COMMENT LE PAQUEBOT « TRIOMPHE DE LA FINANCE » A-T-IL BIEN PU SOMBRER ?, par Dominique Boullier

Billet invité.

Ah, qu’il avait fière allure le paquebot « Triomphe de la finance » avec ses 12 étages (ou 16 selon les versions) de titrisation er de produits dérivés ! Tous s’émerveillaient de sa capacité à rester à flot dans les tempêtes, sans se tromper jamais de route. Des esprits chagrins, des « experts », avaient bien indiqué qu’à cette échelle, aucune procédure de sécurité ne pouvait plus fonctionner, trop de complexité, trop d’incertitudes. Des règlementations existaient sans doute mais elles étaient taillées sur mesure pour ne pas empêcher cette splendide architecture de flotter à son gré. Pourquoi faudrait-il toujours se laisser enfermer dans ces limites, alors que la technique, les chantiers navals et les algorithmes étaient devenus si puissants, tous puissants même ? Et il séduisait, ce paquebot, notamment tous les vacanciers-petits porteurs qui lui confiaient avec ferveur leurs économies. Tous pouvaient enfin goûter, à petite échelle certes, le luxe et les excès qui font le quotidien des très riches, et les fonds affluaient. Certes, la vie d’un tel paquebot n’avait plus grand-chose à voir avec l’expérience de découverte des pays visités, avec l’économie que l’on disait réelle. Mais qu’importe, la fiction fonctionnait si bien, on avait (quasiment) fait l’Italie dans sa cabine comme on était (quasiment) propriétaire d’Apple avec ses actions.

Mais voilà qu’un capitaine un peu plus fanfaron que les autres se mit en tête de faire une révérence, de titriser à outrance au point de percuter le rocher des subprimes, car dans ce monde merveilleux, il existait encore de vrais rochers ! Mieux encore, on se souvint alors que le paquebot était un engin flottant sur l’eau de l’économie d’opinion et qu’une telle avarie pouvait entrainer le naufrage de toute cette merveille algorithmique des mers. Qu’à cela ne tienne, le paquebot continua sa route. Le personnel des médias de bord fit remarquablement son travail pour rassurer le public face à une simple panne d’électricité, bref de liquidité toute provisoire. Le capitaine chercha à gagner du temps en demandant l’appui du port voisin des Etats européens qui lui prêtèrent volontiers assistance car personne ne voulait voir couler un tel édifice puisque tout le monde avait misé sur ces croisières extraordinaires, qui offraient le soleil du crédit sans limite. Mais la gîte s’accentua inexorablement. Le personnel réclamait que la BCE tienne enfin le gouvernail et passe à l’action mais le capitaine tergiversait. Il fallut pourtant enfin déclencher l’alerte, mais en faisant payer les Etats. Le capitaine, plus malin, fut à l’abri rapidement en utilisant les fonds qu’on lui avait prêtés pour les placer sur l’ile de la BCE, sur la terre ferme. Le sauve-qui-peut fut général, la bagarre pour les chaloupes de toutes sortes fut féroce, les touristes immigrés qui n’avaient pas l’heur de comprendre les consignes de sécurité se retrouvèrent piétinés voire rejetés à la mer pour laisser place aux VIP et autres touristes avertis. Le paquebot « Triomphe de la Finance » gisait définitivement sur le flan, on craignait même qu’il coulât par le fond et l’on finit par admettre enfin qu’il serait vain de tenter de le renflouer. Certains osèrent mettre en doute l’utilité de la conception de ce genre de navires, critiquer l’ubris généralisée qui faisait perdre tout sens des limites, rappeler la nécessité de réglementer et d’inspecter sérieusement et régulièrement. Mais tout cela semblait bien improbable à ceux qui venaient d’être débarqués en catastrophe et licenciés à la hussarde et qui y avaient perdu parfois leurs proches ou quelques biens emportés et placés dans le coffre fort du navire qu’on avait cru insubmersible. L’anthropologue Paul Jorion aurait d’ailleurs observé un nouveau culte, le « culte du paquebot », pour tenter de lui faire reprendre la mer et pour retrouver un âge d’or de la croisière définitivement révolu.

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Dominique Boullier, Professeur de sociologie à Sciences Po Paris. Dernier ouvrage publié « La ville événement. Foules et publics urbains », PUF, 2010. Blog médiapart.

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65 réflexions sur « COMMENT LE PAQUEBOT « TRIOMPHE DE LA FINANCE » A-T-IL BIEN PU SOMBRER ?, par Dominique Boullier »

  1. Belle métaphore !

    C’est bête la mer ! Il y a des récifs et des tempêtes ( mais aujourd’hui il y a des instruments qui préviennent …)

    Et les erreurs de navigation se paient au prix fort .

