LES FORCES POLITIQUES SANS NOM NÉES DE SIMPLES CONJONCTIONS DE FAIT, par Jeanne Favret-Saada

Billet invité. À propos de Todd ou Stiegler, ou les deux ? par zébu.

Zébu, vous analysez fort bien ce débat, mais sans voir à quel point il est déconnecté des événements et de leur urgence que, par exemple, les derniers épisodes de la loi sur le « mariage gay » mettent en évidence.

J’avais suivi d’assez loin la bataille, plutôt pour des raisons d’âge : j’avais pleinement participé à la bataille du Pacs en son temps, mais cette nouvelle étape, qui n’amenait pas d’arguments nouveaux mais « seulement » des conflits d’Assemblée et de rue ne me concernait plus. La radicalisation des derniers jours m’a réveillée : elle survient comme un épisode stupide de plus dans la désintégration politique générale, mais nous devons y prendre garde.

Une convergence sans articulation organisationnelle se met en place, fort dangereuse, qui relie mollement mais de façon effective des forces qui normalement n’agissent pas ensemble. Tout cela tourne autour de la reconfiguration du mariage, de l’admission de la notion de genre (et non, comme on le dit trop, de « la théorie » du genre), et tournera bientôt autour du statut des fœtus et des mourants. Mais d’autres enjeux sont aussi présents comme l’urgence de disqualifier la gauche de gouvernement (qui pourtant fait très bien le job toute seule), l’opposition à la « moralisation » de la vie politique, etc.

Les éléments de la chaîne sont les suivants (je redis qu’ils ne sont pas articulés, qu’il n’y a pas de complot, ni d’intention commune) : à un bout, des groupes militants d’extrême-droite en plein essor ; le FN qui ne sait trop quelle direction prendre ; la partie la plus droitière de l’UMP, Copé and his boys… à l’autre bout, l’épiscopat (qui, après s’être illustré dans cette bataille, reprend en main l’enseignement catholique et voudrait re-confessionnaliser les établissements sous contrat), certains éléments de la gauche sur des enjeux ponctuels (Bartolone sur la « transparence », le maire de Lyon sur le cumul des mandats), etc.

Il se trouve que j’ai passé plusieurs mois à écrire un bouquin sur l’affaire dite des caricatures de Mohammed. J’y ai montré comment des « musulmans » qui se haïssaient et se condamnaient mutuellement à mort ont réussi, sans en avoir l’intention préalable, à créer un formidable mouvement commun, qui a « pris » et qui est devenu à l’époque le problème par excellence de l’Occident.

L’une des dimensions de la désorganisation démocratique actuelle est que des liaisons fatales peuvent aussi se créer sur des enjeux limités, entre des forces qui n’ont pas de visée « civilisationnelle » commune, mais dont l’action concourt au même effet politique. Par exemple, l’épiscopat n’est certainement pas séduit par les nervi des groupuscules néo-nazis, ni le maire de Lyon par Copé, etc.

Nous avons appris à nous méfier de la pensée conspirationniste et c’est bien. Mais nous sommes très peu entraînés à admettre que des conjonctions de fait dans des situations ponctuelles, et une suite de hasards, dans une situation de désintégration générale, puissent faire « prendre » une force politique sans nom.

Inutile de préciser que l’arrestation de ce jeune Tchéchène de 19 ans, « un ange », est pour quelque chose dans ces réflexions. Gilles Kepel disait qu’il appartient à une catégorie de nouveaux terroristes que les chercheurs américains appellent « les chiens errants » : des immigrants en apparence fort bien intégrés, mais qui conservent une blessure intérieure prête à les précipiter dans un acte terroriste. On en saura bientôt plus, mais ce jeune Dzhokhar semble avoir été fasciné par son frère aîné qui, lui, vivait par YouTube interposé dans le jihad tout en accomplissant son travail quotidien.

C’est à cela que je pense quand je parle de hasard : il est fait de connexions possibles beaucoup trop nombreuses pour qu’on puisse les anticiper.

 

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