BNP Paribas et les sanctions : « Même pas mal ! », par Zébu

Billet invité.

Pendant que l’on scrute les paradis fiscaux dans la liste des pays où s’exercent nos banques franco-françaises, liste imposée lors d’un amendement défendu par des députés PS et EELV en 2013 à l’Assemblée Nationale contre l’avis du précédent ministre des finances Pierre Moscovici, le ‘choc’ de la matinée est en passe d’être absorbé : l’amende, historique, monumentale, pantagruélique que BNP Paribas se devra de payer aux autorités américaines.

Lesquelles ne se sont pas privées, afin de savourer chaque instant de cette ‘victoire de la justice’ de délivrer de nombreux détails, ceux que l’on connaissait déjà (‘fraude’, ‘collusion’) et ceux que dont on était loin de s’imaginer (190 milliards de dollars de transactions concernées, des mails internes à la banque faisant état des processus de la fraude). De sorte qu’en regard là encore du crime commis (et reconnu par la BNP Paribas par cette démarche engagée de plaider-coupable), on ne peut qu’être assez admiratif de la force de l’aléa moral dont a certainement dû se prévaloir la BNP pour plus que limiter la casse : au regard des sommes engagées, une taxation rétroactive supplémentaire de seulement 5% sur le chiffre d’affaire …

Certes, la douloureuse sera douloureuse cette année 2014 pour la banque, qui se devra certainement de renoncer à ses bonus et dividendes distribués allègrement mais certainement pas aux transactions en dollars, lesquelles ne seront restreintes qu’à certaines matières premières.

À la banque d’un monde qui ment, on doit certainement encore faire la fête aujourd’hui, et pas pour la qualification de l’équipe de France de football pour les quarts de finale du mondial.

 

Car il y a un élément qui permet d’étalonner aisément une telle sanction infligée à la banque, comme le sont d’ailleurs les applaudissements du Medef pour une mesure économique présentée comme une mesure de justice sociale par un gouvernement : la bourse de Paris, ayant pris connaissance de l’accord, s’en vint à gratifier le titre BNP Paribas d’un +3% dès la matinée.

« Anticipation » dira-t-on, « Acclamation » pourrait-on répondre, des marchés mondiaux à une banque qui a su jusqu’au bout préserver l’essentiel, à savoir préserver la possibilité de réaliser des transactions en dollars (‘sauvegarder le business’, son futur ‘cœur de cible’ américain si prometteur que la BNP continue d’escompter malgré cela une progression de 10% de son chiffre d’affaire dans les années à venir) mais aussi, au regard des magouilles commises sur presque une décennie, un simple carton jaune.

 

« New ball, new game, same player » ! [1] semble donc crier (à +3%, cela signifie qu’on crie sur les marchés financiers) ce monde qui ment et qui acclame son champion, qui s’en remettra rapidement, malgré ce coup de semonce, certainement pas en tout cas un coup d’arrêt.

Car déjà, on annonce d’autres remplaçants dans ce même jeu de poker menteur où l’on déclare la main sur le cœur respecter toutes les chartes éthiques passées, présentes et futures tout en regardant sous le tas de cartes celles qui seront distribuées. Crédit Agricole et la Société Générale pour les banques françaises sont annoncées mais aussi des banques allemandes (Commerzbank, Deutsche Bank) et italiennes.

Et là encore, on retrouve tout le Gotha de la finance internationale, les banques suisses (Crédit Suisse), hollandaises (ING) et anglaises (Lloyds, HSBC, RBS) ayant déjà été sanctionnées, à une heureuse époque que les moins de 2 ans ne peuvent pas connaître, celle où les amendes pleuvaient par centaines de millions seulement.

 

Or, c’est justement à l’aune de ce jugement de la BNP Paribas qu’il sera très intéressant d’étudier ce qui va advenir dans les mois qui viendront, d’abord justement parce que les sanctions vont s’étendre à un nombre suffisant d’acteurs bancaires pour que l’on puisse commencer à parler d’effet systémique (du moins en Europe) et ensuite parce que dans le contexte actuel géopolitique qui est le nôtre, où certains acteurs commencent à réfléchir à réorienter les flux financiers vers d’autres cieux (et donc, en d’autres monnaies), comme les Russes, concernés par les sanctions américaines décidées sur le dossier ukrainien, ou les Chinois, qui passent lentement le yuan du statut de monnaie non convertible à celui de monnaie internationale (accords de swaps puis compensation du yuan à la City, à Francfort et bientôt à Paris), les acteurs financiers, monétaires et politiques réfléchissent de plus en plus au rôle que le monde a laissé les États-Unis s’attribuer à soi-même avec leur monnaie. L’appel, certes mezza voce mais néanmoins fait dès aujourd’hui, de Michel Sapin à faire de l’euro une monnaie alternative de compensation sur le sol européen afin d’éviter tous ces problèmes causés par les lois américaines sur leur sol (ah la la ! ces lois de régulation bancaire et financière, quel problème, m’en parlez pas !) participe ainsi clairement de ces enjeux.

Le dicton « Le dollar, notre monnaie, votre problème » pourrait bien ainsi s’inverser si les autorités judiciaires américaines s’évertuaient à pousser les feux de leur avantage au-delà de ce qu’il était ‘raisonnable’ d’envisager, à savoir un bon ‘cash-back’ ponctuel et un gros bénéfice politique pour ceux qui y participèrent.

Certes, ce n’est pas demain qu’une telle « révolution de chambre de compensation » se déroulera mais il demeure qu’en l’état actuel de l’atonie des positions de la Fed mais aussi de l’économie américaine, les immenses réserves de dollars acquises patiemment par les banques centrales des pays émergents pourraient bien se transformer en monnaies diverses et variées, pour que le dicton se transforme en « Le dollar, ‘notre’ monnaie, votre problème ». Car l’impossibilité pour la Fed (du moins actuellement) de relever les taux d’intérêt alors que la déflation sévit ‘contraint’ tous les investisseurs en manque d’opportunités à dérouter les immenses liquidités dont d’ailleurs toutes les banques centrales du monde les abreuvent à taux gratuit ou quasi vers le saint Graal du rendement maximal, et quoi d’autre dans un tel contexte d’euthanasie des rentiers obligataires que de bonnes vieilles tensions monétaires laissées en roue libre dans un monde sans système monétaire et pseudo ‘régulé’ par les prétentions d’un roi Dollar qui doit s’en remettre à la puissance publique (la justice !) pour pouvoir un tant soit peu faire régner l’ordre en apparence …

[Post Scriptum : et pendant ce temps là, le Shaddock National cire les pompes des « intérêts de la France » qui méritent le respect « en tout lieu et en toute circonstance », ce qui évite de devoir essayer de comprendre de quoi il retourne exactement, et permet de continuer à chercher en toute quiétude, midi à quatorze heures…]

[1] « Balle neuve, nouveau jeu, même joueur » !

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