    Sauf ceux avertis ? qui sont déjà installés dans les canots ou regardent de loin….(après tout un naufrage ça peut rapporter des sous en bourse …!)

    1. « Sauf ceux avertis ? qui sont déjà installés dans les canots ou regardent de loin… »
      Ou beaucoup plus sûrement ceux qui, plus avertis que d’autres, allument des feux sur le rivage pour naufrager les navires imprudents, toujours plus cupides ou inconscients, et achever de dépouiller leurs passagers devenus victimes de leur mésintelligence du monde.

      Renaud Bouchard

  2. Excellentissime !
    Nous sommes beaucoup je crois à nous être fait la réflexion que le naufrage du Costa Concordia est une allégorie extraordinaire du monde désastreux de la finance !
    1912, il y a un siècle, déjà le naufrage du TItanic, avait été interprété comme un coup de semonce à la folie des grandeurs des hommes. Mais c’était arrivé une bonne décennie avant le krach de 1929.
    Aujourd’hui nous avons plus de chance, cela tombe pile poil le jour où la France perd son triple A !

    1. ‘h ! l’ Fr’nce ‘ perdu son triple ‘ ‘ ‘, c’est une c’t’strophe digne de celle du Tit’nic : l’ ‘rgent coûte plus cher à son Et’t, ce n’est donc p’s une bonne nouvelle pour son chef S’rkozy.

      1. Il reste un a entre « cher » et « son ». Certes je le confesse, dur de supprimer celui-là. S’il n’en reste qu’un….

    1. Voir « Les Nouveaux Chiens de Garde » rapidement car il risque de ne pas rester longtemps sur les toiles!! Trop dérangeant!!

    2. « Brigitte Jeanperrin, le coucou libéral de France Inter »

      Bernard Maris dans Charlie Hebdo, avant de siéger au Conseil Général de la Banque de France.

      Delphin (bis)

  3. Oui, c’est sympa mais je commence a me lasser des metaphores. On a eu droit a la voiture, l’elastique, les systemes biologiques, les preneurs d’otages, la famille, la boule de neige, le bateau, Je crois que ca suffit.

      1. Cela dit PYD,Vigneron ont raison;il s’agit d’une allégorie.
        Ca ne change pas grand chose,mais il est bon d’appeler un chat un chat.

  4. Un naufrage qui a le mérite de respecter la parité ! Pas de risque d’entendre : « les femmes et les enfants d’abord » !
    Plaisante allégorie Monsieur Jorion. Je n’ai jamais été tentée par la croisière, ….tourner en rond sur un rafiot aussi luxueux soit il avec un grand espace tout autour…….quel cloisonnage !

  5. J’ai aussi tout de suite vu le naufrage de ce bateau comme très symbolique (acte manqué du capitaine ?). Et que J.L. Godard est tourné « Film Socialisme » sur ce même bateau est aussi assez troublant.

    1. Vision d’un titanic financier.

      Renflouez le Titanic. Nostalgie d’une époque révolue, où l’on dansait à s’enîvrer de relations transatlantiques, en route vers le Nouveau Monde plein de promesses. Où couler au fond de l’eau dans des sous-marins hors de prix pour en profaner les trésors?

      Personne pour peindre la tragique scène du radeau de la Méduse.

      Cauchemards de cannibalisme. C’est Cronos dévorant ses enfants.

      La vision d’un Titanic financier, LE même 2012

      http://bigbrowser.blog.lemonde.fr/2012/01/17/naufrage-quand-jean-luc-godard-filmait-la-fin-du-monde-sur-le-costa-concordia/

  6. Très juste PYD, ce texte de Boullier fait du Concordia une monumentale allégorie de la finance plus qu’il ne file une métaphore opportune. Excellent.
    Ps : pas que j’sois pinaïre, mais ce serait pas plus mal avec « tout-puissants » et « sur le flanc », et c’est pas du flan…

  7. Pourquoi la bourse n’arrête t-elle pas d’augmenter ces derniers jours et l’euro se renforcer face au dollar ? De la pure spéculation à la hausse ou de réels espoirs ? merci pour vos réponses.

  8. Limiter les improvisations au moment de la crise

    Sur un paquebot il doit exister un nombre suffisant d’embarcations de sauvetage et un plan d’évacuation. Le personnel doit être formé de manière à ce que chacun connaisse son rôle en cas d’évacuation. A chaque voyage – y compris dans le cas d’une croisière d’agrément – les passagers doivent participer à un exercice d’évacuation.

