas de représentation simple non plus de ce que serait un type de société souhaitable tel qu’on pourrait appeler les gens à descendre dans la rue pour simplement le mettre en place. La manière classique de se représenter les choses ne fait plus l’affaire. Quand on effectue 27000 opérations en 4 secondes sur un marché boursier (comme pendant le « flash krach » du 6 mai 2010), plus personne ne peut vraiment se représenter ce qui se passe.

Vous avez évoqué le potentiel de rébellion chez les peuples mis sous la pression des politiques d’austérité. Seront-ils tentés par la violence ?

La force, qui est aussi sa faiblesse, du capitalisme, c’est que ceux qui possèdent le capital prêtent avec intérêt à ceux qui ont besoin d’argent. Du coup, la fortune de celui qui est déjà riche a tendance à augmenter. Arrive un moment où la concentration est trop forte : l’argent est bloqué à un endroit et il n’y a plus rien pour les autres. C’était le cas en 1929 et ça l’était encore en 2007. L’argent n’est plus là où il doit être. L’argent attire l’argent, c’est la seule chose qui revienne de façon cyclique. Tant qu’il n’est pas redistribué, on converge vers un blocage né de sa concentration. Après 1929, l’argent a été redistribué dans une très grande proportion tout au long des années 1930. Or, en 2007, on prend des mesures qui vont toutes dans le même sens : protéger ceux qui ont déjà de l’argent. Trois ans plus tard, la situation est pire. Toutes les mesures qui ont été prises l’ont été à l’envers. On est revenu très très vite au point de départ de la crise. Ce ne sont pas les peuples qui créent ces situations, eux, ils les subissent. Le système financier fonctionne comme un système physique, avec des molécules qui sont poussées dans telle ou telle direction : les gens sont individuellement pressurés et ils réagissent. Sauf qu’ils ne se contentent plus de manifester dans la rue. Il y a aujourd’hui d’autres possibilités de réagir.

Par exemple ?

Ils lancent des messages par twitter, font des blogs, postent des commentaires. La soupape de sécurité a changé avec la technologie.

C’est une forme nouvelle et pertinente de mobilisation, selon vous ?

En 1788, il y avait les aristocrates d’un côté et le peuple de l’autre. Entre les deux, aucun système de représentation. Et puis tout à coup, on crée l’Assemblée constituante et des structures apparaissent qui n’existaient pas avant : les clubs. Alors quoi ? En 1788 il n’y avait rien, et en 1789 tout a soudain changé ? Eh bien oui. Ce qui a changé, c’est que les gens ont pris conscience qu’ils avaient du pouvoir. Manifester ne sert peut-être plus à rien, mais il y a d’autres voies. Des choses émergent. Regardez Cantona : certes les gens ne sont pas allés retirer leur argent, mais il a mis là le doigt à un endroit où cela pouvait faire très mal.

Vous parlez de 1788. N’empêche qu’entre la Révolution qui suit et l’installation durable de la République, on vit des épisodes de terreur et de violence. Faut-il en passer par là ?

Mais ce sont ceux d’en haut qui porteront la responsabilité de cette violence ! En 2008, ils disent : « Il faut tout changer, il faut refonder le capitalisme, on ne pourra pas continuer comme ça ». Et deux ans plus tard, les mêmes disent : « C’est bon, ça s’est calmé, n’en parlons plus », ils ont une responsabilité énorme. Croire que les gens se sont calmés est une grave erreur. Le diagnostic des dirigeants était juste et les mesures proposées allaient dans le bon sens. Mais ils ont fait tout le contraire de ce qu’ils avaient annoncé !

Le mot « populisme » est à la mode. Vous le reprendriez à votre compte ?

Qu’est-ce que le populisme ? C’est quand le peuple a le sentiment de ne plus être représenté dans les organismes représentatifs, voilà tout. Charles Ferguson, le réalisateur du film Inside job a dit quelque chose comme : « Quand quelqu’un veut manifester son opposition à ce qui se passe aux Etats-Unis, il n’a pas la possibilité de le faire par un vote ». Aucun parti ne représente la rébellion. En France non plus, aucun parti ne représente le ras-le-bol. Alors ? Alors le ras-le-bol se redistribue entre les partis un peu au hasard. La prochaine fois, les gens voteront peut-être Front national. Ou pour le parti anticapitaliste. Mais ce ne sont là que des votes de protestation. Sans compter tous ceux qui ont cessé de voter car ils ont l’impression que voter n’a plus aucun sens.

D’après vous, pourquoi les partis sociaux-démocrates ne sont-ils pas parvenus à jouer leur rôle historique dans la crise ? Ils en avaient pourtant les capacités théoriques…

Mais où sont les sociaux-démocrates ? En Europe, les partis socialistes ont tout simplement cessé d’être sociaux-démocrates ! Leurs directions sont passées au libéralisme. On a gardé les étiquettes, mais on s’est converti. Il suffit de voir ce qui s’est passé en Grèce, ou bien encore au Portugal ou en France. Ils appliquent le programme libéral de manière militante.

Papandréou était pourtant un espoir pour la gauche grecque ?

Oui, dans les programmes des partis « socialistes » européens, il reste des traces de social-démocratie. Mais le fait est qu’une fois au pouvoir, rien de tout cela n’est mis en œuvre. Les dirigeants capitulent entièrement devant le pouvoir des marchés. Ils ne résistent pas.

C’est un problème de courage ? De compétence ? Ils sont dépassés par les événements ?

Les trois à la fois.

C’est d’abord un problème de compétence. La « science » économique a fait croire qu’elle était trop compliquée à comprendre pour les gens normaux. Se sont formés des phénomènes de « cliquisme », de coteries. Ces gens disaient : « Ce que nous faisons est trop compliqué ». C’était surtout complètement déconnecté de la réalité. On a complexifié de façon injustifiée.

D’autre part, on a placé le pouvoir économique dans des lieux qu’on a rendus indépendants, avec des experts à la tête des banques centrales. Mais c’est une fausse indépendance : c’étaient surtout des gens qui avaient tous la même opinion. Pas en tant qu’experts, mais en tant qu’ultra-libéraux. On les a protégés du pouvoir des politiques.

Manque de courage, aussi, bien sûr. Ça a commencé aux Etats-Unis : les hommes qui sont arrivés à la tête des partis politiques n’étaient pas très intelligents. Parfois même très falots. Il n’y a plus de Roosevelt, de Churchill, de de Gaulle. Pourquoi ? Parce que la sélection au sein des partis a fait son œuvre : furent éliminés ceux qui apparaissaient comme des électrons libres.

