Couper le membre pourri avant que la gangrène n’emporte tout, par AncestraL

Billet invité. La série Réflexions pour un mouvement néodémocratique de Francis Arness a suscité cette réponse.

Comme si les choses étaient neuves. Comme si elles évoluaient. Comme si l’on apprenait de ses erreurs et que l’histoire ne se répétait jamais. Comme s’il fallait une nouvelle démocratie – comme si celle-ci avait jamais existé. Comme si de nouveaux autoritarismes ne voyaient pas le jour – comme si l’humain changeait, alors que ce ne sont que ses méthodes, logiques, technologies et techniques qui ne font qu’évoluer. Comme si l’humain profond changeait plus intensément que l’humain ne s’occupant que de transformer physiquement son univers en un cauchemar terrestre (où est le paradis perdu ?). Comme si notre monde – l’Occident – ne redevenait pas un nouveau monde de terreur encore plus fort, plus ultime et parfait, un Meilleur des Mondes, où finance, économie et politique (donc société) font la Loi mondiale. Comme si pour faire passer la pilule de l’autoritarisme financier et bancaire, nous ne vivions pas une politique déguisée, d’un fascisme qui ne dit pas son nom. Comme si les « mouvements » utopistes n’étaient pas infiltrés et désamorcés de l’intérieur…

Ne cherchons-nous pas de l’air, ou à rêver, à s’imaginer des « mouvements néodémocratiques », alors que nous avons les cendres en bouche de l’éphémère essai « démocratique » d’après guerre ? N’est-ce pas là tout simplement un besoin vital pour les esprits cultivés et rebelles – une fuite en avant d’esprits cultivés et intellectuels confortablement installés devant leurs écrans, qui s’évadent ainsi un peu de leurs quotidiens réglés et modernes ?

Si jamais la démocratie fait son retour (car les néolibéraux nous l’ont confisquée), on nous la servira reformatée. Mais ce n’est déjà plus dans cette direction que l’on nous emmène. Plus que jamais encore, la menace n’ayant plus de visage mais un costume noir (ce serait plus simple aujourd’hui pour un Résistant d’affronter de nouveau un Nazi), et le monde étant devenu foncièrement plus complexe qu’auparavant pour les gens ordinaires (une complexité voulue par les élites), il devient nécessaire et urgent de ne plus penser à la démocratie, d’en faire le deuil.

Beaucoup de « croyants en la démocratie » (comme moi) angoissent que celle-ci disparaisse et soit remplacée par une dictature, visible ou invisible (Big Brother is Watching You! nous a révélé Edward Snowden, un véritable héros pour les démocrates – mais les démocraties européennes restent bizarrement sourdes et muettes à ce sujet depuis ! Ils auront la réponse « par voie diplomatique » !). Une fois la démocratie enterrée et le système actuel abattu, il y aura un grand vide, une absence – comme après le décès d’un proche. Cela, les démocrates en ont encore plus peur que de la dictature, car ils laissent plus volontiers la dictature s’installer au lieu de défendre la démocratie. Une absence serait trop angoissante et ils n’ont pas assez d’imagination, de plan, de prospective pour dessiner quelque chose de réellement nouveau, trop attachés à leurs préjugés.

Nous voyons que la démocratie est un échec; reconnaissons-le et reconnaissons également que bien peu d’efforts en la matière (au regard de la tâche en vérité révolutionnaire de fonder et pérenniser cette idée) ont été réalisés, sans quoi elles serait déjà sur pied, forte et imposante..

L’histoire nous montre, sauf exceptions, que les monarchies royales ou dictatoriales sont les formes de gouvernance (nationale ou internationale) les plus communes et imposées, acceptées depuis des millénaires. Apparemment, l’humain ne sait pas faire autrement. Alors autant espérer une véritable Résistance armée, à la Spartacus ou Che Guevara, plutôt qu’une Démocratie dont la majorité, effrayée et assujettie à son relatif confort matériel d’Occidentale, n’a que faire, car elle accepte l’échine courbée chaque petite mesure autoritariste servie, telle la grenouille se plaisant dans son bocal dont l’eau chauffe doucement…

Donc, si après guerre il y avait eu un espoir solide qu’une belle société, responsable, sage, écologique, pacifiste, unie (regardez toutes ces institutions « démocratiques » internationales fondées alors) en naisse, pourquoi n’est-elle pas née ? Les gens alors mis au pouvoir, pourquoi n’ont-ils pas accompli ce vœu des peuples qui les ont élus ? Pourquoi Gandhi fut donc assassiné, et un certain nombre de ses semblables également abattus ? Pourquoi n’avons nous que des « avancées » (ne savent-ils faire que ça, les « responsables » ?) et jamais la totalité de ce que nous souhaitons, de ce que nous pensons bon pour la communauté ?