    L’importance de ces mesures de sécurité nous semble absolument évident lorsqu’après un naufrage nous examinons ce qui s’est passé : non seulement il va en être abondamment question dans les médias mais il va y avoir des commissions d’enquête, des procès, peut-être une adaptation des règles à la taille gigantesque des navires de croisière actuels et/ou un renforcement du pouvoir de ceux qui sont chargés de les faire appliquer…

  9. Lord Jim :

    p 128 :

     » Il se rappelait seulement qu’il ne pouvait rien faire ; il ne pouvait rien faire, maintenant qu’il était tout seul. Il n’y avait rien à faire qu’à sombrer avec le navire. Inutile de créer un tumulte pour cela, n’est-ce pas ?  » etc….

    Jim abandonne le navire parce que son héroisme (son éthique) est mis en échec par le ridicule des trois autres personnages, le mécanicien, le patron, notamment. Parce qu’ils sont grotesques, finalement il saute dans le canot de sauvetage, sans le vouloir…

    p 130  » Je me disais en moi-même : ‘ Coule donc – maudit rafiot ! Coule ! ‘ …

     » Puis, dans l’immensité ténébreuse, apparaît une arche livide ; une ou deux levées de houle passent qui sont comme des ondulations des ténèbres elles-mêmes, … »

    p 132 : D’où, à nouveau, leur cabrioles de peur, ces nouvelles singeries qui exprimaient leur extrême répugnance à mourir.

    1. Remarquable référence. Et la vie de Lord Jim en fût affectée définitivement. Son état de sidération dans ce moment est unique car les autres se sauvent délibérément et sans autre état d’âme en laissant crever tous les passagers. Face aux cyniques, tant de sidération encore actuellement!

  10. @dominique Boulier
    je viens de lire un article sur « Que va devenir l’épave du Costa Concordia ? »
    Quatre solutions sont proposées, pour poursuivre la métaphore
    Le démantèlement
    Le renflouage par basculement
    Le renflouage par flottaison
    L’abandon
    Je pense que la 1 et la 4 c’est pas mal , et que la 2 et 3 sont pratiquées depuis 2008 sans résultat

    1. Je suis effectivement allé un peu vite en besogne car il y a bien une industrie du renflouage, du recyclage, des plans de sauvetage qui s’active et qui fera évidemment payer très cher ses services sans aucune garantie de résultat. Mais entre abandon et démantèlement, la discussion s’impose: car l’engin en question, le financiarisme, occupe tout l’espace et tous les esprits, et beaucoup plus qu’un paquebot. Il faudra nécessairement le démanteler pièce par pièce c’est plus compliqué que la table rase, c’est certain, mais indispensable car il nous a tous embarqués (enfin certains plus que d’autres, c’est certain et de gré ou de force souvent) sur sa croisière folle.

  11. Bravo au disc jockey invité mais chapeau à ces italiens pour ce remake de « la croisière s’amuse ». Saluons l’humour tout fellinien pour ce spectacle européen.
    Merci l’Italie et à sa troupe de Commedia dell’arte en décor naturel. Continuez, des crises de rire, on en redemande.

  12. Et vogue la galère,

    Quand le touriste, c’est-à-dire l’électeur en déplacement, remplace le voyageur, et quand le progrès technique, économique et social, permet à des pauvres de goûter, avec quelques illusions, au « luxe », à crédit, il faut convenir que ce n’est pas un bâteau qui coule, mais bien une civilisation.
    Quel beau torpillage !

  13. Le paquebot finance n’a pas coulé car il n’a jamais flotté sauf par illusion, il ne suffit pour m’en convaincre d’écouter G.Chorroz parler du libéralisme financier, ou de regarder pomper une épave virtuelle par les Shaddoks politico-financiers.

  14. Notre bateau prend l’ eau de toutes parts. Nos capitaines vont ils aussi abandonner l’embarcation, au pire moment ?

    1. Eh non, pas possible.

      Pourquoi ? Parce que trop de pouvoir et d’emprise sur la société : ICI, un article d’Atlantico de ce jour à ce sujet.

      Cela me rappelle une interview d’Alain Minc (eh oui) voici plusieurs années qui expliquait pourquoi lui et ses homologues avaient dissous le think tank répondant au doux nom de Fondation Saint-Simon. En substance, il disait ceci de proprement édifiant : »parce que nous pensions que l’objectif poursuivi par la Fondation, à savoir l’intégration irréversible du capitalisme dans la société française (sic !), était atteint. La Fondation n’avait donc plus de raison d’exister et de travailler à cet objectif ».