Dépassés, enfin, comme tout le monde, par la complexité des problèmes. La macro-économie, qui devrait être une manière de parler de l’économie en prenant de la hauteur, est en réalité une manière de regarder les faits économiques qui est très étroite, complètement dépassée au niveau théorique, fondée sur des postulats qui ne tiennent pas debout. Il n’existe pas de savoir consacré à l’examen de situations économiques vues à vol d’oiseau, au fonctionnement de notre système humain pris globalement. Ça n’existe pas, ni en économie, ni ailleurs. Si : certains physiciens s’en occupent un petit peu. Mais leurs travaux sont encore embryonnaires.

Et pourtant, on voit bien qu’il existe une soif de comprendre. Le succès d’un film comme Inside job, ou de gens comme vous ou Attali, qui décryptent les mécanismes de la crise, en atteste, non ?

C’est sûr, oui.

La complexité semble vouloir être domptée, appréhendée…

La question est de savoir si ces initiatives sont minoritaires ou non. Il est évident que ceux qui veulent mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre viennent discuter sur mon blog. Ou bien ils lisent les livres d’Attali, qui fait un excellent boulot car non seulement il critique en profondeur le système, mais il propose des utopies plus ou moins réalisables.

Vous aussi, vous proposez des utopies, mais vous dites : « Ce n’est pas mon job de les mettre en application ». C’est si difficile que ça d’avoir une vision stratégique globale et d’être acteur ?

Mais je suis acteur !

D’accord, mais quand vous proposez d’augmenter les salaires de 20%, vous n’êtes pas aux commandes !

Dans toute situation, il y a un type d’action possible. Moi je fais des analyses. Mais si on me demande : « Pourquoi vous n’appelez pas à une insurrection ? », je réponds : « Parce qu’elle serait complètement écrasée et rien ne se passerait ! » Et s’il s’agit de rejoindre un parti politique, alors là c’est clair : il n’existe aucun parti qui corresponde à mes opinions ; alors pourquoi le ferais-je ? Ça ne veut pas dire que je ne propose rien, au contraire. Mas je fais mes propositions par rapport à une situation donnée. Il faut que le moment soit mûr pour recevoir ce type d’idées. 100 000 personnes viennent sur mon blog chaque mois, c’est formidable pour un blog, mais ça ne représente pas assez dans l’opinion pour que je me dise : « Je vais créer un parti ». Mon parti serait minuscule et n’aurait aucun intérêt. Mon action doit être en prise avec la réalité. Je regarde toujours ce qui est possible.

Qu’est-ce qui est possible, alors ? Vous dites vous-même qu’on ne va pas inventer de l’argent, mais qu’il faut le redistribuer… Il faut bien le prendre quelque part, cet argent.

Oui, aux investisseurs, aux dirigeants d’entreprises, à ceux qui gagnent des millions sans rien faire, ou à ceux qui croient qu’il est normal de percevoir 10% rien qu’en déposant de l’argent quelque part. Il faut que ces gens se rendent compte que cet argent est volé à ceux qui devraient normalement le recevoir. Mais faire comprendre ça demande énormément de temps. Par exemple la réforme de la fiscalité qu’on envisage en France va dans le sens opposé à ce qu’il faudrait faire. Elle va permettre à ceux qui ont déjà de l’argent d’en avoir encore davantage. La première étape, c’est que les gens qui proposent des choses aussi stupides se rendent compte que c’est stupide. A première vue, ils ne le savent pas. Trouvons le moyen de le leur faire comprendre. De même, si, poussés par la fureur, les peuples descendent dans la rue, ils doivent savoir pourquoi. Sans quoi ils casseront tout sans aucun discernement et risquent de provoquer des révolutions qui n’aboutiront pas.

Imaginons : le système est renversé. Quelle serait la nature du système alternatif ? Comment s’entendre sur les objectifs ?

Moi je connais déjà des gens de bonne volonté qui savent ce qu’il faudrait faire, ils sont distribués sur la quasi-totalité de l’éventail politique, mais ils sont peu nombreux, ce sont des individualités, et ils sont isolés.

Qu’ils se rassemblent !

Oui. Ça se fait déjà au niveau informel. Il n’est pas impossible qu’une compréhension émerge. Prenez la Nuit du 4 août : au lieu que les aristocrates continuent de se braquer en se disant : « On va essayer de sauver ce qui peut l’être au milieu de la violence », quelques-uns ont posé les jalons d’une nouvelle ère. Ce sont les aristocrates eux-mêmes qui ont aboli les privilèges. Parce que, au sein de cette classe, un certain nombre avaient conscience qu’il fallait arrêter d’abuser de sa position dominante. Quand Warren Buffet déclare : « La lutte des classes n’a jamais disparu, mais c’est nous qui l’avons gagnée », il admet que la situation est devenue intenable pour les gens comme lui, de la même manière que les aristocrates qui rédigèrent le texte qui abolissait les privilèges.

Ça ne se passe pas toujours ainsi…

La tentation des dirigeants, quand ils sont dépassés, est de renvoyer à des schémas anciens connus de tous. Alors tous les problèmes en France, ce serait à cause de l’islam parce que ça renvoie à Charles Martel. Pareil avec les Roms, qui nous renvoient à Notre-Dame de Paris et à Esméralda. Ce sont des diversions. Mais les instances dirigeantes ont toujours la possibilité de prendre conscience que ça ne peut plus continuer comme ça. C’est ce qui peut advenir aujourd’hui.

Vous-même, contribuez-vous à construire une nouvelle science, apte à appréhender le système ?

Oui, j’essaie de constituer un nouveau type de savoir, à l’endroit où on aurait dû avoir une science économique digne de ce nom. Avec ma formation de sociologue et d’anthropologue, avec le fait que j’ai été programmeur une grande partie de ma vie et que j’ai travaillé dans la finance. Je connais les choses de l’intérieur et je dispose de la boîte à outils qui me permet de les interpréter. Neuf fois sur dix, je réponds « Je n’en sais rien » aux questions qu’on me pose sur l’avenir. Mais la seule fois où j’accepte de m’avancer, c’est quand j’ai le sentiment de savoir de quoi je parle. Je ne suis pas un devin, mais je fais de la prospective ou de la futurologie quand je considère que j’ai en main les éléments qui me permettent de le faire. Sinon, je prends bien soin de me taire !

