L’inconnue chinoise : LONGUE ROUTE ET GRAND TOURNANT, par François Leclerc

Billet invité.

Dans quel processus sinueux la Chine est-elle à peine engagée ? Officiellement, dans une profonde mutation de son mode de développement, afin de diminuer sa dépendance aux exportations vers un monde en crise et de privilégier son marché intérieur. C’est tout du moins ce qu’a décidé le 3 ème plenum du Comité central du Parti communiste de novembre dernier. Mais c’est plus vite dit que fait, en dépit du caractère du régime, en raison des obstacles qui se dressent sur cette route en son sein, opposition de puissants intérêts menacés par la réalisation d’un tel tournant et inertie générale du système. Un longue route reste à parcourir entre l’adoption du haut d’une tribune de principes généraux et la mise en œuvre de mesures les traduisant dans les faits.

Telle une épidémie du siècle, la Chine croule elle aussi sous la dette privée et publique, mais pour des raisons qui lui sont propres ! Selon le FMI, cette dernière est passée de 130% à 200% du PIB entre 2008 et juillet dernier, si l’on additionne les prêts bancaires traditionnels et les créances qui ne le sont pas, dont le secteur en pleine expansion de la banque de l’ombre est à l’origine. En favorisant une telle croissance exubérante du crédit, le gouvernement chinois a voulu limiter avec les moyens du bord les effets de la diminution de ses exportations vers les pays occidentaux, tétanisé par les conséquences sociales potentielles d’une brutale chute de la croissance et hanté par le syndrome de l’effondrement de l’Union soviétique.

Mais l’allocation des crédits s’est révélée désastreuse. Afin de stimuler la croissance, des programmes pharaoniques d’aménagement, de construction d’habitations, de créations de voies de circulation et de transport ont été financés sans compter. Des surcapacités ont été créées dans l’industrie, notamment dans le ciment et l’acier. Ces investissements ne dégagent pas les recettes permettant de rembourser les emprunts, qu’ils aient été réalisés par les grandes entreprises d’État – ayant seules accès au système bancaire étatisé – ou par les autorités locales qui contournent l’encadrement du crédit auxquelles elles sont assujetties. Ces dernières ont de surcroit créé les bases d’une spéculation immobilière effrénée en vendant des terrains pour partiellement rembourser leurs emprunts, des villes nouvelles entières attendant leurs habitants.

Selon un audit officiel rendu public le 30 décembre dernier, le total des dettes, garanties et engagements des provinces, districts et municipalités aurait augmenté de 67% en trois ans et atteindrait l’équivalent de presque 2.100 milliards d’euros. Plus alarmant, environ 60% de cette dette arriverait à maturité d’ici la fin 2015. C’est via des investissements sans discernement financés par les collectivités locales que le régime chinois a cherché à sauver la situation, il en récolte désormais les fruits.

Le système bancaire se retrouve aujourd’hui assis sur un énorme tas de créances qui ne seront pas remboursées, ne laissant au gouvernement que deux solutions : le refinancement de cette dette pour voir venir, et la création de bad banks afin de la faire ensuite disparaître dans la plus grande opacité. La puissante Commission de la réforme du développement national vient de donner son assentiment à la première d’entre elles, ne faisant qu’entériner un fait accompli car une partie importante des nouveaux crédits alloués sert déjà au remboursement des précédents ; la création de bad banks est également en préparation, mais cette fois-ci au niveau régional, afin d’opérer à nouveau des tours de passe-passe décidés au plus haut niveau. En Chine, la dette est une affaire très politique.

La croissance de l’endettement a été de pair avec le développement d’un gigantesque secteur financier informel – toléré en raison de son rôle fonctionnel – afin de répondre à la demande des petites et moyennes entreprises sans accès au crédit des banques officielles. Ces dernières, d’ailleurs, ne répugnent pas à financer leurs consœurs informelles, tout comme les grandes entreprises publiques qui disposent de liquidités abondantes à bas prix ! Au regard des actifs dont les débiteurs disposent, et des réserves de devises de l’État estimées à 3.600 milliards de dollars, la dette chinoise est certes gérable, d’autant que le régime peut encore se permettre d’utiliser des procédés peu orthodoxes.

Cela n’ira toutefois pas sans accidents de parcours, comme l’ont déjà montré le blocage du marché interbancaire chinois et l’intervention de la banque centrale apportant dans l’urgence des liquidités. En fait d’amorce de mutation du modèle économique chinois, le caractère en trompe l’œil de la croissance économique qui a été stimulée dans la précipitation illustre que tout est à faire ! Selon des statistiques officielles à prendre avec des pincettes, la croissance se serait rétablie et aurait atteint 7,8% en rythme annuel au troisième trimestre 2013, à point nommé car l’atterrissage est prévu à 7,5%. Mais cette croissance repose sur des investissements à fonds perdus – ce qui n’est pas éternellement reproductible – et accessoirement sur un léger redémarrage des exportations.

Conjuguer le maintien de l’emprise du parti-État et une introduction autre qu’homéopathique de mesures d’ouverture et de libéralisation économiques à l’occidentale n’est pas une mince affaire. La deuxième puissance économique mondiale est un hybride par nature instable de plusieurs modes de production à la cohabitation de plus en plus délicate. Les dirigeants chinois n’ont pas fini de craindre de connaître le destin de Mikhaïl Sergueïevitch Gorbatchev…

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