LES ENJEUX DU SOMMET DE LA TERRE À RIO, par Cédric Chevalier

Billet invité

Rio approche et certaines publications scientifiques ne sortent pas par hasard.

Je me permets donc de partager quelques commentaires et les résultats scientifiques de trois articles dont certains ont paru très récemment dans un numéro spécial de la revue Nature.

En synthèse :

– Le discours scientifique est de moins en moins feutré, sortant de la réserve académique, et de plus en plus articulé comme un cri d’alarme explicite en direction du politique et du grand public, ce qui démontre la gravité des constats sur l’état de la Terre.

– Politiquement, au niveau du rapport de force, ces scientifiques viennent confirmer le bien-fondé de la direction des positionnements écologistes. L’aggravation de leurs conclusions pourrait néanmoins conduire à augmenter l’intensité exprimée des exigences politiques.

– Le premier article évoque le risque de basculement critique de l’écosystème terrestre dans un état défavorable considéré comme plausible dans les décennies (ou siècle) à venir, ainsi que la nécessité d’une coopération globale pour surveiller l’état de la biosphère, pour réfléchir et agir sur la croissance de la population et l’usage individuel des ressources.

– Le deuxième article traite de la conceptualisation et de la reconnaissance de la notion de « limites de la biosphère », ainsi que de la mesure de trois limites probablement franchies : biodiversité, cycle de l’azote et climat.

– Le troisième article s’articule autour de la reconnaissance de la biodiversité comme un enjeu critique majeur, digne d’une action globale au même titre que le climat.

Maintenant dans le détail.

Le premier article, « Approaching a state shift in Earth’s biosphere », est signé par des scientifiques de disciplines variées – biologistes, paléontologues, scientifiques de l’environnement, géographes, géologues, etc. – provenant d’universités (obscures et lointaines) telles que Berkeley, Stanford et Helsinki.

En résumé, cet article rappelle que les écosystèmes locaux sont connus pour glisser de façon abrupte et irréversible d’un état à un autre quand ils sont poussés hors de limites critiques. De la même manière, l’écosystème global a déjà connu des basculements majeurs de son état sur des intervalles de temps relativement courts (glaciations). Les auteurs passent en revue les indications scientifiques actuelles qui mettent en évidence que l’écosystème global dans son ensemble peut réagir de façon similaire et approche une transition critique d’échelle planétaire en raison de l’influence humaine. Ce caractère plausible d’un « point de basculement » d’échelle planétaire souligne la nécessité d’améliorer la prévision biophysique en détectant les signes précurseurs de transitions critiques aux échelles globale et locale, et en détectant les feedbacks qui entrainent de telles transitions. L’article affirme qu’il est aussi nécessaire de s’attaquer aux causes fondamentales (population, usage des ressources, sources d’énergie) qui mènent les humains à provoquer des changements au sein de la biosphère.

Comme un bon croquis vaut mieux qu’un long discours, voici comment on illustre graphiquement un effet de seuil. L’axe vertical indique l’état de l’environnement global (plus il est haut, meilleur il est). L’axe horizontal indique le degré de pression globale (humaine) exercée sur l’environnement. L’évolution de la situation de la planète est représentée par un disque qui montre l’augmentation de la proportion des écosystèmes qui sont perturbés au fur et à mesure du temps. Quand on arrivera au point de basculement (en 2045 ? Lorsque le pourcentage d’écosystèmes perturbés devient critique sans qu’on puisse prédire exactement quand), on passerait en gros directement de la courbe lentement dégressive en haut, à la courbe inférieure, via une transition brutale et rapide – illustrée par les pointillés –, la tendance graduelle est donc rompue).

Même s’il est impossible de prédire le comportement exact du système Terre, le concept d’effet de seuil n’est pas abstrait : chacun peut l’expérimenter quand il travaille trop longtemps et finit par entrer brutalement en burnout à un moment imprévisible, sans pouvoir revenir en forme à court terme. De la même manière, vous pouvez augmenter très progressivement la température de votre aquarium sans effet visible et à un certain et imprévisible dixième de degré de hausse, tuer tous vos poissons. Il existe des milliers d’exemples que je vous laisse observer directement (comme mettre en colère votre conjoint en accumulant imperceptiblement les gaffes).