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327 réflexions sur « « LES DIRIGEANTS POLITIQUES SONT DEPASSES », Usbek & Rica N° 4, Printemps 2011 »

  1. auprès de mon arbre
    Hors sujet. Plante anticapitaliste
    La période du pissenlit pour le déguster en salade est très courte.
    De mi-février à fin mars suivant l’altitude.
    Avec quelques fleurs pour le plaisir des couleurs et la joie des enfants.

    1. L’article projette de la dévaluation de l’ €, de transferts pour compenser les déséquilibres, de sorties de l’ €,

    2. Froid dans le dos ? Si l’on veut se faire peur, pas besoin d’une telle analyse, les billets de François suffisent amplement. Par contre, si l’on veut se mettre en rogne, dans une colère rouge, alors oui, c’est ça qu’il faut lire ! Parce que les « responsables » auraient pu la faire eux-mêmes et depuis longtemps : pas besoin d’être grand clerc pour comprendre que l’énorme pouvoir d’achat que conférait l’euro devrait se solder d’un aussi énorme devoir de remboursement, et donc qu’il ne fallait pas prêter à tour de bras aux pays déficitaires.

      Je vois aussi que l’éradication de l’inflation a fait disparaître celle-ci comme indicateur de la « robustesse » de l’économie d’un pays, d’où cette « chasse aux rendements » dont parle l’article, et qui a pour conséquence une insensée politique de crédit.

  2. @ Blandine Keller : je le suivais depuis longtemps et je le lui avais promis.
    Par ces temps de vache maigre, sur le blog, rendre hommage
    notre gloire locale me semble bien indiqué…

    26 janvier 2011 à 15:34, puis le 9 février 2011 à 16:28
    et encore le 11 février 2011 à 19:30 et le 20 février 2011 à 21:36
    23 février 2011 à 13:47 : après j’arrête mais trop, c’est trop!

    Très estimé Yvan !
    Tout d’abord, je réclame par avance votre haute bienveillance .
    (Eh oui! j’ose… mais attendez la suite).

    J’ apprécie vos interventions, toujours profondes, motivées et informatives.
    Sans oublier l’humour, jamais méchant, souvent subtil et recherché.
    ( Ne protestez pas… les preuves sont multiples; le talent est inépuisable).
    Vous devez être un joyeux vivant, confortable et accomodant, j’en ai l’intuition…
    Je n’en dirai pas plus de peur d’être accusé de faire de la lèche (= obséquieux).

    Ceci écrit, il faut en venir à cette chose pénible: l’orthographe.
    A vrai dire cette satanée orthographe française est impossible; à croire qu’elle a été
    améliorée d’âge en âge pour torturer les adultes, qui ne sont que de grands enfants oublieux.

    Pascal défendait une forme d’orthographe phonétique (il écrivait tems pour temps)
    contre l’avis de la toute jeune Académie.
    Elle, elle prescrivait le maintien des lettres éthymologiques.
    ( Pourtant « étimologik » me plairait assez.)
    Hélas, la Philologie française a toujours été un modèle d’immobilisme,
    à la différence de ses collègues italienne et allemande.
    Comme quoi, c’est bien la preuve qu’une science ne peut pas
    prendre son envol quand l’obsurantisme tatillon prétend la régenter.
    Bref, vous l’aurez deviné, Pascal et ses suivants ont perdus.
    Ne rien faire pour la première fois est devenu la loi de notre prison langagière.
    La forme ayant supplantée le fond, l’oral et l’écrit ont chacun suivi un chemin divergent,
    particularité du français absolument dommageable, seulement surpassé
    par ces langues, comme le japonais ancien, différentes selon le genre
    du locuteur.

    A contrario, on voit que la simplification et l’unicité écrit-oral de l’anglais
    procèdent du génie à longue détente de tout un peuple.
    Le « by writ » des rois normands aura été le déclencheur, sans doute.
    Churchill qui s’interroge sur les causes de la défaite jap dans le Pacifique
    émet des remarques originales sur le rôle des langues, le japonais étant mesuré
    à l’aune de l’anglais, évidemment.
    De Churchill encore: « Et maintenant le professeur (Lindemann- Lord Cherwell)
    va nous expliquer l’énergie nucléaire avec des mots d’une syllabe ».
    Impensable en français, et impossible: jouer de la langue est interdit…
    Un exemple de leurs simplifications : « nuke », pour l’adaptation guerrière de l’énergie
    du noyau atomique.
    Mais je m’égare, j’en étais au français.
    Une dernière remarque, pour nous y ramener: on estime que son apprentissage
    coûte environ 2 ans de plus, par rapport à une langue plus régulière, tel l’italien.

    De notre défaite face à l’Académie, nous avons gagné un mal de tête national
    plus un moyen de confondre le populisme primaire,
    sans oublier une satisfaction réservée aux snobs abonnés à Mérimée.
    Oui Mérimée, car Pivot n’est qu’un pâle suiveur…

    Moi, je m’en désintéresse, sauf dans un cas: quand une confusion phonétique
    est possible. Là, il faudrait, si possible, employer une graphie discriminante
    et tant qu’à faire, conforme aux usages.

    C ‘est le cas avec les 2 mots « hors » et « or ». « or » est déja multiple, c’est un cas aggravé.
    Des Google-> Wikipédia avec « or » et « Hors » dira tout ce qu’il faut savoir, mais restons simples. ( rajout de dernière minute : Blandine Keller et Wikipédia.)

    « hors » désigne l’extérieur. Par exemple :  » le sujet de la photo a été mal cadré, il est hors champ. »

    « Or » quand ce n’est pas un métal précieux annonce à peu près une alternative
    ou une contradiction:
     » Ma femme voulait aller à la plage pour nager et bronzer, or le temps était à la neige. »
    Vous sentez bien que si je disais  » hors le temps était à la neige. « , le sens deviendrait boiteux.

    Imaginez:  » il voulait spéculer sérieusement, or la bourse aux matières
    premières de Chicago a été fermée suite à l’effondrement fin 2011 !  »
    Remplacez « or » par « hors »: rien ne va plus.
    (Casino, casino ! il y a des citadelles à assiéger…)

    Un festival un peu forcé:
     » Le choix d’un bon vin est délicat avec ce menu, me dit mon hôte,
    or l’eau s’accorde à tous les goûts, et elle est très bonne par ici,
    hors pollution confirmée bien sûr. »
    Or, pas de chance pour son eau, polluée ou non, je ne bois que hors des repas,
    et sûrement pas de l’eau.
    ( sauf choucroute: vins blancs d’Alsace, Moselle pour d’autres )

    Il faudrait une conclusion, mais dans la vraie vie, seule la mort
    détient ce redoutable privilège… Aussi, « au plaisir de vous lire, même hors de ce blog. »
    suffira. Une suggestion: ortograf serait une révolution utile et facile.

