Jaurès, la Dame aux lunettes noires et le Président, par Zébu

Billet invité

« Jaurès, il parlait pas comme vous », disait la Dame aux lunettes noires au Président en lui serrant la main et ne voulant décidément pas la lui lâcher. Le Président lui répondit qu’il était justement là pour ça. Enfin, pour parler de Jaurès, pas pour parler comme lui.

« Et c’est parce que le socialisme apparaît comme seul capable de résoudre cette contradiction fondamentale de la société présente, c’est parce que le socialisme proclame que la République politique doit aboutir à la République sociale, c’est parce qu’il veut que la République soit affirmée dans l’atelier comme elle est affirmée ici ; c’est parce qu’il veut que la nation soit souveraine dans l’ordre économique pour briser les privilèges du capitalisme oisif, comme elle est souveraine dans l’ordre politique, c’est pour cela que le socialisme sort du mouvement républicain. C’est la République qui est le grand excitateur, c’est la République qui est le grand meneur : traduisez-la donc devant vos gendarmes! (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.) »
(…)
Il vous suffit de jeter un coup d’oeil rapide sur la marche de la production dans notre pays, pour constater que dans l’ordre industriel, peu à peu la grande industrie, l’industrie anonyme, servie par les puissants capitaux et par les puissantes machines, se substitue de plus en plus au petit et au moyen patronat, et qu’ainsi l’abîme s’élargit et se creuse de plus en plus entre ceux, de plus en plus rares, qui détiennent les grands moyens de production, et ceux, de plus en plus nombreux, qui ne sont que des salariés, livrés à toutes les incertitudes de la vie. (…)
Eh ! messieurs, est-ce que vous vous imaginez – je crois surprendre dans des rumeurs indistinctes une objection qu’on nous adresse très souvent – est-ce que vous vous imaginez que nous sommes assez ineptes, assez barbares pour prétendre que c’est là un mal ? Mais non ! nous saluons au contraire dans la machine la grande libératrice qui permettra d’alléger un jour l’humanité du fardeau du travail servile qui pèse sur elle, (Applaudissements sur plusieurs bancs aux extrémités de la salle.) Seulement, ce que nous constatons, c’est que ce développement prodigieux du machinisme, qui en lui-même est un bien, a dans le régime spécial de la production qui s’appelle le régime capitaliste, cet effet saisissant que de plus en plus la puissance économique appartient à un nombre plus restreint de producteurs, qu’il devient de plus en plus impossible au simple salarié, à celui qui n’a que ses bras, d’arriver à l’autonomie, à la propriété ; que le régime actuel est la lente et cruelle expropriation de ceux qui n’ont pas les grands capitaux, et qu’il prépare cette concentration souveraine du capital que nous voulons réaliser, nous, pour restituer à tous les travailleurs, dans la propriété nationale, leur part des instruments de travail. »

(Jean Jaurès, « La République et le socialisme : réponse à la déclaration du cabinet Charles Dupuy », intervention lors de la séance du 21 novembre 1893 à l’Assemblée Nationale)

Le Président a, paraît-il, prononcé un discours en hommage à Jean Jaurès, cette fois unanimement salué.

Il a été hué, probablement par ceux-là même qui l’ovationnaient jusque dans les rues de Carmaux avant qu’il ne soit élu Président.

Mais le plus important est que le Président n’a pas vraiment fait ce que lui avait demandé la Dame aux lunettes noires, qui lui avait pourtant longuement tenu la main.

Par un soir d’été, on a tué Jean Jaurès et des millions de Français se sont sentis d’un coup orphelins. Mais il y a d’autres moyens aujourd’hui de perpétuer son assassinat et de désespérer les Français.

Il suffit de lui ‘rendre hommage’.

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