La classe moyenne, une espèce menacée (I), par Michel Leis

Billet invité.

Définir la classe moyenne

Le livre de Piketty [i] a focalisé l’attention sur les problèmes de répartition, que ce soit pour le revenu, entre capital et travail, ou pour le patrimoine dont la distribution est encore plus inégalitaire que celle des revenus. Le court 20e siècle a vu la montée d’une large classe moyenne, à la fois en termes de revenu et de patrimoine. Pourtant, comme le révèle le livre de Piketty, la tendance à la concentration qui a subi un creux pendant cette période connaît une dynamique nouvelle en ce début de 21e siècle. Sans présupposer d’un futur dont nous sommes les acteurs, une tendance semble se dégager du chaos : la remise en cause de cette classe moyenne élargie. La concentration des richesses qui s’accélère s’accommode de plus en plus mal de cette masse d’individus qui souhaite préserver un bien-être et un confort matériel difficilement acquis. Le contexte qui a présidé au saupoudrage de la richesse change peu à peu : la valeur se crée sur d’autres formes de consommation, la rareté relative de la main-d’œuvre qualifiée n’est plus de mise. Dans ces conditions, pourquoi continuer à nourrir les rêves de cette classe intermédiaire quand sa capacité à consommer l’intégralité de son revenu est sa seule valeur ajoutée ? Il est temps d’enterrer la classe moyenne et ses aspirations devenu obsolètes.

Dans le discours économique, deux analyses contradictoires se font jour : d’un côté la classe moyenne connaîtrait un développement sans précédent dans le monde, de l’autre elle tendrait à disparaître. Dans le récent rapport Pisani-Ferry sur le futur de la France à 10 ans, on voit ainsi évoquées ces deux hypothèses à quelques pages d’intervalle : d’un côté, le rapport évoque le délitement de la classe moyenne comme une possibilité, sinon une probabilité si rien n’est fait pour contrecarrer [ii] cette tendance ; de l’autre, ce même rapport évoque l’irrésistible montée de la classe moyenne dans le monde illustrée par un graphique :

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La montée de la classe moyenne mondiale : distribution globale du revenu, 1988 et 2008

Lecture : le graphique indique, pour deux dates différentes, la distribution selon leur revenu de l’ensemble des habitants de la planète, quel que soit leur pays de résidence. Il donne donc une image de l’inégalité du revenu entre les individus, non entre les nations.

Source : Lakner et Milanovic (2013) in « Le rapport Pisani sur la France dans 10 ans

Ces deux propositions apparemment contradictoires ne sont pourtant pas totalement incompatibles. D’un côté, ce qui faisait la spécificité de la classe moyenne en Occident disparaît. De l’autre, le développement d’une classe moyenne dans un certain nombre de pays ne signifie pas pour autant qu’elle représente un pourcentage important par rapport à la population totale. Seule, la taille de ces pays fait que ce groupe d’individus devient une cible de choix pour les entreprises occidentales qui tente de dupliquer les stratégies qui leur ont fort bien réussi dans les pays développés. La question est de savoir si elle peut s’élargir au-delà de ce groupe et constituer une classe moyenne élargie similaire à celle qui s’est formée en Occident. En l’état actuel des choses, je pense que l’on peut plutôt voir dans ce groupe l’embryon d’une future classe aisée.

La première difficulté à propos de la classe moyenne est de la caractériser. Dans la plupart des articles, il s’agit avant tout d’un vocable fourre-tout. Les approches statistiques par tranche de revenus ou par rapport au revenu médian [iii] d’un pays ne recouvrent pas la réalité des individus. Elles tendent à regrouper sous une même entité des réalités très différentes. De plus, la classe moyenne dans cette approche existe par construction [iv] puisqu’elle est définie par rapport à la moyenne ou la répartition des revenus. Il en va de même pour une définition par le métier, le statut relatif des professions évolue trop rapidement pour définir une classe sociale.

Par exemple, les enfants de la classe aisée peuvent apparaître en début de carrière comme appartenant à la classe moyenne si l’on s’en tient aux critères de revenus, alors que l’aide familiale lors de l’installation tend à rattacher ces jeunes aux classes aisées. Les enfants des classes aisées ont très tôt des capacités d’épargne. A l’opposé, des cadres d’origine modeste qui n’ont jamais bénéficié de l’aide familiale et se sont endettés lourdement pour leur logement ou leurs études vont vivre pour longtemps dans le domaine des dépenses sous contraintes. C’est précisément la définition que je me propose de donner : la classe moyenne est le groupe d’individus disposant d’un surplus significatif après les dépenses préengagées (le logement, les impôts, les abonnements et les assurances) et les dépenses de survie [v] (une part des dépenses de nourriture, d’habillement, de santé et les coûts de transports liés à l’accès au travail). Cependant, le montant de ce surplus n’est pas suffisant pour avoir de manière régulière une double affectation : d’un côté vers des dépenses qui ne sont pas gouvernées par des besoins immédiats, et de l’autre, vers une épargne dépassant le simple réflexe de précaution, ces quelques dizaines d’Euros par mois mis de côté pour d’éventuels coups durs (en excluant l’achat du logement sur lequel je reviendrai plus loin dans la deuxième partie de ce billet). C’est très précisément la limite avec les classes aisées qui ont la capacité à procéder de manière permanente à cette double affectation [vi].