Dans la même veine l’article « A safe operating space for humanity », également paru dans Nature, met en évidence les limites franchies qui mettent en péril l’environnement stable que connait l’humanité depuis plusieurs millénaires (et qui a permis l’émergence de la civilisation). Les auteurs de cet article affirment sur base d’une série de constats que l’humanité doit rester à l’intérieur de limites définies pour une série de processus terrestres systémiques afin d’éviter un changement environnemental catastrophique. En proposant le concept de « limites planétaires », Johan Rockström propose un nouveau cadre pour mesurer les atteintes au système terrestre et pour définir un espace de fonctionnement sûr pour l’existence humaine sur notre planète. De manière éclairante, cet article attire l’attention sur deux limites plus gravement franchies que la limite climatique : le cycle de l’azote et surtout, la perte de biodiversité.

Enfin, pour ceux qui ne seraient pas encore en train de s’enfuir en hurlant et d’essayer de s’embarquer vers une autre planète, un troisième article également paru dans Nature : « A global synthesis reveals biodiversity loss as a major driver of ecosystem change ». Cet article reprend toute une série de résultats scientifiques qui indiquent que les extinctions altèrent des processus clés pour la productivité et la durabilité des écosystèmes terrestres. Des pertes d’espèces supplémentaires vont accélérer la modification des processus écosystémiques. Une méta-analyse d’un grand nombre de publications tend à montrer que les effets de la perte de biodiversité (y compris locale) sur des processus essentiels des écosystèmes (dont notre support alimentaire vital) sont aussi importants quantitativement que des phénomènes tels que le changement climatique, qui mobilisent une attention internationale majeure et des efforts de remédiation.

Il y a tout de même un espoir évoqué par ces articles : un outil, qui vise essentiellement le même impact que l’IPCC (Intergovernmental Panel on Climate Change) pour le climat, a été mis en place en avril à Panama : l’Intergovernmental Platform on Biodiversity and Ecosystem Services, un groupe international pluridisciplinaire d’experts sur la biodiversité, ayant pour mission d’assister les gouvernements et de renforcer les moyens des pays émergents, sous l’égide des Nations Unies.

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42 réflexions sur « LES ENJEUX DU SOMMET DE LA TERRE À RIO, par Cédric Chevalier »

  1. En pleine crise politico-financière les yeux sont tournés vers le fameux doigt qui montre le soleil, ça nous prépare un bel avenir pour nos enfants.

    1. @ Fredo
      Quiétude erronée.
      On sait au moins que pour sortir de la crise, qui n’est pas « politico-financière »,
      mais crise de l’accumulation capitaliste, retardée seulement par la financiarisation,
      il faut sortir du cadre capitaliste,
      et que ceci commence par exproprier le capital.
      Pas facile, il faudra un effondrement social pour en convaincre les 99 % concernés.
      Mais on sait que les révolutions sociales peuvent avoir lieu.

      Par contre, face à la crise écologique, le point de non retour
      s’approche, et la catastrophe qui rendra conscient les 99 %
      risque d’être irréversible.

      C’est bien pourquoi, il ne sert à rien de promettre la révolution sociale
      sans être écologiste.

  2. « Des pertes d’espèces supplémentaires vont accélérer la modification des processus écosystémiques »

    C’est juste l’inverse : c’est la détérioration des écosystèmes qui réduit la biodiversité inexorablement. Et réciproquement dès que l’écosystème reprend de la vigueur, la biodiversité renait. ( Ex construction de talus au milieu de monocultures)
    En fait, l’écosystème s’encrasse et vieillit et les espèces « difficiles » cèdent la place à des espèces plus robustes résistantes. Comment on reconnait une espèce difficile ? Elle a besoin de conditions physicochimiques plus précises qu’une espèce moins délicate. Les aquariophiles savent la différence qu’il y a entre l’élevage du Discus et celui du poisson rouge ou la reproduction des coraux.
    C’est sans doute à ce stade du cycle vital que la différence entre un écosystème sain ou vieillissant se fait le mieux sentir, au moment de la reproduction et de l’élevage des larves puis des jeunes. Si la nature ne produit pas les formes planctoniques les plus nourrissantes, toute la chaine alimentaire cesse de fonctionner. Un porc non sélectionné survivra dans les caniveaux comme au moyen âge !

