Le rapport de force comme facteur économique, par Nadir (Nadj Popi)

Billet invité.

J’insiste de nouveau sur la thèse selon laquelle Georg Simmel (1858 – 1918) a forgé le programme de recherche de John Maynard Keynes (1883 – 1946) dans toute sa richesse pluridisciplinaire et sa cohérence théorique : de la science de l’éthique (sciences sociales ou morales) à l’économie politique et la philosophie politique (nouveau socialisme : socialisme utopique scientifique) en passant par la psychanalyse.

Outre Keynes, Simmel a aussi forgé Karl Polanyi (1886 – 1964) mais aussi Friedrich von Hayek (1899 – 1992) et les ordolibéraux : le néolibéralisme est un socialisme utopique scientifique au bénéfice des rentiers avec pour programme de planification spontanée (planification décentralisée : processus d’essais et d’erreurs, utopie concrète) par la concurrence.

La thèse que je soumets est que la rigidité des prix (comme des salaires nominaux) résulte de conventions sociales (normes sociales) : cette théorie proprement keynésienne provient du cadre théorique simmélien selon lequel l’illusion monétaire procède de conventions sociales.

Cette théorie des conventions sociales, à l’œuvre dans la sociologie de Simmel, a irrigué les travaux de George Akerlof sur l’asymétrie informationnelle, raison pour laquelle Akerlof, comme Keynes, engage une réflexion sur le rôle oublié des conventions sociales pour l’étude de la macroéconomie.

Sur le plan plus sociologique, nous avons tous à l’esprit l’analyse simmélienne engagée par Erving Goffman (1922 – 1982 : sociologue simmélien par excellence) pour souligner le rôle des conventions dans les interactions sociales (Les Cadres de l’expérience, 1974).

Comme l’indiquent les recherches de David Frisby, la réception des idées de Simmel en Grande Bretagne s’est faite au sein de la revue Mind dont les contributeurs s’appellent J.S. Mackenzie (1860 – 1935), J.M.E. McTaggart (1866 – 1925) ou encore G. E. Moore (1873 – 1958). (C’est dans cette même revue où fut écrite une importante recension de La philosophie de l’argent de Simmel).

Le fondement épistémologique des sciences sociales (sciences de l’éthique ou sciences morales) réside dans la philosophie de l’histoire de Simmel selon laquelle le futur devient la force motrice excessive du présent.

Le principe d’incertitude désigne la philosophie ouverte de l’histoire de Simmel.

C’est à l’aune de cette philosophie ouverte de l’histoire que Simmel va entreprendre une relecture du dualisme contenu/forme ou sujet/objet proposé par Kant (et Hegel) : théorie de la non identité entre sujet et objet (dialectique négative de Theodor Adorno [1903 – 1969]) où l’objet devient la force motrice excessive du sujet.

Ainsi, l’intérêt, d’une relecture de Kant et Hegel, par ceux qui ont fortement influencé Keynes (McTaggart et G. E. Moore) doit être compris à l’aune du réexamen de Kant et Hegel engagée par Simmel et relayée par Mackenzie, figure simmélienne anglaise qui a nourri McTaggart et Moore.

Le fondement épistémologique de la science de l’éthique (science morale ou sociale) procède indubitablement du principe d’incertitude c’est-à-dire d’une conception ouverte de l’histoire.

Simmel a donc proposé une nouvelle philosophie de l’histoire dans laquelle le futur est la force motrice excessive (non-identité, asymétrie) du présent : cette conception du temps est le fondement épistémologique de l’économie politique de Keynes.

Contre la loi de Jean-Baptiste Say (1767 – 1832) selon laquelle l’offre créé sa propre demande, Keynes propose une théorie où la demande est la force motrice excessive (déséquilibre) de l’offre.

Cette dynamique « excessive » est aussi à l’œuvre lorsqu’il s’agit de la demande globale ou agrégée : la demande globale est beaucoup plus que la somme des demandes individuelles.

Les fondements microsociologiques de la macrosociologie de Simmel est à l’origine des fondements microéconomiques de la macroéconomie de Keynes : un tel postulat est d’une extrême importance pour réfuter l’argument central et non moins spécieux des contempteurs de Keynes qui affirment que sa macro-économie ne dispose pas de fondements microéconomiques.

