QUE FAIRE DE NOS MONSTRES ?, par Pascal

Billet invité.

Je voudrais mettre en parallèle l’intervention de Régis Debray et de Boris Cyrulnik sur les « évènements » de la semaine dernière.

Les propos de ces hommes, Boris Cyrulnik mais également l’intervention de Régis Deray sur cette tragédie sont d’une telle richesse. Il y aurait tellement à dire, à débattre et surtout tellement à travailler notre intellect pour faire progresser notre perception du monde. Je serais bien présomptueux de vouloir commenter leurs propos. Propos avec lesquels d’ailleurs, on peut ne pas être en accord sur tout.

Ces deux hommes qui ont chacun perdu un ami dans cette tragédie font preuve d’un recul incroyable mettant de côté (non, pas de côté), en dépassant leur émotion certainement immense, pour remettre en ordre leurs idées et nous proposer de grandir dans nos têtes, de ne pas nous laisser bercer (ou berner ?) par la « vox médiatica » qui ne nous propose qu’un regard simpliste destiné aux enfants que nous sommes aussi.

Que dit Boris Cyrulnik à propos de ces Terroristes ? « Ce sont des hommes normaux en détresse » qu’on a manipulés. Si nous ne sommes pas en mesure d’entendre ces propos sans nous insurger en criant à la naïveté, alors nous ne serons pas en mesure de grandir.

J’apprends à lire aux enfants et l’un des personnages importants de l’enfance et de la littérature enfantine est le « Monstre ». Je reconnais mes limites et je ne sais si des universitaires ont travaillé sur cette figure emblématique du Monstre. Devenu adulte, nous avons tous (ou presque tous) appris à ne plus regarder sous notre lit le soir avant de nous endormir mais nos Monstres ont-ils pour autant disparu ?

Qui sont nos Monstres ? Ce sont ceux qui nous font peur, ceux dont nous redoutons la domination, ceux qui nous paraissent avoir un comportement incompréhensible ou inaccessible, en un mot dangereux, ceux qui font de nous des enfants vivant dans la crainte. Il y a le Fou bien sûr, l’Etranger, le Terroriste, le Supérieur qu’il soit hiérarchique, notable, ou même spirituel (et oui, pourquoi Dieu ne serait-il pas un Monstre ? Attention blasphème, gare à la punition !) Nous avons tous nos Monstres et nous les aimons ces chers Monstres car, bien souvent, ils donnent sens à notre vie. Nous nous sommes construits avec eux et comme des enfants nous nous érigeons ou nous rêvons de nous ériger en Chevalier Blanc pourfendeur de Monstre (c’est peut-être très masculin comme perception, il nous faudrait l’éclairage de femmes sur ce point).

Oui, l’Ouvrier a bien souvent érigé son Chef (le Patron) en Monstre soit pour s’y soumettre, soit pour se battre contre lui. Si un jour vous avez été ouvrier, employé et que par promotion vous êtes devenu « chef », vous avez certainement tous ressenti ce changement de regard de vos anciens collègues de même rang. Vous êtes toujours le même au fond de vous mais au regard des autres vous êtes passé du « côté obscur » :vous devenez un Monstre. Et vous aurez beau faire, la seule issue sera de vous soumettre à votre nouveau statut.

Oui, le Patron a érigé le Syndicaliste en Monstre qu’il faut absolument domestiquer.

Oui, l’Anti-capitaliste a érigé le Banquier en Monstre (tiens, serais-je anti-capitaliste ? bon, seulement le Banquier néo-libéral alors), même François Hollande, avant les élections, disait avoir la Finance comme Monstre !

Oui, le Banquier a érigé en Monstre le Gauchiste (c’est daté), l’Alter-mondialiste, en tout cas celui qui promeut une doxa anti-libérale.

Oui, le Xénophobe a érigé l’Etranger en Monstre. Là en plus, y a du choix si l’on considère comme étranger tout ceux qui ne vivent pas comme nous ! Mais l’Étranger, s’il s’identifie comme tel, a certainement lui aussi ses Monstres.