    1. @daniel : fort élégant discours que j’ai lu avec plaisir, mais qui rate sa cible. On a tous plus ou moins tendance à faire certaines fautes, (comme de confondre « tâche », le boulot, et « tache » d’encre), ce que je mettrai sur le compte de l’apprentissage. Si le cerveau mémorise une erreur au lieu de la règle juste, il lui est ensuite difficile de s’en dépêtrer, car la non-erreur peut passer pour être l’erreur à éviter ! Exemple : si « or » se présente comme la graphie correcte, l’on peut se dire : « mais c’est l’erreur à ne pas commettre », donc lui substituer « hors » et ainsi commettre l’erreur qu’il fallait éviter.

    2. Et le pire est que j’essaie de m’améliorer.
      Ainsi, très cher, sachez que ma jeunesse ainsi que mes études techniques n’aident en rien à une orthographe décente… (et non descente)
      Par contre, je me débrouille bien en langues étrangères. Comme tous les peuples qui ont une langue peu usitée (et non usinée). Soit, les Hollandais, les pays baltes,…

      Vous voudrez bien, Daniel, accepter aussi, à ma décharge, que j’accorde plus beaucoup d’importance au fond qu’à la forme, ce qui a toujours désespéré mes profs et me rend peu manipulable. En fait, une accumulation de défauts donnent au moins une qualité.

      Et donc, la crise actuelle, provoquée par un système s’appuyant sur une subjectivité perverse me rend particulièrement agressif (mais c’est un atout dans mon métier), critique (l’esprit gaulois gouailleur), et encore moins attaché aux détails, soit l’orthographe.

      Ceci écrit, je ne déteste pas les belles lettres, et notamment Victor Hugo, inventeur du langage SMS, par réaction aux messages condensés qui transitaient par les sémaphores.
      Victor Hugo fût ainsi, certainement sans le savoir, le premier anticapitaliste de France.
      « En 1824, les frères Chappe faisaient la promotion des lignes de sémaphores pour usage commercial, en particulier pour transmettre des coûts de matières premières. »
      (Wikipédia inside)

    3. @ Piotr: c’est trop facile; les auxilliaires de votre saint patron vont
      penser que vous faites la bête. Inutile de parier, c’est gagné d’avance.

      @ Crapaud Rouge: vos exemples, et d’autres innombrables prouvent
      simplement que c’est une affaire de convention. C’est le prix pour être
      compris par le plus grand nombre.

      Je n’avais pas vraiment de cible.
      Surtout pas Yvan, ni l’orthographe, ni l’orthographe d’Yvan.
      Yvan et d’autres, sont libres d’adopter le graphie de leur choix;
      le sens n’est pas altéré par ce qui reste un détail.

      Le secret est que je mène une campagne de longue haleine,
      pour que notre si belle langue devienne accesssible à tous,par une réforme insensible. Toutes les occasions sont bonnes pour attirer l’attention.
      Je cherche des réponses à la question: Que faire pour que les enfants
      acquièrent rapidement la maîtrise de la langue de base afin que
      l’ étude du vocabulaire puisse être amplifiée ? Car un mot pour chaque
      chose participe de la libération de l’Homme.

      Le français est trop difficile donc élitiste.
      Le français est censitaire.
      Pour le commun du peuple, il est un carcan.
      Le peuple est observateur, il a des idées , il a de l’originalité;
      Mais la difficulté d’expression NOUS contraint à la médiocrité et au convenu.

      Dans cette campagne, l’orthographe est secondaire.
      Il est cependant utile de la défendre, pour lutter contre l’américanisme
      des snobs. Forcing, rafting, etc…, et le scandaleux Land grabing sont
      un monument au mépris du vocabulaire.

      La réforme de fond toucherait la syntaxe, à commencer par l’adoption du
      « génitif saxon », selon l’expression de mon vénéré prof d’allemand.
      La conséquence divine serait l’abandon des genres pour les noms communs:
      ‘le vélo de Jeanne’ devient ‘Jeanne vélo’
      et on dira ‘ce vélo est sa vélo’.Est-ce si choquant?
      Je trouve étrange de se réclamer d’une logique de fer, pour critiquer
      ou censurer alors que le français est une généralisation des exceptions
      à la régle et à la logique.

      Il ne fait aucun doute qu’une langue est vivante. Elle résulte
      d’une volonté générale. Le français évoluera. Et je l’espère
      vers sa simplification.
      Mais rien ne presse, c’est une affaire de siècles.

      Yvan: vive le fond, la forme c’est le pot de yaourt en tête
      de gondole: moins de 10% pour le producteur, 90% d’apparence coûteuse.
      Il en est des profs, comme des parents: ils regrettent
      le caractère et se plaignent,ils font des remontrances et lèvent
      les bras au ciel mais en aparté ils pensent: « le fond est bon ».
      C’est la sagesse qui parle. Avec un « bon » fond, tout est possible.
      Vous en êtes la preuve.

      J’en profite pour renouveler mon admiration pour François Leclerc,
      Un modèle,le Boileau de notre époque.

    4. Est-ce Victor Hugo ou Ponson du Terrail qui a dit « Il vit le lit vide et le devint ». Ca a l’avantage d’être court et imagé mais ne suis pas sûr que ce soit (subjonctif indiquant le doute, que j’adore et dont je regrette la lente disparition…) très académique…

  3. À celle qui n’est plus

    Dans ce moment épouvantable,
    Où des sens fatigués, des organes rompus,
    La mort avec fureur déchire les tissus,
    Lorsqu’en cet assaut redoutable
    L’âme, par un dernier effort,
    Lutte contre ses maux et dispute à la mort
    Du corps qu’elle animait le débris périssable;
    Dans ces moments affreux où l’homme est sans appui,
    Où l’amant fuit l’amante, où l’ami fuit l’ami,
    Moi seul, en frémissant, j’ai forcé mon courage
    À supporter pour toi cette effrayante image.
    De tes derniers combats j’ai ressenti l’horreur;
    Le sanglot lamentable a passé dans mon cœur;
    Tes yeux fixes, muets, où la mort était peinte,
    D’un sentiment plus doux semblaient porter l’empreinte;
    Ces yeux que j’avais vu par l’amour animés,
    Ces yeux que j’adorais, ces yeux que j’ai fermés !