Le caractère excessif de l’incertitude opère aussi pour la théorie de l’asymétrie informationnelle (Akerlof).

Simmel propose une sociologie du secret et des sociétés secrètes (Secret et sociétés secrètes 1906) : le secret est constitutif de l’interaction sociale.

Le secret est la force motrice excessive de l’interaction sociale : c’est le caractère excessif du secret ou du mensonge qui donne à l’interaction sociale sa nature asymétrique.

La maxime de Jacques Lacan (1901 – 1981) qui affirmait que la vérité a la même structure que la fiction peut incontestablement s’appliquer à la définition du prix.

Comme nous l’avons mentionné ci-dessus, l’objet devient la force motrice excessive du sujet, le secret (ou le mensonge) est la force motrice excessive du prix qui lui confère tout son caractère asymétrique.

Cette thèse de l’asymétrie informationnelle consubstantielle à la formation du prix sur un marché fut défendue par Akerlof dans son célèbre article relatif au marché des voitures d’occasion (The market for « Lemons »1970).

Le secret ou le mensonge fonctionnent comme la structure inhérente des prix leur donnant leur essence asymétrique : cette structure des prix fonctionne comme une illusion (illusion monétaire), mais une illusion structurant la réalité objective des prix.

Cette structure inhérente des prix en tant qu’illusion correspond à une convention ou à une norme sociale comme force motrice excessive des prix.

Ces normes sociales ou conventions sociales reflètent un rapport de force favorable à une classe sociale.

Par conséquent, toute convention ou norme sociale fonctionne comme une illusion structurant les prix : on retrouve ce phénomène chez Hayek avec la notion de règles abstraites (le concept de constitutionnalisation procède de ces règles abstraites : il s’agit de principes économiques, d’idées abstraites émanant d’une classe sociale déterminée fonctionnant comme force motrice excessive des politiques économiques).

Le concept de prix rigides chez Keynes, comme le concept de constitutionnalisation des politiques économiques, renvoient à la rigidification des politiques économiques.

Le rôle majeur joué par les conventions sociales dans la rigidité des prix est aussi à l’œuvre pour ce qui concerne la rigidité à la baisse des salaires nominaux : les conventions sociales sont la force motrice excessive (à la hausse) des salaires nominaux.

Le rôle majeur des conventions sociales rend, de facto, impossible toute politique de flexibilisation du marché du travail (suppression des syndicats, précarisation des emplois) sans que celle-ci ne vienne perturber les conventions et normes sociales en provoquant du chômage par de la déflation (stagflation).

Notre réflexion ayant trait au rôle des conventions sociales comme constitutives des prix nous amène tout naturellement à nous pencher sur les effets réels de la variation de la quantité de monnaie sur la répartition de la richesse entre classes sociales.

Simmel proposa dans La philosophie de l’argent (1900) une théorie de l’illusion monétaire (d’une grande importance pour Keynes) qu’il nomma « superadditum de la monnaie » selon laquelle tout changement dans le quantum de monnaie en circulation change la répartition de la richesse entre classes sociales.

Cette théorie des effets réels (sociaux) des fluctuations de la monnaie est non seulement à l’origine de la théorie des crises d’Hayek mais elle joue aussi un rôle dans la genèse de la théorie des conséquences réelles de la monnaie proposée par Keynes (théorie pure de la monnaie par exemple).

Pour Simmel et donc pour Keynes, la monnaie n’est pas neutre : d’où la nécessité urgente de proposer une critique keynésienne (simmélienne) de l’euro où la monnaie unique provoque du chômage par de la déflation (stagflation).

La monnaie fonctionne véritablement comme une norme, une convention sociale (rapport de force favorable à une classe sociale) : c’est la définition du phénomène d’illusion monétaire.

C’est la raison pour laquelle il faut repenser la question du taux d’intérêt chez Keynes.

Il ne suffit plus de définir le taux d’intérêt comme seulement l’efficacité marginale du capital. Le taux d’intérêt est défini par une norme ou convention sociale c’est à dire par un rapport de classe qui détermine la part de la richesse qui rémunère les capitalistes.

Le taux d’intérêt ne dépend pas seulement du temps (richesse future actualisée) mais d’un rapport de force entre classes sociales au sein de la structure productive.

Plus que jamais ici, Keynes est profondément simmélien.

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