    En fait, entretenir un écosystème dans un état sanitaire « satisfaisant », c’est le boulot le plus élémen-taire de tout éleveur, surtout dans les élevages intensifs où il gère des annimaux sélectionnés ! Ce qu’ils font au quotidien pour conserver la santé de leurs animaux, c’ est le gage de leur survie écono-mique. Nous ne sommes pas capables de le faire dans un domaine public parce que chacun pense que ces détails ne sont pas si importants et « ne paie pas » !
    Ces catastrophes naturelles sont une évolution quasi inéluctable d’une attitude ignorante et suffisante qui se refuse à prendre ces problèmes comme des phénomènes de société. C’est une accumulation de paresses et de corruptions locales qui par accumulation, finiront que sous forme de catastrophes générales puisque chacun cherche d’abord à faire valoir son irresponsabilité !
    Faudra-t-il valoriser économiquement les « services rendus par la nature » (http://hal.inria.fr/docs/00/40/57/39/PDF/Dabouineau_ponsero_2009.pdf) pour reconstruire un environnement durable sur un terme plus long qu’un mandat politique?
    Ou fermera-t-on encore les yeux en priant pour que le marché se régule de lui-même ?
    On ne peut que recommander l’ Apocalypse joyeuse de JB Fressoz.
    http://www.geographie.ens.fr/IMG/file/resilience/JB%20FRESSOZ.pdf
    Il y aura de quoi faire dès que quelqu’un prendre ce thème au sérieux. Ce n’est pas si difficile, ni vraiment complexe mais tant que le politique et le juridique estimeront qu’il est plus facile d’en vivre que de le gérer, rien ne sera possible.
    Si nous arrivons à traiter les pathologies financières que nous vivons, nous pourrons envisager de traiter les pathologies écologiques qu’elles entrainent, car les modes d’évolution de ces crises d’irresponsabilité sont similaires. Faut-il pleurer ? Faut-il en rire ?

      1. Je vois les gouvernements nucléocrates pleurer de rire et promettre la création de maintes nouvelles espèces mutantes dans les zones d’exclusions qu’il conviendra par conséquent de multiplier au nom cette fois de la biodiversité et du « low carbon »…
        J’ ai l’impression qu’on évite manifestement de parler du problème nucléaire à Rio alors qu’il risque d’affecter l’humanité entière et de façon irréversible.

      2. à quelqu’un,

        La question écologique et la question sociale ne peuvent pas être séparées sans perdre leur sens.
        Ce qui est discuté et mis en spectacle dans les sommets passés, présents et à venir c’est une part de la question écologique, et une part seulement, séparée de la question sociale *.
        Le point de vue de ces sommets est essentiellement économique, ce qui est logique à un moment de l’histoire humaine où l’économie qui doit être comprise comme une négation de la vie qui domine le monde.

        * La question sociale devient la question métaphysique de l’époque :
        la civilisation humaine a-t-elle encore un avenir ?

    1. c’est la détérioration des écosystèmes qui réduit la biodiversité inexorablement

      Je suis d’accord avec tout sauf cela.

      Les causes créent des effets qui eux-même à nouveau créent des causes qui créent des effets qui créent des causes ad lib.

      Ne perdons pas ce vue cet aspect multidimensionnel, c’est ce qui se fait trop souvent dans le schéma de pensée, que ce soit à n’importe quel niveau d’ailleurs, écologique, politique, etc… sinon on ne peut pas avoir conscience de l’accélération des effets, des causes, des effets… et c’est ce qui perd et a perdu la plupart des scientifiques dont je ne suis pas dans des raisonnements faussés qui ont eux-même pour effet de générer un retard de conscientisation qui lui-même va générer une cause qui créera encore d’autres effets.

      L’absence de vision multidimensionnelle est pour moi l’un des pires fléaux de cette société. Cette absence ne peut mener qu’à la destruction. L’éducation depuis de nombreuses années, spécialisée très tôt, a complètement occulté une vision holistique de l’univers. On retrouve maintenant cette absence dans tout, la médecine qui soigne un organe et pas un corps dans son entier, un projet politique qui ne tient pas compte d’un autre, parce que c’est celui du voisin, etc…

      Mozart cherchait des notes qui s’aiment, comme il se plaisait à dire. La musique dans l’enseignement aurait pu être un terrain d’ouverture de l’apprentissage de cette vision. Dans une oeuvre, chaque note est interdépendante d’une autre. sur le plan rythmique, la ronde contient la valeur de toutes les autres.

      Je pense que l’on a volontairement exclu la société de cette vision pour servir des buts peu louables.

      1. je suis un vétérinaire qui soigne des cellules dans des organes dans un organisme dans un environnement dans un écosystème. C’est bien sur ce thème que je me heurte de plein front avec un « chercheur » de labo qui aura du mal à recadrer les résultats du tube à essai dans un contexte plus large. Il y a cependant « un diable de détail » qui constate que l’environnement s’appauvrit et que les vertes moissons des premières années ont épuisé eau et terre. Bref, il reste toujours une mémoire des abus passés et sauf à désinfecter le système – ce que font les éleveurs avant un nouveau cycle de production – la suite des productions ne peut que décroître. bien entendu cet épuisement est plus ou moins rapide selon la géologie, les saisons, etc.. Mais ce n’est pas de la musique qui se nourrit d’elle même et qui s’enrichit d’elle même avec l’expérience. Nos terres et nos eaux s’appauvrissent si vous ne leur donnez pas le temps de se régénérer; L’hiver est la saison de la régénération et l’été celle de la production de biomasse. le réchauffement ne favorise pas la régénération mais c’est un détail.

