La Belgique n’est pas à l’abri d’un mauvais coup, par Un Belge

Billet invité.

(écho au récent billet de Michel Leis) 

Le samedi 24 mai 2014, à Bruxelles, le Musée Juif de Belgique est le théâtre d’une fusillade : un tireur isolé ouvre le feu sur des membres du personnel et sur des visiteurs, tuant quatre personnes. Ces événements tragiques ont lieu à la veille d’un scrutin électoral multiple, particulièrement important pour le pays : le dimanche 25 mai, en effet, les Belges élisent leurs représentants dans les assemblées non seulement européenne, mais aussi fédérales et régionales. Rappelons qu’en Belgique, le vote est (jusqu’à présent) obligatoire.

Parmi les réactions des politiques à la tuerie du Musée Juif, une voix singulière se fait entendre dans les jours qui suivent: celle de Bart De Wever, bourgmestre d’Anvers, homme fort de la Nieuw-Vlaamse Alliantie (N-VA), parti flamand de droite radicale, ouvertement séparatiste. De Wever sollicite l’intervention de l’armée dans sa ville : “Donnez-nous, s’il vous plaît, des paracommandos pour protéger les cibles potentielles. Nous avons une importante communauté juive à Anvers. Elle est sous une menace importante depuis un certain temps déjà. (…) Je considère comme un minimum que la Défense puisse venir nous aider pour protéger ces cibles.” Premier signal d’alarme

Quelques mois plus tard, la N-VA est la grande gagnante des élections régionales et fédérales au Nord du pays, siphonnant allégrement les voix du Vlaams Belang (extrême-droite), laissé exsangue. Elle rejoint bientôt la coalition qui constituera le nouveau gouvernement belge : une coalition dite « des droites » ou « de centre-droit » (selon le curseur utilisé) intégrant en outre les démocrates chrétiens flamands et les libéraux, flamands et francophones. Dans ce gouvernement inédit, la N-VA obtient deux Secrétariats d’Etat stratégiques dans la conjoncture actuelle : Lutte contre la Pauvreté (et accessoirement contre la fraude fiscale), ainsi qu’Asile et Migration… Mais surtout, le parti rafle trois ministères clés : les Finances, l’Intérieur et… la Défense ! Deuxième signal d’alarme...

Le Gouvernement à peine constitué (mi-octobre), un malaise saisit la classe politique et la presse, du moins francophones : le ministre de l’intérieur, Jan Jambon et le secrétaire d’Etat à l’Asile et à la Migration, Theo Francken (tous deux N-VA, donc) entretiennent des rapports étroits avec l’extrême-droite flamande. Par leurs propos ou par leur présence à des événements commémoratifs, l’un et l’autre semblent cautionner la collaboration flamande avec l’occupant durant la Seconde Guerre Mondiale. On exhume en outre des propos récents de Francken s’interrogeant sur la « plus-value » de l’immigration marocaine, congolaise ou algérienne. L’opposition se déchaine. Même le journal Le Soir (peu suspect de complaisances gauchisantes) s’émeut dans un éditorial courageux qui fait date. Troisième signal d’alarme…

Ce n’est pas tout : la polémique enfle et rien ne semble devoir y mettre un terme… jusqu’à une manière de mauvais coup (de théâtre, cette fois) : Jan Jambon et Théo Francken auraient reçu des menaces de mort ; l’une des lettres viendrait de Liège (ville du Sud du pays). Une agression ad hominem intolérable, dont le nouveau Secrétaire d’Etat rend responsables… le Parti Socialiste et la presse francophones, accusés en quelque sorte d’inciter à la haine. Nous sommes alors fin octobre. La rédaction de La Libre Belgique souligne opportunément l’étrange tendance de cette (sombre) histoire à se répéter : ce n’est pas la première fois qu’un membre éminent de la N-VA reçoit des menaces de mort et qu’il en impute la responsabilité au comportement de la presse du Sud du pays. Pas la première fois non plus, globalement, que celle-ci est incriminée et invitée (ou contrainte) à plus de retenuequand il s’agit de certaines zones sensibles du paysage politique flamand. Quatrième signal d’alarme…

