LA PROTODÉMOCRATIE ATHÉNIENNE, par Bertrand Rouziès-Léonardi

Billet invité.

La protodémocratie athénienne (bien connue en grande partie grâce à Aristote) reposait sur un principe intangible, qu’illustre parfaitement la formule de Lincoln : « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ». Le peuple était toujours à la manœuvre et ne déléguait à l’exécutif que les tâches qu’il ne pouvait effectuer lui-même. Ce principe était garanti par l’isonomia, l’égalité devant la loi, l’isokratia, l’égalité des pouvoirs, et l’isêgoria, l’égalité de la parole. Était citoyen tout homme libre âgé de plus de vingt ans.

On estime le nombre des citoyens à 30.000, 60.000 au pic de peuplement. Les femmes, les enfants, les métèques et les esclaves étaient exclus de l’activité politique. Cette quadruple exclusive est à replacer dans son contexte historique.

L’Ekklesia, l’assemblée démocratique, exigeait un quorum de 6.000 citoyens, mais ils pouvaient être plus nombreux. Elle se réunissait tous les neuf jours en moyenne (la fréquence des séances augmentait en cas de crise) sur la colline du Pnyx, où l’on avait aménagé une tribune semi-circulaire. L’Ekklesia n’était pas une pétaudière. Elle suivait un ordre du jour strict élaboré par le Conseil des Cinq-cents (la Boulê), mais elle pouvait obliger celui-ci à insérer une affaire particulière dans l’ordre du jour de la séance suivante. Tout citoyen, quel que fût son rang, avait droit à la parole et était écouté attentivement. Le vote s’effectuait à main levée, un homme, une voix. La mission de la Boulê ne se bornait pas à encadrer les séances de l’Ekklesia et à en établir l’ordre du jour. Elle rédigeait aussi les propositions de décret ou de loi, et contrôlait étroitement le travail des autres magistrats civils et militaires (droit d’inventaire).

Les cinq cent bouleutes, cinquante par tribu, étaient tirés au sort à l’aide d’une machine, le klêrôtêrion,parmi les citoyens volontaires. La machine se composait d’un bloc de pierre rectangulaire doté de dix colonnes verticales et de nombreuses rangées horizontales de fentes minuscules dans lesquelles venaient s’insérer des plaques [les pinakioi]. Cette grille s’accompagnait d’un tube de bronze muni d’un entonnoir à une extrémité et d’un crochet à l’autre. [Pour la désignation des jurés du tribunal du peuple,] [l]es plaques de la première tribu étaient placées dans la première colonne. Celles de la seconde s’inséraient dans la seconde, etc. Un nombre de boules blanches, égal à un dixième du nombre de jurés requis, était mélangé avec des boules noires jusqu’à l’obtention d’un nombre de boules correspondant au total des rangées horizontales complètes. Ces boules étaient ensuite versées dans l’entonnoir. Le magistrat les libérait l’une après l’autre à l’aide du crochet. Si la première boule à sortir était blanche, on sélectionnait la première rangée de plaques, une dans chaque colonne. Si elle était noire, les candidats représentés par les plaques de la première rangée étaient rejetés. Le crochet était alors tourné pour la seconde rangée et le processus répété jusqu’à ce que le nombre de jurés requis ait été atteint. Les tribus étaient ainsi également représentées dans tous les jurys. » P. Connoly & H. Dodge, La vie dans les cités antiques, Cologne, Könemann, 1998, p. 30.

Un comité vérifiait les aptitudes (procédure de la docimasie) de ces derniers. Les recalés pouvaient faire appel de la décision auprès du tribunal du peuple. Le bouleute était nommé pour un an. Un citoyen ne pouvait être mandaté plus de deux fois et jamais deux années consécutives. Pendant son temps de service, le bouleute était rémunéré (rien de mirobolant) et nourri aux dépens du contribuable.

Il y avait une présidence de l’État athénien, qui durait vingt-quatre heures. Le président ou épistate était tiré au sort parmi les cinquante prytanes du groupe tribal entré en fonction (un groupe relayait l’autre tous les trente-six jours). Chaque citoyen était susceptible de devenir un jour président. Les membres du tribunal du peuple, l’Héliée, se recrutaient également par tirage au sort, toujours parmi des volontaires.

Les trois pouvoirs, le pouvoir législatif (l’Ekklesia), le pouvoir exécutif (la Boulê) et le pouvoir judiciaire (l’Héliée), étaient séparés. Montesquieu s’en est souvenu dans L’Esprit des lois (1748). La cooptation de l’un à l’autre était rendue impossible par le tirage au sort. Les Athéniens étaient des hommes pragmatiques. Ils ne croyaient pas à la bonté naturelle de l’homme. Ils avaient compris qu’un type qui se sent la « vocation » de gouverner est précisément la dernière personne à qui l’on devrait confier le pouvoir. Même les plus vertueux succombent à son attrait. Ils inventèrent donc, pour les pouvoirs exécutif et judiciaire, un système de sélection procédurier, basé sur des examens préalables et, à certains niveaux, le hasard contrôlé (stochocratie partielle), et l’assortirent d’une clause de non-cumul et de non-renouvellement des mandats. Les anciens Grecs estimaient qu’un jet de dés était plus décisif que les choix humains, car il exprimait, selon eux, la volonté des dieux, qui savent a priori ce qu’ils font.

La démocratie athénienne encourageait l’amateurisme et se donnait les moyens de le conserver. La procédure de l’ostracisme (d’après le morceau de poterie, l’ostrakon, sur lequel on inscrivait le nom du citoyen à exiler) était lancée dès lors qu’un citoyen soupçonnait un autre citoyen riche et charismatique de vouloir tirer avantage de sa position pour tenter un coup de force. La formule combine plusieurs modes de fonctionnement, mais ne les multiplie pas non plus à l’excès. Elle est relativement bien balancée. Il serait intéressant de la réévaluer à l’aune des expériences de la démocratie associative.

 

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