Keynes, un homme pour notre temps ?

Je termine ces jours-ci mon ouvrage consacré à une réflexion économique à partir de Keynes (à paraître chez Odile Jacob). Voici un extrait de la conclusion.

Keynes, un homme pour notre temps ?

Oui, certainement !

Mais si Keynes est un homme pour notre temps, c’est en raison du style qui était le sien bien davantage que pour le contenu intrinsèque de son œuvre. Et non parce qu’il avait fait du plein-emploi l’objectif seul qui permette de minimiser le dissensus au sein de nos sociétés, objectif qui nous est aujourd’hui clairement devenu hors de portée, puisque c’est lui précisément qui, dès 1930, nous avertissait de la menace du chômage structurel, quand il écrivait :

« Nous souffrons d’une nouvelle maladie dont certains de mes lecteurs n’auront pas même encore entendu mentionner le nom, mais dont ils entendront abondamment parler dans les années qui viennent – à savoir le chômage technologique. Ce qui veut dire le chômage dû au fait que nous découvrons des moyens d’économiser l’utilisation du travail à un rythme plus rapide que celui auquel nous parvenons à trouver au travail de nouveaux débouchés ».

Si son style peut nous inspirer davantage, c’est parce que l’édifice théorique qu’il a bâti de bric et de broc et non sans une grande désinvolture, est trop mal assuré pour nous être d’un grand secours.

Parmi les défauts les plus criants de la théorie keynésienne, tout d’abord l’absence chez lui de tout rapport de force à l’œuvre dans les rapports entre agents économiques. Les variables centrales de l’économie : les prix et les taux, sont déterminés selon Keynes essentiellement par une seule des parties en présence : le vendeur, ayant calculé ses coûts et fixé sa marge de profit, décide du prix, quoi que puisse en penser l’acheteur, quel que soit le pouvoir d’achat de celui-ci ; quant au taux d’intérêt, c’est le prêteur qui le détermine seul prétendument, quelle que soit la demande en face, sur le marché des capitaux. Pire encore, le niveau des taux se définit dans la représentation du prêteur en fonction non pas d’une quelconque logique économique mais d’un mécanisme que Keynes qualifie de « psychologique » et dont la base de calcul est constituée de plusieurs couches emboîtées d’anticipations de ces taux à différentes échéances. Comment en effet ne pas s’éloigner du système de Keynes quand de prétendus « mécanismes psychologiques » hétéroclites sont convoqués à tout moment pour jouer le rôle de deus ex machina au sein d’une construction dont l’architecture globale en devient de plus en plus problématique.

Quelle qu’ait été la qualité des stratégies que Keynes-spéculateur ait mises en œuvre à différents moments de sa vie, il a beaucoup trop souvent tenté d’ériger ces stratégies en principes économiques dont la validité serait incontestable. Bien sûr le spéculateur réfléchit seul de son côté mais le monde des transactions commerciales et financières est lui fait de parties en présence confrontées dans un rapport de force, juges ultimes, par la tension qui existe entre elles, du prix ou du taux qui en résultera.

Autre défaut rédhibitoire de la théorie keynésienne : la nouvelle richesse créée apparaît de nulle part. Les intérêts versés ne proviennent pas chez Keynes d’un changement que l’homme introduit dans le monde du fait de son activité, tirant parti de la façon généreuse dont le monde est disposé à son égard, mais émergent, pareils à Minerve du crâne de Jupiter, tous formés. « Par un simple jeu d’écritures », comme l’affirment candidement ceux qui imaginent aujourd’hui que l’argent est produit ad libitum par les banques commerciales, selon leurs besoins. C’est pourtant le même Keynes qui nous avertit en 1933 que l’économie s’alimente dans un processus de destruction de la nature :

« Et c’est la même règle de calcul financier autodestructeur qui gouverne chaque domaine du quotidien. Nous détruisons la beauté des campagnes parce que les splendeurs inappropriées de la nature sont sans valeur économique. Nous serions capables d’éteindre le soleil et les étoiles parce qu’ils ne versent pas de dividendes ».

