CATASTROPHES LENTES, CATASTROPHES LOCALES, par Michel Leis

Billet invité, en réponse au billet de Cédric Chevalier, « La stratégie du choc »

Je pense que nous sommes nombreux à partager votre analyse : « Le régime socio-technique actuel, pour utiliser un terme de théorie de la transition, ne peut en aucun cas se maintenir à moyen et à long terme ». Ne voyant aucune « action collective massive » se dessiner, l’idée d’un « momentum » qui survient à la suite d’une catastrophe majeure offre l’espoir d’une alternative, il nous suffirait de nous tenir prêts pour un grand soir qui ne manquera pas de se produire.

Pourtant, l’étude des catastrophes nous montre à intervalles réguliers des catastrophes lentes au caractère inéluctable. Telle langue de lave visqueuse descend irrésistiblement vers la ville, rendant inévitable la destruction de celle-ci. Les habitants se partagent entre ceux qui refusent l’évidence, ceux qui tentent de lutter contre des forces qui les dépassent et ceux qui prennent déjà leurs dispositions pour sauver l’essentiel de leurs possessions matérielles. Le jour où l’échéance se présente, la plupart s’en iront, le temps de la catastrophe n’aura été au final que celui nécessaire à son acceptation. Depuis le retour de la crise dans les années 70, les longues périodes de rémission, l’accès au pouvoir par le jeu des alternances de partis revendiquant encore une part de social dans leurs programmes, l’échec patent de ces politiques où la priorité reste donnée à l’économie, tout ceci ne serait qu’une ruse « inconsciente » du système pour donner aux individus le temps nécessaire à l’acceptation.

Par ailleurs, la plupart des catastrophes n’ont qu’une portée locale, les désastres planétaires sont peu fréquents dans l’histoire de l’humanité. La catastrophe que vous appelez de vos voeux pour amorcer le changement ne dérogera pas à la règle. Pire encore, elle me semble refléter un point de vue centré sur l’Occident. Pour les citoyens des BRICS, la période actuelle doit avoir un petit air de Trente Glorieuses, avec toutes les problématiques qui ont accompagné cette époque : répartition des fruits de la croissance, réduction des inégalités, accès à une consommation dépassant le cadre de la subsistance.

La catastrophe annoncée pourrait rejouer à l’envers l’anéantissement des civilisations d’Amérique par le colonisateur au 16ème siècle : l’afflux de l’or pillé à des civilisations déjà sur le déclin a donné un souffle nouveau à la croissance européenne. Demain, le retrait en masse des multinationales de marchés devenus peu attractifs pour se recentrer sur de nouvelles régions en plein essor et la fin de la pression qu’exerçait l’Occident sur les ressources pourraient donner un souffle nouveau à l’essor des nouvelles puissances dominantes. Une catastrophe régionale bienvenue en quelque sorte.

En tant que stratégie, on ne peut s’en remettre à un chaos local qui deviendrait le vecteur du changement. En 1973, sur l’île d’Heimaey en Islande, les sauveteurs ont arrosé jour et nuit les coulées du volcan Eldfell qui menaçait de fermer le port, lien vital pour l’île et source de toute activité. Le domaine de la lutte commence ici et maintenant.

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