L’herbe sera-t-elle encore verte dans le futur ?, par Cédric Chevalier

Billet invité.

Dans la rubrique des “fait divers”, de la petite histoire qui nous divulgue les lignes de forces macroscopiques sous-jacentes de notre monde : la terrible sécheresse qui sévit en Californie et la pénurie d’eau qui commence à atteindre la population américaine.

Encore bien loin d’atteindre le besoin en eau destinée à étancher la soif vitale, la pénurie californienne atteint le désir (et non le besoin dans ce cas-ci !) de reconnaissance sociale, qui s’exprime aussi à travers le concept de “consommation ostentatoire”, défini par  le socio-économiste Veblen, et dont on taxe plus communément les tenants de snobisme. Ce désir, c’est celui du gazon bien vert et bien tondu de la banlieue pavillonnaire américaine de rêve, qu’on connait bien à travers la production filmographique hollywoodienne. Ce désir est érigé en norme sociale et sanctionné apparemment par des règlements municipaux stupides, en plus de mettre en jeu l’opprobre vicinal informel.

Je vois dans ces petits phénomènes à l’apparence futile les prémices des effets du dérèglement climatique sur le fonctionnement de nos sociétés riches. Pour leur part, on sait que les pays du Sud et/ou pauvres subissent déjà bien des conséquences autrement plus vitales du dérèglement climatique. Exemple extrême : la disparition pure et simple du territoire insulaire par montée du niveau de la mer. Pour les pays riches, pas encore de conséquences vitales. A ce stade. Bien sûr, l’Australie, la Méditerranée et les zones proches des tropiques et du cercle polaire connaissent déjà des changements majeurs de leurs environnements, avec une augmentation de la fréquence des événements climatiques et météorologiques destructeurs (cyclones, sécheresses, incendies, fonte du pergélisol, …). Pour le reste, il n’est pas surprenant que le pays le plus consommateur de ressources naturelles soit parmi les premiers dans la catégorie des plus riches à être touché par l’avant-garde des contraintes à venir. L’extension de son usage des ressources est en effet telle qu’il va subir de plein fouet le rapprochement des limites environnementales de son périmètre de fonctionnement habituel.

C’est “l’american way of life” glouton qui commencerait à être remis en question de façon subtile dans cette histoire de gazon.

De manière extraordinaire, la société américaine est tellement dynamique et créative qu’elle réussit déjà à exprimer les voies possibles du changement : d’un côté, des entrepreneurs cyniques proposent de verdir artificiellement votre pelouse jaunie et des clients satisfaits constatent en plus qu’ils ne doivent plus l’arroser pendant de nombreux mois, ce qui leur fait économiser de précieux dollars ; de l’autre, des paysagistes proposent à des clients plus intègres de retrouver dans leurs jardins la végétation qui convient à une zone désertique californienne, ce qui permet d’épargner encore mieux l’eau et d’économiser tout autant de dollars. Cet exemple trivial exprime les deux voies qui s’affrontent dans nos sociétés pour entamer la nécessaire transition pour que la sphère humaine réintégre les limites de la biosphère. Premièrement l’entêtement technologique stupide, le tout à la solution technique, qui consiste à continuer à se cogner aux murs de la réalité comme un animal stupide, à vouloir à tout prix tordre le bras de “mère nature” (à son extrême, il conduit au fantasme de l’artificialisation totale de la planète, au gazon artificiel universel et éternellement vert, une sorte d’étoile de la mort technosphérique digne de Star Wars, mais dont le pouvoir d’anéantissement aurait été dirigé vers elle-même). Deuxième voie : l’intégration humaine harmonieuse dans son substrat naturel, qui consiste à comprendre la réalité environnementale fondamentale pour s’y adapter et agir en conséquence en fonction de ses évolutions (qui conduit à son extrême à la reconnaissance de l’Homme comme une partie, tout à fait singulière et précieuse toutefois, du Tout vivant biosphérique et qui mène à la symbiose de sa société avec le reste du règne du Vivant).

Les premières ébullitions sociales très singulières (lettres anonymes, annulation de règlements municipaux idiots, nouvelles activités commerciales, etc.) constatées dans cet article représentent bien selon moi une des luttes de pouvoir fondamentales, si pas La lutte fondamentale autour de l’enjeu environnemental (puisqu’elle a comme enjeu notre survie à long terme), qui va s’exprimer à travers des phénomènes sociaux bien plus violents et radicaux que ces premières querelles de voisinage, et auxquels nous devons nous attendre au cours du XXIème siècle.

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