    2. @Julio Béa

      Je pense que justement un des apports de l’article est de montrer qu’en plus de l’impact plus ou moins évident de l’état de l’écosystème sur la perte de biodiversité, il y a un autre effet: la perte de biodiversité a un impact substantiel et global sur les écosystèmes (à cause de la disparition de certaines espèces, certains « services disparaissent, ce qui entraînent d’autres modifications qui mènent à l’extinction d’autres espèces qui …etc). Et l’existence de cette dynamique implique que la perte de biodiversité est potentiellement bien plus grave que ce que l’on peut imaginer en y réfléchissant avec son bon sens « paysan » (?) cinq minutes dans son fauteuil.

      1. Oui, sur un autre flanc, on voit par exemple la difficulté de se dépatouiller de la question des antibiotiques : dans le cas des maladies nosocomiales (« hospital acquired », du grec l’Hosto = To Nosocomio ou Noso = maladie) on fait gagner une flore pas sympa dont on a grand mal à se débarasser individuellement et collectivement…
        Voir aussi (dernier booksmagazine de Juin, ) comment le sida, dont les virus existent sans doute depuis > 1 siècle sur les chimpanzés en Afrique, n’en était pas sorti tant que les contacts et les voyages des hommes n’avaient pas atteint un certain seuil…

      2. Je crois que nous sommes d’accord sur les dynamiques en jeu. Je souhaite seulement faire un parallèle avec ce qui se passe dans d’autres domaines de nos sociétés prétendues modernes et transparentes. L’organisme, l’espèce – bactérie, champignon, levure, plancton animal, végétal etc.. – sont une expression de la dégradation en cours et il ne se passera rien si il n’y a pas de volontarisme constructif ni en écologie ni dans le monde de la politique et de la finance: Jusqu’à présent nous avons vécu aux dépens de Gaïa. Aujourd’hui ce n’est plus possible et c’est un changement de paradigme majeur : les petites corruptions passées que Gaïa corrigeait sans cesse, sont devenues insupportables. Il est bien plus difficile d’être écologiste que de bidouiller les lignes de nos livres de comptes. Le concept de « bon sens paysan » a effectivement des limites qui sont très locales mais le concept de Lumières est celui de pédagogie partagée d’une ambition sans doute globale qui n’a pas plus de sens si le local le contredit sans cesse !
        Pour ce qui est de l’antibiorésistance évoqué dans le billet suivant , c’est aussi une évolution de l’environnement qui obéissent aux mêmes lois biologiques et qui seront résolues avec des connaissances ad hoc. Et c’est même déjà fait dans certains domaines zootechniques !

      3. @Julio Béa & Mathieu

        Encore une fois, la lecture causale unidirectionnelle est insuffisante pour comprendre les phénomènes en jeu dans les écosystèmes.

        Il y a une interaction croisée dynamique entre les écosystèmes et les espèces. La disparition d’un écosystème peut menacer les espèces y hébergées, mais l’inverse est vrai aussi, la disparition de certaines espèces (dont le rôle relatif peut varier) peut menacer la perpétuation d’un état d’équilibre particulier d’un écosystème.

      4. à timiota et à Julio Béa,

        Une autre manière de voir est de comprendre que les défenses immunitaires sont en voie d’affaiblissement généralisé, trompées qu’elles sont par la pollution des corps et des esprits, pollution qui est maintenant la principale production mondialisée.

      5. Tout a fait d’accord avec l’approche immunologique. Peter Sloterdijk utilise le terme immunologie sous un angle philosophique mais en écologie il prend le sens d’une dure réalité : en absence de certains micro-éléments, les pires pathologies deviennent banales ( avortement par absence de magnésium, effets pathogènes de plus en plus graves de stress banaux par défaut d’antioxydants, etc..) et entrainent effectivement des catastrophes en cascades car il n’y a plus de défenses non spécifiques – des défenses dont on n’avait pas vraiment pris conscience auparavant. Dès que la flore bactérienne anaérobie dépasse un certain seuil, les toxines s’accumulent et les défenses chutent : faire acte de volontarisme impose de nettoyer les écuries d’Augias à tous les étages car on ne peut plus cacher la poussière sous les tapis. ET comme nous sommes de plus en plus nombreux, il faudra que tout le monde s’y mette dès l’école primaire! Je ne suis pas d’accord avec la théorie du colibri qui prétend que chacun doit éteindre l’incendie avec sa petite cuillère !

