Un vote dont je ne peux me réjouir, par Michel Leis

Billet invité.

Ceux qui sont déjà sortis du système n’ont plus rien à perdre. Ils ne sont plus dans le cadre et par conséquent, ils n’ont plus aucune raison de respecter qui que ce soit (personne et famille) ou quoi que ce soit (la propriété chèrement acquise).

Ceux qui bénéficient des aides sociales et qui ont baissé les bras ont compris depuis longtemps que le régime d’aide ne s’arrêterait jamais, sauf à imaginer qu’un gouvernement prenne le risque d’une insécurité totale, voire d’une révolution. Cependant, comme les budgets sociaux sont mis sous pression, une partie de ces personnes se perçoivent en concurrence avec les autres bénéficiaires de ces aides et ils trouvent dans le discours du FN une réponse à cette angoisse.

Ceux qui bénéficient des aides sociales et qui se battent encore sont dans la désespérance. Ils perçoivent combien les chances de s’en sortir et de retrouver un travail décent (ou de survivre dans un travail trop mal payé) sont minimes. Il est fatal que le discours de l’exclusion qui annonce vouloir rétrécir le champ de la concurrence dans le domaine de l’emploi trouve un écho dans cette population.

Ceux qui ont tout à perdre dans les prochaines années sont les membres d’une classe moyenne élargie. Elle est bien consciente qu’elle sera mise à contribution quand il faudra payer les pots cassés, les cadeaux fiscaux ponctuels ne cachent pas les dures réalités à venir : elle est et reste la principale réserve fiscale, la seule à portée des gouvernements dans l’état actuel des choses. Une partie d’entre elles a payé durement les pots cassés de la bulle immobilière et ses rêves de sécurité. Et pour finir, cette propriété chèrement acquise se retrouve menacée par ceux qui sont passés de l’autre côté de la barrière. Cette classe moyenne élargie est particulièrement réceptive à un discours sur l’ordre et la sécurité et qui évoque aussi une baisse de la fiscalité.

C’est la grande force du discours de MLP. D’un côté, elle s’adresse et parle aux problèmes de chacun, de l’autre elle réussit le mariage de la carpe et du lapin. En effet, une partie des problèmes de la classe moyenne proviennent de la montée inexorable des budgets sociaux, de l’autre sauf à croire que le chômage s’arrêterait d’un coup de baguette magique, il est fou de penser que le programme du FN ne sacrifiera pas l’une ou l’autre branche. Compte tenu de son électorat, je parierais bien sûr pour les programmes sociaux. Mais c’est bien là la grande force de ce discours essentiellement défensif, ceux qui vont payer, ce sont les autres.

Mais dénoncer l’imposture ne suffit pas. Il faut construire une parole alternative. Car contrairement à Paul Jorion, je ne me réjouis pas de cette grande claque adressée par les électeurs aux grands prêtres de cette religion féroce. Tous les discours ne sont pas équivalents en la matière. La tentation du repli sur soi qui se fait jour un peu partout en Europe n’est jamais bon signe, elle a toujours été le prélude à des révoltes intérieures ou des guerres extérieures. Ensuite, pour certains partis, ce sont bien les préoccupations intérieures qui sont à l’agenda, c’est-à-dire la conquête du pouvoir. Or être gouverné par un parti populiste et xénophobe ne peut en aucun cas constituer une bonne nouvelle. Et que l’on ne vienne pas me dire que cela n’arrivera pas, la dynamique enclenchée ces dernières années me semble inéluctable.

Dans l’analyse des résultats européens, si l’on peut se réjouir de la percée de Syriza en Grèce ou celle des indignados en Espagne (je mets à part le cas du mouvement 5 étoiles qui me paraît beaucoup moins clair idéologiquement), il faut noter que ces partis ont fait une percée là où  cette classe moyenne élargie a été touchée de plein fouet. Au Danemark, au Royaume-Uni et en France, ce sont bien les discours défensifs et à destination des classes moyennes qui ont fait le plein.

L’une des faiblesses du discours de la gauche radicale, c’est qu’il établit de fait une ligne de partage au sein de cette classe moyenne élargie, or il me semble que les aspirations et les craintes sont similaires aux deux extrémités de ce groupe. Le discours d’une gauche alternative évoque à juste titre un mode de développement durable qui n’est pas soutenable.

On ne peut gagner les élections sans emporter le vote de cette classe moyenne. Si un parti souhaite donner un grand coup dans la fourmilière et veut aujourd’hui conquérir le pouvoir, s’il veut en même temps rester fidèle à des idéaux humanistes, il doit mettre aujourd’hui des priorités et s’adresser aussi à des problèmes qui ne font pas partie « naturellement » de son discours. Parler de sécurité sans stigmatiser, parler de la fiscalité en étant clair dans ce domaine sur la fiscalité des entreprises, de l’épargne et du patrimoine, ne pas remettre en cause par principe un concept de propriété qui représente pour le plus grand nombre la sécurité. Certains objectifs nécessaires dans le long terme devront être mis entre parenthèses. Faute d’une telle approche, il est à craindre que la seule alternance qui nous soit offerte ait le goût des cendres.

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