PRINCIPES DES SYSTÈMES INTELLIGENTS (1989), chapitre 5, réédition en librairie le 23 novembre

Je poursuis la publication des chapitres de Principes des systèmes intelligents. Ici, j’introduis quelques principes qui permettront de simplifier par la suite : le « par coeur » est stocké en bloc.

5. Les éléments de discours

La constatation suivante a été faite au deuxième chapitre: plus grossière est la définition d’un contexte par un système intelligent, et plus facile il lui est de répondre à un utilisateur à l’aide d’éléments de discours déjà largement préfabriqués. À l’inverse, la production en sortie de réponses très spécifiques demande à ce que soient combinés des éléments de discours de petite taille et dont le mot constitue la limite inférieure. Il a été envisagé au chapitre précédent une manière particulière de produire des sorties : le parcours du lexique de la langue selon la méthode dite au coup par coup, impliquant l’inscription sur le lexique de chenaux précontraints. À titre d’illustration était proposé un exemple où n’intervenaient que des mots envisagés isolément. À ce stade de la démonstration il s’agissait cependant seulement de mettre en évidence un mode particulier d’organisation des éléments de discours stockés en mémoire sans préjuger encore de ce que ceux-ci devraient être.

Dans les expériences d’« association induite » menées par le psychiatre – futur psychanalyste – Carl Jung, au début du siècle (études rassemblées dans Jung 1973), on constate que les sujets d’expérience sommés de répondre de manière immédiate à un mot qui leur est proposé par un autre, produisent parfois des associations telles que « pain »/ « quotidien » ou « larme »/ « vallée », recomposant des expressions qui sont manifestement stockées en mémoire « en continu » pour former une expression unique.

Ceci attire l’attention sur le fait qu’il existe dans la langue des mots-phrases, du type «comment ça va?», dont la signification n’est pas nécessairement interprétée par la décomposition en mots séparés (Jakobson 1963 : 17). Des poèmes, des chansons s’inscrivent probablement en mémoire comme mots phrases uniques et peuvent être entièrement « débobinés » à partir de l’un de leurs mots, de préférence leur mot initial. On pense aux enfants pour qui des textes significatifs pour l’adulte, des paroles de chan- sons par exemple, ne sont retenus que comme de très longs mots-phrases où les signifiants individuels sont souvent écorchés et incompris 1. Cette possibilité de retenir des textes significatifs comme mots-phrases avec une érosion consécutive des mots individuels dans la transmission, est un mécanisme bien connu de la formation des comptines : qui reconnaîtrait encore « Pétersbourg et Rotterdam » dans « Bourre et bourre et ratatam » ?

Le mot-phrase qui se génère par simple «débobine- ment » de ce qui constitue probablement une trace mnésique unique est un phénomène dont l’enjeu est important en Intelligence Artificielle : c’est lui qui a permis d’obtenir des résultats déjà surprenants avec des systèmes très simples comme ELIZA ou PARRY reposant essentiellement sur des phrases entières « mises en boîtes » et produites en sortie quand les entrées définissent un contexte particulier (tout le monde connaît aujourd’hui les exemples d’ELIZA, le psychothérapeute rogérien qui provoque un transfert de type psychanalytique chez ses utilisateurs [Weizenbaum 1976, Introduction] ou de PARRY, le politicien réactionnaire dont les condamnations à l’emporte-pièce mettent en boule ses interlocuteurs [Abelson 1973 ; Colby 1975]). C’est aussi le ressort comique du sketch du plombier de Fernand Reynaud : le perroquet qui demande dans son contexte correct, « Qui c’est ? » parvient à répondre une fois encore de manière appropriée, « C’est le plombier! » quand sa patronne s’exclame « Qui c’est ? » devant le cadavre du mal- heureux artisan. Bien sûr, plus un système doit être authentiquement intelligent, plus il doit s’éloigner du stéréotype, du cliché, et moins le recours au mot-phrase est rentable. On se souvient que lorsque KARL (HAL en anglais) es « assassiné » à la fin du film 2001 : Une odyssée de l’espace, son discours se dégrade petit à petit en mots-phrases de plus en plus pathétiques. On observe un phénomène du même ordre au tribunal lorsque le faux témoin qui s’empêtre dans ses explications contradictoires se retire progressivement dans la langue de bois de son récit construit à l’avance et appris par cœur : lui aussi devient alors de plus en plus pathétique.