  3. Merci pour cette excellente synthèse et surtout pour les schémas.
    En complément, 2 infos signalées par les 12:15 du Monde te que j’avais gardé en note.

    1. Le 31 mai « RIO + 20 Un rendez majeur pour l’humanité ».
    Source : Conseil économique, social et environnemental

    http://www.lecese.fr/sites/default/files/pdf/Avis/2012/2012_10_rio_20.pdf

    « L’année 2012 est marquée par un événement majeur sur la scène internationale, la Conférence de Rio+20 sur le développement durable. »
    Durable ou soutenable ?

    2. Le 5 juin « Rio + 20, Maastricht……. »

    Une analyse en profondeur de Jean-Marie Haribey sur son blog de Alternatives économiques.

    De Rio à Rio, en passant par Bruxelles, Francfort et Athènes

    http://alternatives-economiques.fr/blogs/harribey/2012/05/28/de-rio-a-rio-en-passant-par-bruxelles-francfort-et-athenes/#more-279

    « Cette fin de printemps 2012 connaîtra deux anniversaires. L’un de vingt ans, l’autre de sept ans….. »

    De Rio de Janeiro à Bruxelles en passant par Maastricht
    http://harribey.u-bordeaux4.fr/travaux/europe/maastricht.pdf

  4. Pour bien comprendre l’importance fondamentale de la biodiversité, il faut voir les différentes espèces animales et végétales dans un milieu comme des « options de rééquilibrage ». Un milieu donné est à l’équilibre pour des conditions particulières. Lorsque ces conditions viennent à se modifier, même imperceptiblement, aussitôt un déséquilibre se produit : certaines espèces vont décliner, d’autres se développer. Dès lors, certaines des « options de rééquilibrage » vont s’activer pour établir un nouvel équilibre (bien sur ce processus est continu). Plus les options de rééquilibrages disponibles sont nombreuses et variées et plus l’équilibre sera atteint rapidement, le milieu change peu et lentement. On peut dire que la biodiversité est un facteur d’inertie important pour un milieu donné. Au contraire, si on perd de la biodiversité, les options seront moins nombreuses lors d’un changement d’équilibre. Les paramètres du nouvel équilibre seront plus éloignées de ceux de l’ancien et certaines espèces ne survivront pas à ce changement d’équilibre. Moins il y a de biodiversité, plus le système est instable et divergeant et c’est un cercle vicieux. D’autre part l’instabilité du système peut favoriser le développement incontrôlé d’une ou plusieurs espèces au delà des limites supportables par le système… Avant de finalement trouver un nouvel équilibre stable (probablement peu favorable).
    De la même façon pour le climat ce n’est pas le réchauffement qui est inquiétant en lui-même, mais plutôt l’instabilité climatique (la perte d’inertie) qui a de forte chance de se terminer par une glaciation (nouvel équilibre stable mais défavorable…).
    La neige et la glace en réverbérant les rayonnements solaires sont des facteurs d’inertie très importants. La végétation et son substrat l’humus – couche supérieure d’un sol vivant en bonne santé – forment un autre facteur d’inertie important (agit sur le rayonnement et les échanges chimiques entre terre et atmosphère, retient l’humidité) , mais justement notre civilisation actuelle tue les sols à un rythme infernal par des pratiques culturales inadaptées (labour profond, tassements, surexploitation, monocultures, engrais et produits phytosanitaires dérivés du pétrole notamment, etc…). Et comme il semblerait que l’homme soit également responsable de la fonte des banquises et glaciers….
    Enfin ce qui est rarement évoqué, c’est que la mort des sols provoque une perte de biodiversité très importante mais surtout une perte quasi irréversible phénoménale de matière organique.

    1. L’analyse systémique et ses concepts sont en effet des (Les ?) outils scientifiques indispensables pour faire face aux défis du développement durable, en raison de la prépondérance de plus en plus marquée de la complexité, qui rend inopérants beaucoup d’outils anciens (optimisation linéaire, équilibre général unique, efficacité, vision réductionniste et mécaniste). Cette complexité des choses et des êtres a toujours existé mais les systèmes humains étaient jusqu’à récemment sous un certain seuil intelligible de complexité. L’informatique (comme le rappelle Paul Jorion), la multiplication de la population et des interactions internationales ont fait atteindre au niveau de complexité auquel nous faisons face un seuil critique très difficile (impossible ?) à gérer.

