« CAN I FORGIVE HIM ? », par Michaël Grébil (*)

Billet invité.

Merci pour votre post « La « ciminisation » de Paul Simon » qui m’a remémoré cette merveille de Paul Simon qu’était « Songs from the Capeman ». Bien heureux de votre partage de vidéos. Merci. Je voulais partager ce sentiment totalement terrassant lorsque j’avais posé mes oreilles sur cette chanson : « Can I forgive him ? ».

Il me semble qu’il s’agit là d’une des plus belles chansons qu’il m’ait été donné d’entendre à ce jour (inclusivement dans tout le répertoire musical existant à ce jour sur notre bonne vieille planète). Il y a une magie qui opère et qui se situe à tout niveau. Sur les paroles tout d’abord : l’échange dramatique entre deux mères meurtries par la disparition de leur enfant et la possibilité de cet échange est bouleversante. Avec toute une forme de causalité sous-jacente à la culture, la religion ou encore la dureté d’un « homeland » barbare. Ce homeland qui fait de ces femmes des apatrides de tout, et à qui, plus encore, on leur retire leur « patrie » charnelle, absolue, celle de leurs propres filiations. Sur la confrontation de ces deux mères, étrangement, la chanson fait s’annuler toute dimension dualiste, binaire. La perte d’un être plus qu’aimé donne la place pour la parole, la douleur mais aussi l’écoute, l’attention de l’autre. (Cela devient presque une « allégorie » de ce que peut être la notion de justice réparatrice à ce stade.)

La douceur de l’interprétation vocale de Simon, avec cette fragilité dans l’interprétation, ces déraillements de voix, ces imperfections, est telle qu’il en émerge une forme de sublimation du texte. La musique est une transposition de tout cela. Douceur de l’harmonie ponctuée par de nombreuses dissonances qui sont là pour donner une dimension psychologique au propos sans pour autant s’aventurer dans le sentimentalisme. Certains emprunts harmoniques sont absolument inhabituels à la chanson américaine, elle emprunte parfois des chemins harmoniques composés uniquement d’accords diminués ou altérés, sans cesse en train de moduler, on traîne presque parfois du côté du post-romantisme allemand. L’équilibre harmonique est toujours sur le fil.

La prise de son est frappante, car on sent que c’est une prise live, sans montage, probablement pas destinée au disque, une démo sans doute, très impure et imparfaite pour une audience en attente d’entertainment, mais qui révèle la grâce. La proximité du micro à la voix, la haut gain de l’enregistrement qui laisse transparaître les bruits extérieurs (vêtements, klaxon en arrière-plan, etc.) ainsi que cette guitare « nue », en font une interprétation à vif. Comme dirait John Cage : « Tout est musique »… dans cette chanson, tout un monde, un peu comme quand on assiste à une représentation de « 4’33 » de Cage. Il faut se laisser alpaguer par la musique du réel, l’indétermination, être disponible à ce qui est entendu, tous ces détails au niveau microscopique, mais qui crée une complexité, une alchimie qui prend… comme un athanor qui transmute. Mais je m’égare.

Et là dedans ce que j’entendais, c’était un portrait en creux de l’Amérique, un peu comme Robert Frank avec son recueil photographique « Les Américains ». Une chanson qui ne cache rien, qui n’embellit rien, qui livre une perception nue et crue des choses. Pas étonnant donc et je vous rejoins sur cette « ciminisation ». Cette chanson, ce disque, l’idée même d’une comédie musicale, institution aux États-Unis de la pensée positive ne pouvait pas être couronné de succès. Il y a ce tamponnement, cette idée folle de vouloir passer par le biais de la comédie musicale pour raconter une histoire aussi « négative ». Un West Side Story en creux là aussi.

J’avais passé du temps à l’apprendre, à la jouer et la chanter… mal à l’époque. Elle m’a appris beaucoup de choses sur la musique, un certain sens de la dramaturgie du dialogue et la force du lien entre poétique et politique. Merci pour ce post : j’ai le sentiment de regarder l’arborescence d’un arbre sur votre blog. Cela part dans tous les sens, mais il y a un tronc et des racines et cette appréhension du monde me semble très féconde.

CAN I FORGIVE HIM?
Songwriters: SIMON, PAUL / WALCOTT, DEREK

Esmeralda
I am Esmeralda Agrón, se? ora.
I know I’ve no right to speak.
My son is not the savage boy you see,
The cape, the sneer, the slicked-back hair
It hides the child I nursed and bathed, se? ora.
Please don’t turn your eyes from me
Your son, gone to god, and mine to blame
My fated son,
He too is gone
The state will see to that, I am sure, se? ora
The state will see to that, I am sure.

1st mother
You Spanish people, you come to this country
Nothing here changes your lives
Ungrateful immigrants asking for pity
When all of your answers are knives
This city makes a cartoon of a crime
Capes and umbrellas the glorification of slime
I have to face this horror, se? ora.

2nd mother
My religion
Asks me to pray for the murderer’s soul
But I think you’d have to be
Jesus on the cross
To open your heart after such a loss
Can I forgive him?
Can I forgive him?
No, I cannot
Can I forgive him
No, I cannot

Friends become strangers
Compassion is hard to express in words
The trembling flowers they bring
Fear in the roots and the stem
What happened to me they know could happen to them.
Can I forgive him?
No, I cannot
Can I forgive him?
No

Esmeralda
Only God can say ‘forgive’
His son too received a knife
But we go on, we have to live
With this cross we call our life

1st mother
Feels like a bomb fell
And wave after wave come the aftershocks

2nd mother
You can’t believe that it’s true
There must be some mistake
You drift through this nightmare from which you can’t wake

Both mothers
Can I forgive him?
Can I forgive him?
No, I cannot

Can I forgive him?
Can I forgive him?, no, I cannot

Can I forgive him?
Can I forgive him?, no, I cannot

Can I forgive him?
No, I cannot.
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