Ce que les exemples d’ELIZA, de PARRY et des enfants qui n’ont retenu que la « musique » d’un poème qu’ils ne comprennent pas, mettent en évidence, c’est que les mêmes textes peuvent être inscrits en tant que traces mnésiques, soit comme mots-phrases, soit comme mots isolés s’enchaînant. Cette différence d’inscription constitue sans doute toute la différence qui existe entre un mauvais et un bon acteur récitant le même texte.

Ceci signifie que le stockage d’éléments de discours par un Système Intelligent ne doit pas nécessairement être envisagé au niveau le plus fin qui serait celui du mot isolé : certaines parties élémentaires du discours de l’ordre du cliché, du stéréotype, peuvent être déjà constituées de longues séquences de mots, et il serait dans ce cas peu économique de les stocker en tant que mots isolés, dont il faudrait reconstituer ensuite la concaténation.

Ceci dit, les séquences longues ne sont envisageables que dans deux perspectives : d’une part, celle de constituer une réponse tout à fait spécifique, d’autre part, à l’inverse, celle de constituer une réponse passe-partout correspondant à un grand nombre d’éventualités. Dans ce dernier cas, l’interprétation des entrées qui déclenchera une telle sortie est extrêmement rudimentaire, voire même absente : ainsi, les différentes versions du programme ELIZA comprennent des réponses faites par le système lorsqu’il n’a pu reconnaître aucun mot de la phrase entrée par l’utilisateur ; une fonction de randomisation intervient alors qui permet de « pêcher » au hasard dans une liste de phrases stockées, celle qui servira de réponse. Bien sûr dans un cas comme celui-ci, la réponse proposée n’en est pas authentiquement une : il s’agit d’une simple diversion visant à cacher le fait que le système n’a pas pu définir un contexte correspondant aux entrées.

 

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6 réflexions sur « PRINCIPES DES SYSTÈMES INTELLIGENTS (1989), chapitre 5, réédition en librairie le 23 novembre »

  1. « Certes Paul Jorion indique que « la finance dispose donc des moyens de neutraliser toute tentative de réduire la nocivité de ses pratiques ». Mais il présente ce fait comme une fatalité sans en démonter les mécanismes.

    Il participe du discours qui tendrait à penser que le politique est structurellement passé, comme pouvoir, sous la coupe de la sphère financière. »

    http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/sommes-nous-suicidaires-125124

    Suicidaires ? non merci mais en voilà un, l’auteur de l’article ci-dessus que je ne suivrai pas sur l’agora.

    1. Un extrait très intéressant, même s’il n’a pas grand chose à voir avec le sujet de l’IA, du business plan de l’inventeur de l’application vers laquelle envoie le lien de zacharian :

      « Une étude de marché sur un concept nouveau et un produit qui n’existe pas encore est une opération hasardeuse car on ne peut faire de démonstration et il n’y a pas de concurrence ayant déjà ouvert le chemin. […] Nous avons donc commandé une étude de concept sur Tiara, […]. Elle a été réalisée le 13 mai par Christian Michon, Docteur en Economie et Professeur à Sup de Co Paris et a donné les résultats suivants :
      […]
      2) C. Michon évalue le prix de vente grand public optimum de Tiara à 450 F. Il pense que vendre moins cher n’augmentera pas le CA et risque de dévaloriser l’image de Tiara. »
      http://www.tree-logic.com/telechar/BP%20juin%202000%20revu%20en%202007.pdf *note du grincheux : ça la fout un peu mal tous ces %20, mais bon, ce doit être la façon tendance de nommer les documents.