      Quelques concepts indispensables :

      – effets dynamiques/non linéaires
      – équilibres/déséquilibres
      – effets de seuil
      – traps et lock-ins : c’est-à-dire état stable défavorable des paramètres du système tel qu’il est impossible ou très difficile d’en sortir et de faire émerger un équilibre alternatif meilleur ;
      – boucles de rétroaction/accélération/ralentissement
      – réseaux, noeuds, connexions, contagion
      – variables de contrôle et variables d’état
      – régulation
      – points d’inflexion
      – effets émergents/effet papillon
      – taux de variation
      – inertie
      – résilience
      – entropie
      – …

      Ces concepts s’appliquent à trois domaines essentiels de réflexion et d’action :
      – la biosphère, les écosystèmes, la biodiversité… ;
      – la finance et l’économie internationale ;
      – les sociétés humaines.

      Sous ces concepts abstraits, encore une fois, résident des phénomènes biophysiques bien réels, communs à ces trois domaines, et liés notamment à la thermodynamique (énergie et matière) et à l’information.

      Dans cette optique et pour cette classe de problèmes, la science économique traditionnelle (qui utilisent les outils anciens), notamment, ne peut plus offrir de solutions pertinentes et satisfaisantes.

      1. Et face à une situation pathologique, on retrouve la vieille remarque : la médecine Art ou Science ? Levy Leblond propose : qualitatif ou quantitatif ? Marc Henry ( chimiste quanticien, forcément quanticien!) propose pour les mathématiciens : Métrique ou topologique ? ( je n’ai pas encore su apprécier les charmes de la topologie !
        C’est bien parce que des phénomènes biophysiques gèrent toute biologie à chaque instant que les modèles mathématiques me font peur, la thermodynamique en biologie a subi une révolution in-terne depuis la reconnaissance du rôle des radicaux libres, de leur production et de leur régulation par les antioxydants : c’est effectivement là que tout se joue. Mais, relisez le Bioénergétique de Guérin (2004): dans le milieu cellulaire hétérogène, en évolution continue, compartimenté et sous une tension redox homéostatique dynamique, il faut savoir être modeste et ne pas compter sur un modèle mathématique. D’abord ausculter le patient plus précisément car il n’y a que des cas particuliers, des histoires particulières dans des conditions particulières et spécifiques, dans des environnements mal cernés.
        « La nature ne joue pas aux dés » ( Einstein) signifie seulement que les mêmes lois expliquent les similarités de certains organismes (physique classique) et le fait que pris un par un, ils soient uniques et en évolution continue. Un œuf fécondé avec son seul ADN donne naissance à des dizaines de types cellulaires différents remplissant des fonctions spécifiques : A cette échelle tout est redox, quantique et de régulation chaotique. Alors les modèles mathématiques, très peu pour moi quand il s’agit de traiter un écosystème malade; hiérarchiser les priorités peut changer à tout moment ! Quand il s’agit de soigner, il n’y a plus de lois générales mais tout est redevenu local ;: il faut contextualiser avant de hiérarchiser !

      2. On a beau avoir été sur la lune, modéliser de façon précise l’ensemble des actions d’un écosystème restreint de quelques espèces, c’est déjà loin d’être simple (on a 3 méthodes rien que pour exprimer le phosphore disponible d’un sol, même le minéral on a du mal à l’estimer 🙂 ).
        Les maths doivent avoir leurs places comme outils. Mais, on sait bien que derrière un mot comme synergie, ce cache l’impossibilité de prendre en compte l’ensemble des paramètres, c’est un simplification, c’est nécessaire en macro.
        Le tout c’est qu’il y est une analyse en micro et la liberté pour adapter la vision « macro ».
        Je sais pas si on peut tout contextualiser avant de hiérarchiser (enfin dans l’immédiat ça parait difficile), en même temps toute hiérarchie conduit à un protocole et il faut déjà donner la confiance et les capacités aux acteurs qui font le socle (et c’est guère plus aisé 🙂 ).

      3. Pour préciser sur l’usage des mathématiques.

        Une conception systémique reconnaît le caractère fondamentalement complexe de la réalité, et donc l’impossibilité irréductible qu’il y a à quantifier, constater et prédire exactement (le mot exactement est essentiel) le comportement de certains systèmes.