Je me souviens de mon prof de philosophie esthétique, avec qui je joutais régulièrement et qui me disait : « le critique a toujours un train de retard sur l’artiste ». Il paraphrasait ainsi un néocon étasunien (fervent du storytelling) qui a déclaré avant le 911 (je crois que c’est Richard Perle) quelque chose comme ça : « les gens pensent vivre dans le présent, mais ils ont tort. Nous écrivons l’histoire, et ils vivent dans l’histoire que nous leur avons écrites ». Ce néocon en paraphrasait un autre, qui a dit un jour que quand il se passe quelque chose, « vous pouvez être sûr que cela a été auparavant décidé au niveau politique ». Dites quelque chose au peuple (tournez le regard vers la Syrie) et pendant qu’il regarde là-bas où l’on nous montre du doigt, faites ce que vous avez à faire… dans son dos. Machiavel est toujours l’ultime référence politique… Et les politiques sont évidemment de mèche avec toute l’élite de la finance, des banques, des ONG, des industries, multinationales, etc. La mondialisation n’est qu’interconnections.

Comment une démocratie peut-elle, pourrait-elle naître face à des gens qui font l’inverse de ce qu’ils disent afin de se prémunir de l’émergence de cette idée étrange d’une démocratie qui n’aurait rien à voir avec leurs ambitions personnelles ? Vous ne voyez pas ces équipes gouvernementales étasuniennes, en train de nous regarder en riant jusqu’aux larmes : « Vous souhaitez le bien des peuples que nous manipulons, asservissons, pressurons, trayons, enchaînons et surveillons : vous rigolez !? » Snowden et d’autres ont révélé bien des choses affreuses… mais qu’a pu le peuple jusqu’ici, et que pourra-t-il, sinon penser et rêver ? Snowden révèle avec un immense courage et on en fait le pire des criminels ? Qui est inquiété dans cette affaire ? Pour quelle raison, et quels sont les chefs d’accusation ? Avez-vous noté que Wikipedia n’en fait même pas un fil d’actualité à suivre !?!

Ce serait être bien niais que de croire que la démocratie puisse voir le jour dans cet épais brouillard si bien entretenu mais tellement surveillé et maîtrisé (Echelon, Prism, Muos, SBX-1, etc.), et qu’il n’y a pas de complot. Plus l’horreur est évidente, moins on la voit. Et je sais : je travaille en établissement pénitentiaire et il y a là de vrais monstres et de vraies crapules qui vendraient, voleraient et violeraient (et le font parfois) pères et mères – mais c’est si lourd à voir qu’entre collègues, on parle trop peu des faits et que peu de personnel a accès aux dossiers pénaux… Une fois derrière les barreaux, les criminels et délinquants redeviennent « ordinaires » (c’est la condition pour ne pas être plus sanctionné disciplinairement)… il en est de même pour les SDF de France et les enfants qui meurent de faim au Soudan : on regarde ailleurs le spectacle du massacre en Syrie, ou la dernière téléréalité (bien mal nommée !)… Mais arrivera-t-on à renverser cela si l’on se garde de se reconnaître coupable et complice des plans et machinations des élites à transformer la société afin qu’elle corresponde à leurs désirs ? N’est-ce pas la première étape du deuil ? Yes we can.

Ce n’est donc pas une « nouvelle démocratie » qu’il faut construire. Mais il faut abattre le système, qui ne fait que porter un habit démocratique. Les élites sont désormais si puissantes qu’elles sont à peine embarrassées quand un lanceur d’alerte les met courageusement pied au mur et dénonce leurs comportement totalitaires (il n’y a pas d’autre qualification pour cela). Revisionnez le film culte Fight Club, ou Wall-e, relisez Thoreau ou Caraco. Il faut abattre, il faut couper le membre amputé vu l’urgence. Pour la prothèse, on y réfléchira une fois que le patient aura survécu.

 

            Le monde, que nous habitons, est dur, froid, sombre, injuste et méthodique, ses gouvernants sont ou des imbéciles pathétiques ou de profonds scélérats, aucun n’est plus à la mesure de cet âge, nous sommes dépassés, que nous soyons petits ou grands, la légitimité paraît inconcevable et le pouvoir n’est qu’un pouvoir de fait, un pis aller auquel on se résigne.

            Si l’on exterminait, de pôle en pôle, toutes les classes dominantes, rien ne serait changé, l’ordre instauré voilà cinquante siècles n’en serait même pas ému, la marche à la mort ne s’arrêterait plus un seul jour et les rebelles triomphants n’auraient plus que le choix d’être les légataires des traditions caduques et des impératifs absurdes.

            La farce est terminée, la tragédie commence, le monde se fera toujours plus dur, plus froid, plus sombre et plus injuste, et malgré le chaos envahissant, toujours plus méthodique : c’est même l’alliance de l’esprit de système et du désordre qui me paraît son caractère le moins contestable, jamais il ne se verra plus de discipline et plus d’absurdité, plus de calcul et plus de paradoxes, enfin plus de problèmes résolus, mais résolus en pure perte.

Albert CARACO, Bréviaire du Chaos, éd. L’Age d’Homme, p. 42, 1982.

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