LE PIRE N’A RIEN D’IMPOSSIBLE, par Michel Leis.

Billet invité. À propos de Todd ou Stiegler, ou les deux ? par zébu.

Zébu, dans la dernière partie de votre billet, vous vous interrogez sur l’avenir des dirigeants du FN « qui utilisent ce parti comme machine de guerre politique à la conquête de remparts idéologiques désertés ». La question pourrait être de simple rhétorique, mais elle a une portée bien plus pratique. Il faut rappeler quelques évidences avant les enjeux de demain : dans une démocratie comme la France où le vote n’est pas obligatoire, l’accession au pouvoir du FN n’a rien d’un scénario impossible, bien au contraire. Avec un taux d’abstention élevé, porté par un rejet de la politique grandissant (et l’on ne peut que se désespérer de la conduite des partis de pouvoir actuels), un parti qui réalise entre 20 et 25% des voix peut très bien se retrouver au second tour si sa capacité de mobilisation est plus forte que celle des partis « concurrents ». D’ores et déjà, les conditions qui avaient permis l’arrivée au second tour de Jean-Marie Le Pen me semblent largement remplies.

Si cette configuration venait à se produire, je ne suis pas sûr que le sursaut républicain observé en 2002 aurait la même ampleur et la même portée. En cas de duel avec l’UMP, les termes du vote pourraient se ramener à voter entre l’original et la copie, cas de figure qui favorise plus souvent l’original que la copie. En cas de duel avec la gauche, le rejet de la présidence actuelle, soigneusement entretenu par les medias qui ont trouvé là du grain à moudre, laisse craindre un désastre. Pire encore, la personnalisation à l’extrême des élections présidentielles entraîne une dynamique pour le vainqueur qui lui permet de traduire la victoire présidentielle en une victoire législative. Bien sûr, l’implantation locale de l’extrême-droite étant ce qu’elle est, il est peu probable qu’elle obtienne une majorité absolue à la chambre, mais c’est là que les convergences évoquées dans votre billet, en particulier avec une droite « décomplexée » sont telles qu’une coalition à la chambre UMP / FN n’a rien non plus d’impossible, au-delà de l’opposition actuelle affichée par la droite. Nul doute que cette opposition ne tiendrait pas bien longtemps dans le cas d’une défaite des partis de pouvoir traditionnels.

Élucubration ? Politique-fiction ? Bien sûr, mais le danger me semble bien réel. C’est pourquoi je pense que le débat Todd-Stiegler, votre billet et les discussions qui l’accompagnent ont un caractère bien plus urgent qu’il n’y paraît. Vous faisiez référence au début de votre texte au dernier billet de Françoise Fressoz, je mets en parallèle ses propos avec l’un de mes précédents billets publiés sur le blog, « Comment je suis devenu un social-démocrate extrémiste ». L’urgence est un rééquilibrage des pouvoirs entre politique et économie, un rééquilibrage qui ne peut intervenir qu’après un large débat public sur le quoi.

Contrairement à Françoise Fressoz, je pense que les mots existent déjà pour dire un « quoi » différent, ils abondent dans le blog de Jorion. L’important, c’est cette capacité à mettre en musique des propositions en naviguant entre les écueils évoqués que sont la parcellisation, la simplification et la centralisation. Mais cette mise en musique repose sur la capacité du musicien, celui qui incarnera (au sens propre du terme) ces idées et la lancinante question du « qui ? » est celle qui envahit les esprits.

Malheureusement, je partage votre analyse sur la capacité des tribuns alternatifs à porter les termes de ce nécessaire débat. Bayrou navigue entre ses racines démocrates-chrétiennes et un libéralisme propre sur lui. Mélenchon ne reste qu’un choix par défaut, pouvant mettre la pression sur le pouvoir économique en cas de score élevé. Cependant, son programme sent plus la naphtaline que le soufre et comporte de trop nombreuses impasses, sur l’Europe en particulier. Quant aux partis de pouvoir actuels, la messe est dite, le changement de cap est par trop violent pour maintenir l’intégrité des structures.

Il reste un peu moins de quatre ans pour faire émerger une organisation capable de fédérer les idées et un tribun capable de les porter. Le cas Grillo montre que l’émergence d’un tel mouvement dans un délai aussi court n’est pas impossible, mais il doit dépasser le cadre d’un simple rassemblement de mécontents. 2017 se joue déjà maintenant.

 

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