Au diable la pensée !, par Bertrand Rouziès-Léonardi

Billet invité. À propos de « Où sont passés les intellectuels ? ».

« La pensée fait mal aux reins. On ne peut à la fois porter des fardeaux et des idées. »
Remy de Gourmont.

Où est-elle, cette pensée ? Hou, hou ? – Chut ! Pas trop fort. Un rien l’effarouche. Les intellectuels, dépités de n’avoir su purger leurs contemporains des vieilles tentations homicides, ont fait leur deuil de la pensée. À sa place, ils promènent un fantôme de pensée sous les projecteurs criards d’émissions tous publics. S’il effraie quelqu’un, ils le renvoient, gênés, dans la coulisse et se résignent à l’indignation en débraillé chic et foulard Hermès. Sans doute ont-ils encore un bon fond, nos intellectuels, un fond de tempête et de foudre, mais on ne compose pas une marine avec un plateau de télévision. Nous avons les orateurs. Où sont passés les Rostres ? Où est passée cette tribune hérissée d’éperons qui, sur le Forum romanum, fendait l’auditoire comme on brise la ligne des galères ennemies ? Les Romains allaient aux Rostres pour se faire éperonner. Si l’orateur traînait encore à la taverne, on l’en tirait de force et on le plantait là, tel un épouvantail, au milieu de la volière humaine. Sophistes, démagogues, exaltés, idéalistes, le tout-venant de la pensée qui s’infuse et fulmine, se bousculaient aux Rostres. On les méprisait, on moquait leurs hardes, on parodiait l’harmonie contrariée de leurs gestes, on les bombardait de viandes avariées et d’étrons fumants, on les écoutait pourtant, car certains d’entre eux parlaient d’or, d’un or qui enseignait le mépris de l’or, dépréciait la morgue patricienne et démonétisait la gloire. Ces Chrysostome recherchaient l’inconfort, l’inconfort de penser à voix haute, de penser comme on brûle. On oublie toujours qu’à Rome, il y avait les jeux et les Rostres. Nous n’avons plus que les jeux, et le pain vient à manquer.

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