    Nicolas de Chamfort

  4. Intéressant : un usage de « or », sans virgule après le « or »

    « Or voilà : si les insurgés de l’autre côté de la Méditerranée disent : « Avant, nous étions des morts-vivants. A présent, nous nous sommes réveillés », cela signifie en retour que nous, qui ne nous insurgeons pas, nous sommes des morts-vivants, que nous dormons. S’ils disent : « Avant, nous vivions comme des bêtes, nous vivions dans la peur. A présent, nous avons retrouvé confiance en nous, en notre force, en notre intelligence », cela signifie que nous vivons comme des bêtes, nous qui sommes si évidemment gouvernés par nos peurs. »

    1. Ne pas se laisser abuser par la forme de surface ! Ce « Or voilà : si les insurgés… » peut s’écrire :
      « Or, si les insurgés… » ou : « Or voilà, si les insurgés… » : deux formes qui montrent que c’est voilà qui fait la différence, pas une structure particulière avec or. Mais il est effectivement intéressant de voir que, sans voilà, la phrase est correcte avec ou sans virgule : « Or si les insurgés (…) disent : blabla, cela signifie… » Ce qui laisse accroire qu’il faudrait une virgule après or si la suite est longue, mais ce n’est qu’une virgule de respiration. Et je conclurai en disant: : « or, tout cela étant fort subjectif, n’en faisons pas tout un fromage », ou : « or tout cela est fort subjectif, n’en faisons pas tout un fromage » !

    2. Il ne me semble pas si évident qu’il existe une relation entre l’état bestial et la peur.
      Même si le footballeur télévisé aura peur que « son » club perde.

      Et j’émettrais l’hypothèse hardie que la puissance du ressort de la peur chez l’animal est comparable à celle de la frustration chez l’humain.
      Pour autant que sa survie soit assurée, bien sûr.

      Frustration qu’un autre congénère ait plus d’argent, par exemple… 😉

    3. Le tout est de savoir ce que vivre comme  » une bête » veut dire .

      Faut il que les morts vivants retournent à l’état de bêtes ( mais , selon Paul Jorion , ils y sont déjà ) pour être enclins à se décider à en sortir ?

      Moi qui suis un vivant pas loin d’être mort , je suis enclin à le penser . Point .

      Virgule (il faut toujours se laisser une chance ….)

    4. @ Yvan,

      Un sujet qui demande un peut de prudence pour pas faire peur. 😉

      Il ne me semble pas si évident qu’il existe une relation entre l’état bestial et la peur.

      Je pense c’est très humain (et bestiaux dans un façon animal) de chercher la sécurité (un certain absence de peur.) Le « pouvoir » ou s’associer/colaborer avec le pouvoir donne au moins l’illusion de sécurité.

      Pour cela peut être la conscience/connaisance de l’homme est assez mal barré aujourd’hui! 😉

    5. Michèle, maï bêle
      These are words that go together well.

      Ores merci de relayer cet excellent article : Angkor et en gore.

      La mécanique est la même, partout. Madame Alliot-Marie, Monsieur Boris Boillon sont à leur place, au même titre que beaucoup : des soldats persuadés de faire le bien. Il ne faut donc pas leur jeter la pierre, mais la jeter à leur vision du vivre ensemble. Cette vision, qu’elle soit déclinée sous forme politique, éducative, économique, etc., est la vision capitaliste du monde : c’est une vision pyramidale. Cette vision nous éblouit : nous ne la voyons plus. Mais nous croyons en elle (ça me fait penser à un truc… j’vois pas).

      Or la démocratie n’est que si elle est directe. Constamment : Work in progress, men at work !

      Vivre ensemble est un travail à plein temps.

      Des pensées émues et admiratives à c’Tarnac.

  5. les élites capitalistes feraient bien de négocier un nouveau pacte avec les peuples, sous peine de tout perdre

    Certes. De leur point de vue, l’intelligence de la nuit du 4 août serait leur meilleure option.

    Mais, du nôtre, pourquoi une aussi timide ambition?

    Ces élites ne sont plus l’élite. Le mot n’a pas le même sens au pluriel qu’au singulier.

    L’élite d’un peuple a pour rôle de provoquer la marche en avant de la société toute entière. Ces élites ont adopté l’attitude inverse, et empêchent l’élite du peuple d’émerger!

    Le peuple, et son élite, n’ont aucun intérêt à négocier un nouveau contrat social avec ces élites-là. C’est en cela que la situation est révolutionnaire.

    1. Excellente réaction, Marc ! Ces élites devraient être capables de voir qu’il y a quelque chose qui cloche dans leur système, de ses bases conceptuelles à ses effets les plus concrets, mais peut-on identifier ce « quelque chose » de façon précise et décisive ? J’ai bien peur que non, c’est pourquoi ces élites continueront de s’arcbouter sur leurs conceptions archaïques et la sauvegarde des banques.

  6. Je tiens particulièrement à remercier quelques commentateurs qui ont consacré beaucoup de temps pour se faire comprendre. Je m’en fous complètement de l’orthographe. Nous ne sommes pas ici pour donner des leçons de langues.
    Dans le désordre, Yvan, Peter, Mitch, Fab, Grandghana et peut-être d’autres.
    J’aimerais connaître les pseudos des médiateurs de ce blog.
    Je suppose que Paul en est un, mais il n’est pas le seul.
    Cela expliquerait peut-être mieux la direction dans lesquels se tournent ou dévient certains commentaires et en font disparaître certains autres.
    J’ai été modérateur pendant un an sur un autre forum. Cela oblige d’oublier qui on est et ses propres convictions. N’est pas modérateur qui veut.

    1. Merci pour votre réponse. Je n’ai pas eu souvent l’occasion, mais j’ai pu constater que les bases de données ont parfois des « trous » de mémoire.
      Vous ne m’avez pas répondu sur les noms de vos collaborateurs.
      Comme je l’ai dit, j’ai été modérateur indépendant, volontaire, bénévole et connu de tous.
      Je peux vous dire que j’en ai des rédacteurs qui sont venus me demander le « pourquoi » du refus de leur article.
      Ne pouvant pas répondre, j’ai lâché prise. Je n’aime pas les mouvances.

    2. @ Paul Jorion,

      Si je mets un certain mot, le commentaire va dans le vide. J’ai fait ça début décembre si je me trompe pas sur des vieux blogs. Et ils ne sont pas mis en ligne.

      Just avant sans rélichir je utilisé un mot particulier et le commentaire est aller dans le vide ????

      Je ne vais pas remettre le mots pour si ça passe sans ce mot! 🙂 😉

  7. Pourquoi ne pas fonder une banque?
    Le combat politique conséquent, démonstratif à loisir, du coté de la pacification comme avec des frontières agréables à côtoyer,….etc,etc.
    Oui, pourquoi?