      Comme quoi, quand la demande ne sait pas encore qu’elle existe, l’offre valorise à la louche statutaire.

  2. Pire que ça 😉

    Cette possibilité de retenir des textes significatifs comme mots-phrases avec une érosion consécutive des mots individuels dans la transmission, est un mécanisme bien connu de la formation des comptines : qui reconnaîtrait encore « Pétersbourg et Rotterdam » dans « Bourre et bourre et ratatam » ?

    « Dans la culture, l’empreinte la plus surprenante est la comptine Am stram gram , venue du nord-est de l’Europe. Elle était si évidente qu’elle a échappé aux inquisiteurs. On y entend pourtant le rythme saccadé du tambour chamanique : « Emstrang Gram, Bigà bigà ic calle Gram, Bure bure ic raede tan, Emstrang Gram » , avec le cri final, « Mos ! » Elle porte l’incantation qui fait venir le loup sorcier : « Toujours-fort Grain, Viens donc viens, j’appelle Grain, Surviens car je mande au brin, Toujours-fort Grain. A Manger ! » . Le brin tan , c’est la baguette des sorts à qui la tourneuse commande. La nourriture, c’est la voyante elle-même qui s’offre. Grain, en norois Gram ou ManaGarm , c’est « Grain de la Lune », le loup céleste, étoile du soir qui poursuit l’astre au crépuscule. L’ancêtre de notre loup des fabliaux, Isengrin, brutal et glouton. »

    « Am stram gram…  » La chevauchée des chamans
    Dossier / Dieu au Moyen Age soumis le 29/12/2005 par Jean-Pierre Poly dans L’Histoire n°305 à la page 60

    J-P Poly inscrit ses recherche à la suite de Carlo Ginzburg

    Carlo Ginzburg fait remonter l’origine du folklore frioulan aux mythes rencontrés dans le chamanisme sibérien. A mon avis, Ginsburg travaille les traces historiques comme s’il s’agissait du texte de Finnegans Wake et s’efforce de lier « loup garou » à l’expérience hallucinogène provoquée par le seigle infecté de claviceps purpurea ; dans ce but il propose une dérive sémantique glissant de « tollkoprn » (blé fou) à « Werwolf » (loup-garou), en passant par « Roggenwolf » . Arrivé à ce point, Ginzburg saute sur les textes iraniens décrivant des « Saka Haumavaka », c’est-à-dire des « gens qui se transforment en loup-garou en buvant de l’Haoma ». Prenant, dès lors, appui sur le Soma de Wasson, Ginzburg recherchait les correspondants des « bots » c’est-à-dire des personnages à un pied, mais aussi du crapaud. Le but était alors de pointer le « fongo rosper », c’est-à-dire le « champignon crapaud » de Vénétie, et d’y associer le fait que l’une des archives du Frioul fait allusion à une boisson rituelle dont il a été dit qu’elle était préparée à partir d’excrément de crapaud ! Carlo Ginzburg rappelait par ailleurs la parenté des vocables lombards et vénitiens désignant l’Amanita muscaria par « champignon des fous » : cocch mat, coco matto, ovol matt, bole matt.

    À supposer que les interprétations de Ginzburg soient vraies, ses démonstrations reviennent à prédire qu’il pleuvra demain – parce que demain c’est la Saint Medard – et qu’il y pleuve effectivement !

    Il semblerait que les outils rassemblés par Paul, pour penser la pensée, puissent, singulièrement, faire avancer certains points délicats de l’anthropologie culturelle.

    « Emstrang Gram, Bigà bigà ic calle Gram, Bure bure ic raede tan, Emstrang Gram » semble tiré
    du « Lai de Hyndla » (Hyndluljodh) mais je n’ai pas vérifié …

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