        Un ami chercheur en thermodynamique m’a fait un aveu : en théorie, on connaît bien les formules exactes qui président au fonctionnement d’un système, qu’on peut vérifier en laboratoire sur des modèles très simplifiés ; en pratique, on n’utilise jamais ces formules, mais seulement des versions simplifiées, pour des systèmes réels dont le comportement peut être évalué de manière satisfaisante par approximation (moteur de voiture par exemple). Pour les systèmes macroscopiques, malgré tous les progrès de la météorologie, la précision de la prédiction chute de façon impressionnante pour une prévision à plus de deux ou trois jours. Il y a là comme un mur de la prévision infranchissable.

        Au surplus, quand bien même une force de mesure et de calcul gigantesque nous permettrait de prédire un comportement futur d’un système macroscopique, de nombreuses variables nous échappent et nous empêcheraient d’agir.

        En ce sens, il ne faut surtout pas renoncer aux mathématiques en soi, mais il faut admettre leurs limites, et bien comprendre les apports de l’analyse des systèmes dynamiques.

        Ceci ne signifie en aucun cas que rien n’est prévisible. Par exemple le climat est un système macroscopique. Et l’on peut, de manière imprécise (sans exactitude parfaite) dire aujourd’hui qu’il tend vers un réchauffement anthropique dangereux à moyen terme. Il tend surtout à un comportement de plus en plus incertain (événements climatiques rares). Dans ce cas précis, les informations dont disposent la science ne doivent pas mener, faute d’exactitude mathématique totale, à l’inaction, mais au contraire à l’action correctrice. Les apports de l’analyse des systèmes macroscopiques dynamiques ne sont donc pas sans utilité pratique pour l’action collective.

  5. pfff …

    bah , d’autres formes de vie se developperont , l’humanité n’est pas indispensable c’est juste une formulation de l’aptitude de la matière à s’organiser parmi d’autres !

  6. L’article de Nature est derrière un mur payant…
    Une version lisible par tous est-elle disponible?
    La question du cycle de l’azote m’intéresse.

    1. L’article sur les limites planétaires est disponible en accès libre (peut-être dans une version légèrement différente) sur le site du Stockholm Resilience Centre de l’Université de Stockholm :

      http://www.stockholmresilience.org/planetary-boundaries

      Pour les autres articles, je ne sais pas ce qu’il en est à ce stade.
      (j’estime que ces articles devraient être accessible à tous gratuitement)

  7. L’impact du climat sur la biodiversité n’est pas négligeable, il y a bien évidemment la destruction de l’habitat des espèces animales et végétales, une surproduction alimentaires de ses mêmes espèces et un commerce parallèle comme le braconnage très dévastateur.

    Il y a de nos jours des réfugiés climatiques humains, il y en est de même pour les espèces animales et végétales qui sont en migration pour tenter de survivre. De plus le réchauffement climatique a un impact à court et long terme sur l’agriculture mondial, ce qui est très important lorsqu’on sait que la population humaine est en constante expansion.

    La perte de la biodiversité est colossale de nos jours, mais le climat permets un meilleur développement même plus rapide selon les conditions, pour permettre aux espèces de s’épanouir sur les divers territoires de la biosphère. Hors si le climat connaît des pertubations qui ne permettent plus aux espèces de se développer, de nouveau des migrations humaines, animales ou végétales auront lieu.

    Les zones mortes de l’océan qui sont des biotopes, parfois inaccessible aux humains, sont très sévèremment touchés par la pollution générale, marine ou atmosphérique. Ceci autant au niveau local que global. D’autres régions du globe sont touchés par les effets du climat, alors qu’ils sont difficilement accessible ou très rarement visités par les humains. Pourtant les activités humaines les touchent si durement que la vie ne peut s’y installer.

    La protection de la biodiversité est très importante, tant au niveau local que global, et l’empreinte humaine fait subir une régression ou une extinction d’espèces, ainsi que le climat par les activités humaines.

    1. Vous avez raison de souligner la menace majeure que fait peser le changement climatique sur la biodiversité.

      On pourrait penser que certaines espèces profiteront de la hausse des températures, qu’un climat plus chaud pourrait favoriser la biodiversité, parce que les forêts tropicales sont des lieux très riches en biodiversité par exemple… Mais c’est un raisonnement erroné.

      Le bémol essentiel est que les espèces peuvent mettre des milliers d’années au bas mot pour opérer des changements génétiques substantiels par le mécanisme de l’évolution. Certaines mutent et donc s’adaptent potentiellement plus vite que d’autres, comme les bactéries. Mais beaucoup n’auront tout simplement pas le temps de s’adapter à des changements climatiques à une échelle de temps aussi courte. Ceci dans un contexte de fragilisation via la pression environnementale maximale, du fait de l’Homme.