  8. Monsieur Jorion,

    Selon l’extrait mis en ligne, vous considérez que la sortie de cette crise se fera selon la posture D. Il va falloir survivre à l’implosion en cours. Après, il faudra introduire autre chose.
    Je me sentirais follement présomptueux de donner la forme de cet après l’implosion. Mais je pense que nous devrons réinventer une sorte de lien social, une sorte de religion au sens étymologique du terme. Je pense qu’il faudra renoncer à la définition actuelle de la liberté (le droit de tout faire tant que l’on ne blesse personne d’autre que soi-même). Les Tunisiens, les Egyptiens et les Lybiens (j’oublie les Yéménites et d’autres) sont en train de nous montrer ce qu’est une implosion au niveau des états. Ils se retrouvent aussi avec la très rude tâche de remplacer ce qui a été disparu.
    Cela veut dire inventer des relations nouvelles et ne pas écouter ceux qui parlent de recul car des privatisations sont remises en question par les nouvelles directions de ces pays. Ce n’est pas du tout évident.
    Je me permets de penser que votre texte place nos politiques pas très loin d’un Moubarak ou d’un Ben Ali du point de vue de la compétence pour diriger un pays. Ces deux là étaient pro-occidentaux et biens vus dans nos capitales. Le FMI avait également salué l’évolution positive de leurs pays. Ces éléments me mettent sur la piste d’une idée.
    Ces révolutions remettent en cause la façon actuelle de voir le monde défendue par nos élites. Il y a une dimension non économique aux relations humaines. Elle peut être assez forte pour renverser des gens pratiquant la « bonne » économie recommandée par le FMI. C’est une révolution encore plus grande que celle de « dégager » des dirigeants.

  9. En orthographe le mot même de faute, avec sa connotation religieuse, est inadéquat . En écrivant à Yvan je n’étais pas contente de cette phrase : votre prose est respectueuse de l’orthographe.

    En effet le respect du à quelque chose qui ne s’est pas fait reconnaitre dans l’expérience vécue n’est à mes yeux que soumission, sans fécondité pour la vie de l’esprit. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne doive jamais quand on enseigne, quand on éduque, imposer quelque chose, pour rendre possible une expérience, justement.

    Cela nous ramène au sujet du billet, Les dirigeants politiques sont dépassés. Car s’il est un domaine où les gouvernants, et beaucoup d’autres, font le contraire de ce qu’imposerait la situation, c’est bien la question de l’éducation, cruciale pour qu’existe et se développe une véritable démocratie.

    Yvan parle du désespoir de ses profs devant son insoumission à certaines règles. Mais à quoi peut rimer ce genre de « désespoir » ? Sentiment d’impuissance ? dépit ? Il est question alors de rapports de force et d’ego frustré, de la part de professionnels mal formés : ce n’est pas d’accès à la vie de l’esprit qu’il s’agit dans ce genre de plainte. Déplorer qu’un élève soit réfractaire aux règles, et regretter de ne pas le faire accéder à la vie de l’esprit, sont deux choses différentes.

    C’est souvent après la scolarité qu’on essaye de la développer par soi-même, au gré des rencontres, des lectures, avec parfois le souvenir de quelques figures de profs marquants, exceptionnels, mais aussi le sentiment d’avoir perdu beaucoup de temps.

    En dépit du discours républicain universaliste, notre école républicaine est aussi une école de la soumission, de la concurrence. C’est ce que signifient ses rituels, les évaluations obsessionnelles et les conseils de classes toujours discriminants, le système de notation, les rituels d’exclusion pour manquements à la discipline etc…et le discours moralisateur incroyablement bête et inefficace que l’on sert aux élèves en difficulté, comme on dit, avec les mots antédiluviens « paresse », « indiscipline », « agitation », qui ne servent qu’à abaisser davantage ceux dont on n’a pas eu le soin de considérer individuellement l’intelligence et la curiosité toujours vives pourtant au départ. Intelligence et curiosité au contraire mises à mal, peu reconnues, pas véritablement nourries, ni mises en situation de s’aiguiser encore.

    On utilise l’orthographe française pour encourager l’incuriosité, et l’obéissance aveugle. Son riche feuilletage de sédiments d’histoire langagière, la complexité unique au monde de son système verbal sont traités comme un obstacle à son apprentissage , non comme une occasion d’exploration de la complexité et d’accès à la connaissance.

    C’est le cas du fameux accord du participe passé ! (oui, Piotr, perdu -u !)
    Pour comprendre cette règle, il faut (entre autres) passer par l’histoire du passé composé, temps dans lequel le verbe avoir a gardé un moment le sens fort du verbe latin habeo, ce qui donne
    J’ai ma mie retrouvée
    mais devient plus compliqué quand l’objet ma mie, une fois l’auxiliaire et le participe assemblés pour former un nouveau temps , habeo ayant perdu sa force sémantique en devenant auxiliaire, se trouve après cette nouvelle forme .
    J’ai retrouvé ma mie
    Pendant longtemps, il y eut licence pour l’accord ou non avec cet objet. Licence supprimée, par décret , fin XIX° début XX° : dans l’enseignement obligatoire, il devenait impensable de laisser les scripteurs choisir leur graphie !

    D’où le sentiment d’arbitraire péniblement ressenti par les élèves puis les adultes face à cette règle artificielle, et leur grande joie quand ils apprennent qu’elle a une histoire , qu’il y a une raison à leur peine ! Certains s’indignent qu’on les ait laissés si longtemps dans l’ignorance !
    (voir dans cette optique Réussir en français à l’école et au collège de Marie Serpereau et Jeanne Dion , 2009, chez Delagrave)
    Dans leurs instructions officielles les disciplines scolaires se revendiquent toutes de l’observation rationnelle, de la déduction logique, de la mise en perspective historique. Cependant, étant données les conditions de formation, de recrutement, d’exercice, bachotage et rabachage, sous l’injonction « mettez vous bien ça dans la tête » dominent dans les pratiques. L’obsession du résultat , « avoir bon », « avoir la moyenne » coupe les ailes à l’initiative intellectuelle qui implique au contraire de pouvoir prendre des risques.

    C’est préjudiciable à tout le monde, y compris au patronat qui, rêvant d’avoir davantage de pouvoir dans les formations initiales, n’est pas outillé conceptuellement pour favoriser durablement la créativité dans la jeunesse , n’ayant de toutes façons à proposer que la soumission aux actionnaires, à leur exigence mortifère de rentabilité sans cesse accrue.