      Avec le recul, je dirais ceci : Alain Minc avait en partie raison seulement.

      La réforme du capitalisme ou le passage à un autre système ne sont pas chose impossible, c’est juste que ça va nous coûter un bras, voire une jambe et un bras. C’est cela le côté irréversible dont parle le visiteur élyséen du soir. C’est juste d’avoir rendu extrêmement coûteuse financièrement et humainement la possibilité d’infléchir la politique économique et sociale poursuivie depuis 1973 (voire depuis 1944).

      Et si on lui demandait de cogiter un peu sur cette éventualité ?

  15. La métaphore me plaît, le 17.01.2012 j’avais commis ce petit texte:

    LE « TOUJOURS PLUS » A COULÉ,
    image de l’enflure mégalomaniaque du « profit maximum »,
    de l’incompétence du Capitaine,
    de sa légèreté, de son aventurisme, de son irresponsabilité

    Gribouille parmi les Gribouilles.
    [Toute ressemblance avec un personnage existant ne serait que pure coïncidence].

    ON REDOUTE LE NAUFRAGE DU « N’IMPORTE QUOI ».

  16. Valeurs de droite : l’ordre, l’organisation, la sécurité, le respect des traditions, la famille, la religion catholique ( dans de nombreux cas ), la défense du territoire…. l’amour des concepts généraux organisés

    Valeurs de gauche : la liberté, l’équité, l’être humain, le social, la réflexion philosophique….

    En résumé, à gauche, l’organisation de la société autour de l’homme et à droite la soumission de l’homme aux systèmes ( ordre, répression…. )

    1. Au fond, c’est une combine pour ne pas véritablement larguer les amarres. Mais un accident arrive si vite qu’on peut basculer rapidement d’une agréable croisière sur mer à : on est dans la mer-de.

  17. Excusez la reprise mais…

    Naufrage.

    Le bateau tangue en dérivant
    Vers les brisants des illusions,
    Le faux bonheur des idioties,
    Le vrai mensonge des coupables conforts.

    Quille droite au ciel, l’humanité folle chavire
    Dans les sanglots de ses enfants,
    Dans l’eau salée des abandons,
    Les nations coulent en délirant.

    1. Sur la nécessité d’avoir un « Ennemi »,
      « Le mythe de l’Ennemi permet à l’homme d’aliéner la dureté et l’énergie qu’il devrait déployer contre lui-même. Faire la guerre, lui tient lieu de résoudre ses conflits intérieurs. L’Etat doit anéantir ses ennemis, mais sans ennemi, il est sans fondement. L’Etat fort a besoin d’une menace pour se renforcer, d’un adversaire extérieur pour justifier la mobilisation. L’idéal serait une menace théoriquement terrible, mais réellement inexistante »
      Suivez mon regard… Bernard Charbonneau– L’Etat – 1950

      1. De l’ennemi en démocratie.

        La démocratie préfère être jugée sur ses ennemis que sur ses résultats.
        Lisez ou relisez 1984 de George Orwell et considérez l’histoire du terrorisme moderne depuis plus d’un siècle.

      2. Il me semble fortement probable que pour s’en sortir, l’économie globale va faire marche arriere et tenter un modèle de partition/partage de type guerre froide et ce , de façon admise par les deux parties …Pour amorcer de pseudo-conflit , il faudra des victimes …le Moyen orient est tout désigné.

  18. Bravo M. Boullier ! Magnifique article !
    On avait déjà pu avoir une forte métaphore à filer avec Fukushima et ces tonnes d’eau déversées telles les trillions de la FED en 2008… mais cette image du paquebot est géniale !!

    1. Et vous avez peut être appris que des Tshirts sont sortis avec les mots « Torna a bordo, Cazzo! » les mots du responsable de la capitainerie du port qui exigeait que le capitaine du paquebot retourne à bord. Je trouve que c’est un mot d’ordre qu’on pourrait nous adresser individuellement: sommes nous vraiment à bord de nos vies? n’avons nous pas laissé le gouvernail à d’autres? combien de temps allons rester sidérés par les catastrophes ou profiter des petits arrangements pour nous reprendre en mains, c’est à dire pour faire de la politique directement? Nous avons trop longtemps vécu en somnambules comme dit Tarde, il faut retourner à bord et assumer. Certes la BCE et les autres, mais chacun de nous aussi, je crois. Il va falloir faire le travail puisque les autres nous ont mené sur les rochers.

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