Ce qui est en jeu, c’est le montant qu’un ménage peut réellement arbitrer sans que cet arbitrage ne soit dicté par la nécessité. Autrement dit, il peut aussi bien être dicté par le principe de plaisir qu’être mis de côté dans une volonté de créer un patrimoine. Si l’affectation se fait vers les achats de biens et de services, le plus souvent, ceux-ci refléteront la norme de consommation[vii]. C’est bien l’apparition d’un surplus au-delà de l’ensemble des dépenses contraintes (préengagées et survie) qui a présidé au développement des Trente Glorieuses et au développement de la classe moyenne.

L’intérêt d’une telle définition est qu’elle est beaucoup plus en phase avec la réalité vécue des individus. La hausse de la part des dépenses contraintes dans le budget des ménages est parfaitement cohérente avec cette sensation de baisse du pouvoir d’achat si souvent exprimé sans jamais être reflétées dans les statistiques officielles. C’est ce que retrace le tableau ci-dessous qui fait apparaître cette montée irrésistible des dépenses préengagées.

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Pour autant, les postes de dépenses qui relèvent pour l’essentiel de la nécessité offrent aussi des possibilités d’arbitrages, mais ceux-ci ne sont pas de même nature. C’est un arbitrage entre produits et services qui seront achetés, quoi qu’il arrive. Ils sont liés à un changement de l’offre, à des tentatives de sauver ce qui peut l’être avec des évolutions parfois contradictoires. Certains sacrifices seront faits dans des domaines considérés comme secondaires ou moins visibles. Se maintenir dans la classe moyenne devient un objectif autonome. Les menaces qui pèsent sur celle-ci rappellent que l’existence d’une classe moyenne quantitativement importante relève d’une double exception : géographique et historique.

Exception géographique tout d’abord : même si les statistiques mondiales font apparaître une baisse relative de la pauvreté, la moitié de la population mondiale vit avec moins de 2$ par jour, la répartition des richesses reste extrêmement inégalitaire. La proportion d’individus qui possède cette capacité d’arbitrage est extrêmement réduite dans la plupart des pays, ce que montre clairement une carte du coefficient de Gini dans le monde.

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Coefficient de Gini: 0 représente l’égalité parfaite, 1 représente une inégalité totale. Même s’il n’est qu’un indice de synthèse, il permet d’avoir une bonne vue de la répartition des revenus dans un pays.

Il est probable que le gris sur la carte qui illustre le manque de données pour certains pays d’Afrique et d’Asie centrale ne recouvre en réalité du rouge ou du rouge foncé

Exception historique, car la réalité d’une grande majorité des individus jusqu’à la fin du 19e siècle est celle de la survie où presque toutes les dépenses sont contraintes, le surplus quand il existe est de l’ordre des quelques pièces que l’on met dans le bas de laine. Si les périodes qui précèdent voient l’apparition d’une classe de bourgeois et d’artisans aisés, cette classe reste quantitativement limitée jusqu’au 19° siècle.

Dans le prochain billet, j’analyserai les facteurs qui ont conduit à l’apparition d’une classe moyenne élargie au 20ème et ceux qui conduisent à sa disparition aujourd’hui.

 

[i] Le Capital au XXIe siècle, Le Seuil 2013

[ii] « …les individus les plus créatifs verraient leur productivité et leur revenu décupler. En résulterait une forte polarisation du marché du travail, facteur de délitement de la classe moyenne et d’inégalités, tant entre catégories sociales qu’entre individus au sein d’une même catégorie » in « Le rapport Pisani sur la France dans 10 ans

[iii] Elle est définie dans certains pays comme une plage de fluctuation autour du revenu médian

[iv] C’est une difficulté auquel n’échappe pas Piketty qui les défini comme les « 40% du milieu », c’est-à-dire les ménages dont les revenus se situent entre le 6ème et le 9ème décile.

[v] Ce dernier groupe de dépenses est aussi soumis à des arbitrages par les individus qui ne vont pas sans quelques conséquences économiques,

[vi] Mais bien entendu, on peut avoir une affectation totalement dédiée aux dépenses ou à l’épargne, les comportements atypiques existent dans toutes les classes sociales.

[vii] En référence à la consommation qui suit les tendances telle que je l’ai définit dans mon essai « Crises économiques et régulations collectives – Le paradoxe du guépard » ou dans un billet publié dans ce même blog.

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