    Ce sont des professionnels formés à un haut niveau, à même de définir eux-mêmes leurs pratiques en toute conscience, en toute connaissance, qui peuvent développer la liberté de comprendre, d’imaginer, d’inventer. Les bons résultats de la Finlande dans les comparaisons internationales sont dus à une politique de ce type, actuellement menacée elle aussi par des coupes budgétaires qui touchent l’emploi des enseignants et les effectifs des classes.

    Il est déjà peut-être trop long ce post, mais je voudrais pour finir recommander un film magnifiqueAdieu Barbiana de Bernard Kleindienst, ( films de l’Interstice) , que j’ai déjà signalé ici, mais que je ne ferai jamais assez connaître. On y voit le destin d’ Italiens qui ont fréquenté dans les années 60 cette école extraordinaire où les mômes des paysans des Pouilles étudiaient dans l’enthousiasme et la passion des découvertes qu’ils choisissaient de faire. Ils travaillaient toute la journée, toute l’année, sans prendre de vacances hormis pour aller en Angleterre se débrouiller en anglais et battaient à plates coutures lors des examens d’état en ville les écoliers de l’école ordinaire qui les avaient regardés de haut à cause de leur dégaine campagnarde.
    Presque tous sont devenus des syndicalistes, critiques de leur organisation .

    1. Blandine Keller,

      Non, pas trop long du tout, pour moi ce que vous venez d’écrire est le meilleur commentaire à ce billet.
      Tout part de la parole et de l’écriture et tout y revient. Si la parole et l’écriture ne sont pas appréhendées d’abord pour leur esprit, c’est l’effet d’une politique en soi et cela se traduit jusque dans les politiques économiques qui sont appliquées ; les (mauvais) politiques qui gouvernent visent le monde des choses avant de viser le monde des hommes. Je ne sais pas si vous connaissez les écrits de Henri Meschonnic, linguiste, poète, que j’apprécie particulièrement, ce que vous dites m’y fait beaucoup penser. Pour cet auteur l’unité primordiale du discours vivant ce n’est pas le signe, lequel dédouble le monde au lieu de le considérer dans son immanence, mais ce qu’il appelle le poème.

    2. Bonjour Blandine,

      J’ai également aimé votre commentaire qui explique jusqu’où aller trop loin.
      Comme dit Pierre-Yves, quand il dit tout part de la parole et de l’écriture, il ne faut pas trop s’en écarter. L’un représente l’autre.
      J’ai eu beaucoup de discussions avec des gens qui défendaient l’esperanto.
      J’ai survolé son apprentissage, ses règles et syntaxes.
      La construction est bonne, bien étudiée, mais elle s’arrête en chemin dans la simplification.
      Au lieu de se rapprocher des phonèmes et donc diminuer le nombre de lettres, on en trouve plus. La raison, probablement, la volonté de Zamenhof de réunir plusieurs langues, plusieurs racines.
      Le français ne le pourrait pas d’ailleurs pas.
      Rappeler les mots « cent, sang, sans, sent, s’en » suffit à s’en rendre compte.
      J’ai eu personnellement 6 ans de latin et un an de grec ancien dans ma formation.
      On dit et c’est vrai dans la majorité des cas que ces langues permettent de se rappeler la construction et l’orthographe des mots.
      Ce n’est pas vrai pour leur liaison et la construction des phrases.
      Les fameux participes passé sont parfaitement ignorés par les correcteurs d’orthographes parce qu’ils sont trop dépendants des phrases et de la place des mots qui imposent un pluriel ou non.
      Vous ne parlez pas de la ponctuation, des virgules, des point-virgules et autres. Les accents, là, aussi, il y a de la matière à décision.
      Récemment, j’ai eu une relation par écrit avec une chercheuse Roumaine. Bien qu’avec, une excellente utilisation des mots en français, elle me demandait d’ajouter les accents à ses textes, car son clavier ne le permettait pas et que sans accents, ses textes étaient refusés par la modération en France.
      Le français est élitiste. Absolument. C’est pour cela que l’on observe tellement d’unilingues en France. Trop consommer de temps pour le français, ne permet pas d’en consacrer pour d’autres disciplines.
      Je suis assez proche de la pensée de Yvan. De formation scientifique. Ce qui veut dire qu’on oublie l’orthographe si chèrement conquises dans les études précédentes.
      Le fond a pris dès lors bien plus d’importance que la forme.
      Écrire un rapport scientifique n’est pas la même fonction que d’écrire un roman.
      Si les médecins écrivent si mal manuellement, je suppose qu’il faut y rechercher une raison pratique, leur orthographe défaillante.
      Si on parle des métiers qui tournent autour de la justice, là, on n’a plus aucun doute sur la raison des lenteurs des procédures, vu la lourdeur des phrases dont on connait le début, mais difficilement la fin.
      Merci de m’avoir permis de m’exprimer sur ce sujet.
      Bonne journée à tous (ainsi qu’aux modérateurs que j’ai un peu secoués, je m’en excuse, pardon, je prie de bien vouloir m’en excuser)

    3. La confusion dans la communication économique commence là ou on essaie de faire croire aux autres et nous même qu’une pomme (just un exemple) n’est pas just une pomme mais une pomme plus X-pourcent plus value.

      Et il y a crise quand le X-pourcent va vers zéro!

      Entre temps la pomme reste un pomme, bio ou autre.

      A lire avec clin d’oeill pour voir ce qui se passe et après ça se comprend.

      C’est l

    4. Tout à fait d’accord Blandine et je suis désolée d’apprendre que les Finlandais risquent de bousiller leur système éducatif pour, encore une fois, des raisons économiques.
      Le Français est une langue difficile, et il est vrai que, parfois, une virgule mal placée peut changer la compréhension d’un texte.
      @L’enfoiré :
      Ma soeur a fait du latin, soit disant pour améliorer son orthographe, mais au début, elle faisait la traduction et je remettais les mots dans l’ordre car elle n’y arrivait pas.
      @Peter Hoopman
      Ne changez surtout pas votre manière d’écrire, s’il vous plaît !
      Lorsque je vous lis j’entends parler Peter Ustinov, c’est absolument savoureux !
      🙂

    5. @Blandine Keller

      J’ai apprécié que vous ayez présenté d’une façon si fine le rapport à la langue et à son apprentissage.

      Je voudrais témoigner ici du fait que la complexité du français, si singulière et parfois gratuite, est précisément, en elle-même, d’un grand intérêt pour la profondeur du lien culturel dans une nation.