  8. J’ai l’impression que la finance tourne sur le modèle de la pisciculture:
    A savoir qu’il faut de 4 à 6 kilos de poissons sauvages sardines ou d’anchois pour produire 1 kilo de saumon d’élevage

    1. Vous pouvez y rajouter quelques tonnes d’antibiotiques, fongicides, etc…

      Et en plus le saumon d’élevage est infect 🙂 Même le bio. Comme tous les poissons d’élevage d’ailleurs.

  9. D’après Dennis Meadows, on a déjà sauté dans le vide: freiner ne sert plus à rien…

    On me parle souvent de l’image d’une voiture folle qui foncerait dans un mur. Du coup, les gens se demandent si nous allons appuyer sur la pédale de frein à temps. Pour moi, nous sommes à bord d’une voiture qui s’est déjà jetée de la falaise et je pense que, dans une telle situation, les freins sont inutiles. Le déclin est inévitable.

    Réalisme ou pessimisme ???

    1. L’univers entier a sauté dans le vide.
      En ce qui concerne le saut de l’humanité dans le vide, il s’agit de le gérer au mieux.
      Les freins sont utiles, quand on sait s’en servir.
      Le déclin est évitable par le mérite et ce qui doit être obtenu par le mérite, on ne doit pas chercher à l’avoir à prix d’argent.
      La mort est inévitable mais elle n’est pas la chose la plus importante.

    2. @Macarel.
      Je ne suis pas d’accord avec un certain degré de compréhension de cette métaphore. Je m’explique :
      – Je peux concevoir qu’on considère que certaines dégradations ont dépassé un tel seuil pendant tellement longtemps que le mécanisme inertiel des systèmes concernés mène à une dégradation ultérieure inévitable. Comme le suggère Dennis Meadows. Pour donner une exemple concret d’inertie quand un seuil est dépassé pendant un certain temps, si vous ne dormez pas pendant 3 jours d’affilée, les effets néfastes sur votre organisme ne se résumeront pas au troisième jour. Même après une bonne première nuit de sommeil, vous devrez encore dormir correctement ou de façon supplémentaire pendant plusieurs jours pour effacer les effets de votre manque de sommeil antérieur. Dans l’effet de seuil, la variable temps est essentielle. Dans les effets dynamiques, l’inertie est également un élément qui vient donner toute son importance au temps.
      – Mais votre métaphore fait l’impasse sur une partie de la dynamique. Pour poursuivre mon exemple concret, si vous continuez à ne pas dormir pendant les 3 jours suivants, et ainsi de suite, votre état de santé va empirer de plus en plus. Donc il n’est pas rationnel, même quand certains seuils sont franchis de façon irréversible, de stopper toute action correctrice, quand il reste encore un potentiel à détruire. Pour revenir au cas de la Planète, il reste encore aujourd’hui suffisamment de potentiel naturel qui sera préservé des effets inertiels des changements déjà induits, pour apporter des mesures correctrices.

      Pour prendre un autre exemple, le cas du climat. On sait aujourd’hui qu’une hausse globale des températures aura lieu, même si l’on réduit instantanément aujourd’hui à zéro, rien du tout, nada, les émissions de gaz à effet de serre. On pourrait se dire : « A quoi bon alors continuer à agir ? ». Cette résignation serait une grossière erreur et équivalente à faire l’impasse sur la poursuite du phénomène : si l’on ne fait rien, la hausse ne sera pas de 1 ou 2°C, elle sera d’autant plus élevée que nous continuons à dépasser le seuil tolérable par la planète d’émissions de gaz à effet de serre par unité de temps. L’atmosphère est en effet devenue un lieu de stockage dangereux des gaz à effet de serre. L’accumulation continue !

      Tant que la Terre ne sera pas entièrement « MadMaxisée » de façon irréversible, il restera un fondement rationnel et légitime à l’action correctrice et réparatrice, pour sauver la biosphère.

  10. Oui, les affirmations sur la valeur de la diversité sont constatées et enfin reconnues.
    Mais le modèle économique comprend vraiment les enjeux ? Nous devrons faire face à de grandes tensions (guerre des richesses gaspillées et possession des ressources restantes) si nous continuons à solliciter la croissance et une société de consommation excessive. Tous ces avertissements ne changent pas l’attitude des dirigeants qui continuent à préserver leur statut. Comme si la monnaie pouvait arranger les choses. Enfin, ne confondons pas l’activité humaine constatée et l’activité humaine potentielle !
    Ce n’est pas la faute du nombre mais de la manière de voir l’évolution……

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