Comment j’ai été vacciné contre l’extrême-droite, par Un Belge

Billet invité.

A vingt ans, il m’est arrivé de passer quelques jours et quelques nuits dans la rue. Je voulais savoir à quoi ressemblait le quotidien de ceux à qui je donnais tantôt une pièce tirée du fond de ma poche, tantôt un bout de sandwich, tantôt rien.

Un soir d’automne, nous étions quelques hommes échoués au milieu d’une rue piétonne et commerçante, dans la bonne ville de Liège, assis sur le sol, pendant que passait la foule. L’un jouait de la guitare, les autres fumaient, causaient, buvaient et faisaient le chapeau à tour de rôle. Nous étions plutôt de bonne humeur.

Un type s’est approché de notre petit groupe :

– Ça va, les gars ? Pas trop froid ?
– Ça va.
– Ça vous dirait, une bonne bière ?
– ?
– Allez, c’est ma tournée !

Et le voici qui donne à l’un de nous de quoi acheter des bières pour chacun, et qui s’installe. Ça discute. Les canettes arrivent. Le type nourrit la conversation. Le temps passe. La guitare s’est arrêtée. Et survient la partie instructive de la scène :

Moi, les gars, ça me fait mal de vous voir là. Obligés de vivre dans la rue. Pas de toit, pas de travail… Quand je pense à tous les étrangers qui vivent à l’aise à votre place, qui profitent du chômage pendant que vous en êtes à crever de froid !

Il développe, argumente, recueille des signes de tête, et finalement, désignant un passant de couleur :

Et regarde, celui-là, qui passe sans s’arrêter ! Il n’a pas de problème, lui ! Sale nègre, va !

Et il le dit bien fort, comme pour montrer l’exemple. Le passant ne se retourne pas. La foule glisse sur l’événement. Nous accusons le coup. Un ange (sombre) passe.

Je ne me souviens plus si je suis parti sans rien dire ou si je me suis disputé avec le type avant de m’éloigner. Le fait est qu’il était possible pour moi de quitter la scène. Ma (sur)vie ne dépendait pas de mes bons rapports avec le petit groupe. Je pouvais rentrer chez moi et « mettre fin à l’expérience » quand je voulais. Il en allait tout autrement pour mes camarades.

Aux élections communales de cette année-là, à Liège, dans une société civile infiniment moins dégradée que la nôtre, les formations d’extrême-droite ont réalisé un score cumulé de plus de 11 % (devant les écologistes). Convaincu d’avoir vu à l’œuvre un rabatteur d’une de ces formations, j’ai retiré de l’aventure deux enseignements.

D’une part, j’ai été vacciné à vie contre les discours de l’extrême-droite, y compris ceux qui semblent faire le plus écho aux malheurs du peuple. Je sais qu’après la bière offerte et le beau discours fraternel viendra (vient déjà) l’index pointé sur l’Autre Homme ou l’Autre Femme qui a le malheur de passer dans le champ : le coupable, n’importe lequel, qu’on désigne au chien bien dressé en lui criant « Attaque ! ».

D’autre part, et c’est la leçon la plus amère, j’ai compris que dans l’état de déréliction de la politique contemporaine, seule l’extrême-droite accorde encore une attention soutenue aux laissés pour compte, particulièrement en dehors des périodes électorales. Elle seule y trouve de l’intérêt, notamment en y recrutant du personnel pour accomplir ses basses besognes. Les autres formations politiques n’ont, elles, rien à faire de ce type de clientèle, qui déprime la croissance et n’offre strictement aucun return.

Je me trompe, Monsieur le Ministre ?

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  3. The prayer Michel Petrucciani 1985 https://www.youtube.com/watch?v=dDT34v9mKZo

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