Nous voici enfin au terme de l’année 2014, ou presque : le 29 novembre, le Ministre belge de l’Intérieur, déclare à La Libre Le gouvernement est soumis à une certaine pression sur le plan budgétaire et doit donc se montrer inventif (sic !). D’après moi, il y a aujourd’hui des tâches accomplies par la police que l’on peut confier à des entreprises privées. Et Jan Jambon d’envisager aussi de confier d’autres tâches policières à l’armée : Expliquez-moi pourquoi l’armée ne pourrait pas mener des missions de protection chez nous quand il y a une menace. J’étais le week-end passé à Paris. J’ai vu l’armée au Louvre, sous la tour Eiffel, sous l’Arc de triomphe, à Montmartre… J’ai vu des militaires partout par groupe de deux ou trois. Est-ce que ça donne un sentiment d’insécurité ? Au contraire. (…) On ne va pas mettre des tanks dans les rues. Mais la sécurité des citoyens est la première mission de l’Etat.Cinquième et dernier (à ce jour) signal d’alarme

Cette sortie du nouveau Ministre belge de l’Intérieur ne surprendra pas le citoyen qui aura pris la peine de parcourir l’Accord de Gouvernement du 10 octobre 2014. Au chapitre 6.4 (Sécurité), on trouvait déjà quelques aperçus de la politique à venir : La police doit être organisée de manière efficace, orientée sur le travail policier et avec plus de bleu en rue. (p. 134) ; En cas de niveau élevé de la menace (…), le gouvernement pourra décider (…), le cas échéant à la demande d’un bourgmestre, de déployer temporairement l’armée pour assister les services de police et de sécurité pour des missions de surveillances déterminées. (p. 138). Ainsi, la boucle est bouclée… Toute requête en ce sens (du bourgmestre d’Anvers par exemple), devrait désormais être accueillie avec compréhension et honorée avec diligence.

Dans un tout récent billet, Michel Leis s’interroge sur la propension de certaines élites (économiques et politiques) à l’escroquerie et/ou au coup d’Etat larvé. Sans aller jusqu’à dire que la Belgique est en situation de « coup d’Etat larvé », on peut (on doit) se montrer vigilant devant les politiques menées par les Ministères belges de l’Intérieur et de la Défense : un mauvais coup est si vite arrivé, comme dit l’adage. D’autant que le pays est entré, après d’autres en Europe, dans une période de turbulences : la contestation sociale se lève et ne faiblit pas, face aux mesures d’austérité promises ou mises en place par le nouveau gouvernement. La tension monte non seulement dans l’espace politique, entre syndicats et gouvernement, mais aussi dans l’espace social, entre grévistes d’une part et travailleurs opiniâtres (indépendants notamment) d’autre part… Tension propice à l’adoption de mesures dites « d’urgence » ou « d’exception ».

Le 6 novembre dernier, une première manifestation nationale rassemblant 120.000 personnes à Bruxelles a mal tourné en fin de cortège, du fait d’un petit nombre de fauteurs de troubles, dont… des dockers anversois. La police bruxelloise s’est trouvée débordée et soumise aux critiques. Si ce genre de dérapage se reproduit lors de la prochaine édition du 15 décembre, ou à toute autre occasion au cours de la législature, verra-t-on le Ministre belge de l’Intérieur (et son proche collègue de la Défense) passer à la vitesse supérieure en matière de renforcement policier, au nom d’une certaine conception musclée de l’ordre social ? Au vu des signaux d’alarme passés ici en revue, le risque est tout sauf négligeable. On suivra donc d’extrêmement près les prochains « coups » (quels qu’ils soient) de cette vilaine partie.

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