Keynes exècre Marx mais sa détestation va beaucoup trop loin. Ce qu’il hait en Marx, ce sont deux choses : la première, c’est le retour de Ricardo sous une forme plus abstraite et rigide encore ; souvenons-nous de ce qu’il écrit à George Bernard Shaw de la Théorie générale alors en gestation : « Il y aura un changement radical et, en particulier, les fondations ricardiennes du marxisme auront été renversées », et la seconde, c’est l’Union soviétique, en laquelle il lit la mise en application pratique de la pensée de Marx. S’il est effectivement très malaisé d’extraire Marx de sa gangue dogmatique, et en particulier chez lui l’assimilation de tous ceux à qui il refuse sa sympathie sous l’étiquette unique et infamante de « capitalistes », qu’il s’agisse d’authentiques dispensateurs de capital, mais aussi bien d’industriels ou de marchands, au prix de confondre alors rentes, profit entrepreneurial et profit marchand, Keynes n’aurait pas dû ignorer tout ce qui chez Marx aurait pu féconder sa propre pensée en y faisant émerger une critique cohérente et systématique de l’auteur du Capital. Au lieu de cela, et comme nous l’a rapporté l’un de ses élèves : « Il avait lu Marx, disait-il, comme s’il s’agissait d’un roman policier, espérant trouver l’indice d’une idée sans jamais y parvenir ».

Keynes s’affirme « socialiste » mais le trou noir de sa réflexion économique et financière, il faut le souligner, se trouve précisément là : la pensée économique dont Keynes ne sait absolument rien, c’est la pensée socialiste. Il ne lui aurait pourtant pas été bien difficile de la découvrir : l’Histoire des doctrines économiques, depuis les Physiocrates jusqu’à nos jours de Charles Gide et Charles Rist, la meilleure entrée en matière à la pensée socialiste, est publiée en 1909, au moment même où le jeune mathématicien Keynes s’initie à la pensée économique. Mais son horizon est alors étroitement britannique : à qui s’intéresse-t-il en effet ? À Burke, à Bentham, quelques fois à Adam Smith, à Ricardo, à Malthus (qui représente à ses yeux l’« anti-Ricardo »), à Jevons, à Marshall, son propre maître.

En quoi consiste alors, le style de Keynes ?

C’est le style de celui qui écrit en 1922 dans A Revision of the Treaty que

« les citoyens ordinaires ne sont pas soumis à la même obligation que nos ministres, de devoir sacrifier la véracité au bien public. Parler et écrire librement est l’une de ces petites satisfactions qu’un particulier peut s’autoriser. Il s’agit peut-être même d’une façon d’apporter un élément de plus à cet agrégat de choses que la baguette magique des hommes d’État réussit à faire travailler ensemble, de la manière merveilleuse que l’on observe, pour notre bien ultime ».

C’est le style de celui qui écrit à l’un des ses correspondants qu’il « désespère personnellement obtenir des résultats par tout autre moyen qu’en disant la vérité violemment et brutalement – ceci finira par marcher, même si c’est avec lenteur ».

C’est le style de celui qui accorde sa confiance aux fruits de la délibération de l’homme plutôt qu’à ce qui est apparu spontanément dans le processus d’auto-domestication de l’espèce qu’on appelle « civilisation » et qui en conclut qu’il ne faut pas hésiter à intervenir dans le cours de l’action humaine, qu’il ne faut pas hésiter à enjoindre ou à prohiber :

« Le monde n’est pas gouverné d’en-haut de telle manière que l’intérêt privé et social coïncident toujours. Le monde n’est pas géré ici-bas de telle manière que ceux-ci coïncident en pratique. Que l’intérêt égoïste éclairé opère toujours dans l’intérêt général n’est pas une déduction correcte des principes de l’économie. Il n’est pas vrai non plus que l’intérêt égoïste soit éclairé ; ce qui est le plus souvent le cas, c’est que des individus agissant séparément pour promouvoir leurs propres objectifs sont trop ignorants ou trop faibles pour parvenir même à les atteindre. L’expérience ne révèle pas que les individus, quand ils se constituent en unités sociales, soient toujours moins clairvoyants que quand ils agissent à titre séparé ».

Robert Skidelsky note très justement à propos de Keynes qu’« il inventait la théorie qui justifierait ce qu’il avait l’intention de faire », et c’est là sans doute que se rejoignent la qualité principale et le défaut principal de sa pensée économique : avoir produit une théorie visant authentiquement à transformer le monde, mais avoir paresseusement confié à un ton où l’on distingue parfois mal le véritable esprit de la simple arrogance de classe, le soin d’en cacher les trop nombreuses faiblesses.

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