      Je récuse d’avance le qualificatif d’élitiste qui sera, j’imagine, projeté sur cette idée. Pour me faire comprendre, je dirais que toute complexité est bonne à prendre, et qu’une société, une culture, a tout à perdre en appauvrissant ses modes internes de relations, même au prétexte, en vérité toujours fallacieux, d’en améliorer l’efficacité.

      Je relie cette idée avec la stupéfaction que m’inspire la tendance contemporaine à éviter à tout prix de se « prendre la tête ». Quant à moi, le bonheur de pouvoir me « prendre la tête » est quasiment une raison de vivre, et baigner dans la complexité du français est une façon délicieuse de le faire!

      En outre, la complexité du français est toute relative : le grec classique connaît, pour ne parler que de la conjugaison des verbes, trois voix (active, passive et moyenne), six modes (indicatif, impératif, subjonctif, optatif, infinitif, participe), huit temps (présent, parfait, imparfait, plus-que-parfait, aoriste, futur, futur-du-parfait), et trois nombres (singulier, pluriel, duel). Vous pouvez imaginer la richesse de la matrice sémantique que ce système permet, sachant que la plupart des combinaisons sont possibles. On a pu dire, non sans pertinence, que le « miracle grec » trouvait sa source dans la langue même. Aurait-il été raisonnable de prétendre « rationaliser » ou « simplifier » le grec classique?

      Nous parlons tous assez mal le français, et nous faisons tous des fautes d’orthographe. C’est très bien : notre langue est ainsi toujours une exigence insatisfaite, quelque chose de plus grand que nous, qui nous relie…

    6. Il a joué Hercule Poirot si je me trompe pas, Louise, non? 😀

      Alors peut être c’est une idée de commencer des messages vidéo pour voir/entendre quelle éffet ça fait?

    7. Et oui, le premier livre que j’ai PU et ENVIE de lire c’était « libres enfants de Summerhill » A S Neil aux éditions Maspérisé comme on disait.

    8. Bonjour Blandine,

      J’apprécie souvent vos interventions mais celle ci-dessus les surpasse toutes : votre analyse est simplement excellente et j’aurais apprécié des enseignants de votre acabit (comme tout enfant normalement constitué). Le goût de l’effort (à l’exception de l’effort vers la maniaquerie) n’est crtainement pas induit par la menace compétitive.

      Cdt,

  10. Cher Marc,
    « Je voudrais témoigner ici du fait que la complexité du français, si singulière et parfois gratuite, est précisément, en elle-même, d’un grand intérêt pour la profondeur du lien culturel dans une nation. »

    Êtes-vous du style à défendre « Pourquoi faire simple quand il y a moyen de faire compliqué »?

    J’en ai discuté autour de moi. En fait, qu’est-ce qui dérange chez nos citoyens contemporains, si ce n’est les contraintes extrêmes, les extrémismes de toutes sortes.

    Ce ne sont pas les règles de la logique humaine auxquelles on se plie de bonne grâce.

    Quand il y a action, il doit y avoir réaction. C’est écrit.
    Une dictature qui arrive, une démocratie la remplace.
    Une censure de toutes les formes possibles, et c’est la baffe en retour assurée.
    Je l’ai dit, j’ai fait partie de forums dans lesquels on a discuté de savoir si un rédacteur devait avoir la possibilité de replier un commentaire ou non. Ou pire, de le supprimer.
    Ici, cela ne se balance pas avec des injures en dessous de la ceinture. Je peux vous dire que c’est une exception. On est très aimable par ici.

    Mais si vous voulez de l’audience, du buzz, écrivez quelques choses de bien contestables, de dur et vous verrez votre fréquentation monter en flèche.
    Je m’en amuse parfois. Le buzz dans les forums, c’est ce qui fait remonter à la surface avant les autres. N’oubliez pas que c’est la pub qui patronne souvent les forums dits « gratuits ».

    Le billet qui reprenait un conversation assez limite et que j’ai repris dans un billet était on ne peut plus éloquente.
    Quand tout va bien, cela n’intéresse personne. Parler de la pluie et du beau temps, c’est la même chose. Il faut que « cela saigne » quelque part.
    La langue française, c’est la même chose.
    Qui trop embrasse, ma étreint. Il ne faut pas bouffer l’air de son prochain, pourrait être la conclusion.
    Chercher des palliatifs ne permet que de temporiser.

    Élitiste, absolument. Pourquoi? Parce qu’il faut sortir du lot de ceux qui ne font pas de ‘fôtes d’ortografs’. C’est aussi une manière d’exister en faisant partie d’un groupe.

    Si on parlait en Bruxellois pour changer. Je l’ai fait sur un article. Cela amuse la galerie.

  11. @Louise
    malheureusement on assigne trop souvent au latin (et aux études en général) un rôle utilitaire. C’est vrai qu’au passage apprendre le latin et les langues anciennes peut renforcer le vocabulaire mais leur principal intérêt est la pratique de langues qui obligent à construire le sens des phrases en passant par le détour des désinences : c’est cette difficulté féconde à la quelle s’est heurtée votre soeur, et j’espère qu’elle ne l’a pas dégoûtée de continuer ! Pour utiliser une langue à désinences il faut mettre en place un système d’hypothèses et de déductions qui contribue à structurer la pensée autrement et aussi bien que les maths !

    @Pierre-Yves D
    Merci pour votre commentaire.Oui, je connais un peu Meschonnic, j’ai lu il y a quelques années Critique du Rythme et Modernité Modernité. Je ne me souviens pas de cette vision a-structuraliste qui privilégie l’immanence du poème, mais je suis d’accord et je peux dire simplement par expérience que beaucoup de la sensorialité de la langue et des oeuvres est perdu par l’arsenal d’analyse structuraliste dont on impose l’usage en classe avant même de s’occuper de la simple perception, et de la mise en mouvement de l’imaginaire . Des auteurs ayant participé à la rédaction de manuels inspirés par ce type d’analyse, et milité pour qu’elle soit adoptée par les instructions officielles m’ont dit que c’était à leurs yeux le moyen de ne pas favoriser les enfants des classes aisées qui acquièrent une connivence esthétique d’origine sociale avec les oeuvres, et de faire règner une sorte d’égalité face à elles . Mais il me semble que l’égalité ne devait pas passer forcément par ce genre de dédoublement, au nom du tout puissant Signe !

    1. Merci Louise, vaguement j’ai le souvenir qu’il était active pour onu et/ou onesco. Il était aussi guide audio dans la cité interdite en Beijing mais en anglais. Oui l’accent est très sympa!

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