La psychanalyse nous dirait certainement qu’il s’agit là d’un rapport à l’image du « père » non résolu !

En tout cas, dans nos relations à nos Monstres, nous nous satisfaisons bien souvent de ce statu quo qui nous apparaît comme la colonne vertébrale de notre existence. Comme le chevalier avait sa quête, nous avons ainsi notre raison d’être. Je vous invite chacun a identifier au moins un de vos monstres (mais un vrai, hein, soyez sincère) et d’essayer de vous dire que finalement c’est un homme (une femme) comme vous avec qui vous pourriez discuter tranquillement ! Je semble faire mon malin mais je vous promets que j’essaye régulièrement et des fois ça marche. Les résultats sont d’ailleurs très surprenants.

Il me semble que c’est un peu ça que Boris Cyrulnik a dû faire (il faudrait lui poser la question) pour oser regarder ces « terroristes » comme des « hommes normaux ».

Bien sûr, en nous accrochant à nos Monstres, nous avons le sentiment d’un monde stable, d’un monde facile à comprendre et comme le « Candide à sa fenêtre » de Régis Debray, nous pensons qu’autrefois c’était plus simple avec seulement deux camps. Mais n’est-ce pas là, a posteriori, l’illusion historique qui a construit cette cohérence, quand Aragon écrivait en son temps :

« … La pièce était-elle ou non drôle
Moi si j’y tenais mal mon rôle
C’était de n’y comprendre rien … »

S’accrocher à nos Monstres n’est-il pas la principale raison de notre résistance au changement ?

Bon, alors comment on fait maintenant avec nos Monstres, si on accepte qu’ils existent ?

Si vous avez le temps de lire de la littérature de jeunesse, je vous invite à lire l’album de Claude Ponti, L’arbre sans fin. Vous y découvrirez les aventures de la petite Hippolène qui doit faire face à la mort de sa grand-mère. Elle y affronte Ortic le monstre (son Monstre bien évidemment).

Au début de l’histoire, lorsqu’elle le rencontre pour la première fois, elle a tellement peur qu’elle reste sur place pétrifié sans pouvoir agir. À la fin de l’histoire, lorsque le Monstre se jette sur elle en disant : « Je n’ai pas peur de toi », la petite fille lui répond : « Moi non plus, je n’ai pas peur de moi ! »

Elle a su vaincre son monstre, elle a grandi, elle ne vera plus jamais la réalité de la même manière.

Ce que nous proposent, je pense, Boris Cyrulnik et Régis Debray (et bien d’autres qu’il reste à identifier) c’est de ne pas rester pétrifié  devant nos Monstres, de ne pas nous laisser manipuler par nos peurs et celles qu’on nous inculque. C’est difficile d’accepter que nos Monstres sont aussi une construction de nous-même qu’il faut parvenir à dépasser. Il faut croiser les regards, entendre le neuropsychiatre, le philosophe, l’artiste et qui s’ai-je encore, quand aujourd’hui bien souvent on se contente du journaliste, de l’économiste et de la star « vu à la télé ».

Il y aurait bien une autre solution, « LA PLATE FORME 3DEPERIENCE » de Dassault Système mais perso, j’y crois pas trop !

Il nous faut donc chercher ensemble les voix marginales et partager leurs messages sans pour autant les idolâtrer. Et puis surtout, apprendre à reconnaître nos Monstres qui nous empêchent d’accéder aux autres regards ou aux regards des autres. Je crois que c’est Carl Rogers qui disait : « C’est en se changeant soi-même qu’on réussi à changer les autres ». Je vous promets que j’essaye, j’essaye mais y a du boulot !

PS : Quant au regard des autres. Je me disais dernièrement, quand Cabu, Wolinski et les autres ont créé Charlie Hebdo, c’était pour s’amuser et amuser quelques milliers de français lecteurs et laïques, autour, le reste du monde les ignorait. Mais l’arrivée d’Internet et de la mondialisation, les a mis dans la vitrine mondiale (comme le gars de la SNCF dans son bureau, cf. Emporté par la foule…) ils sont devenus visibles aux yeux de plusieurs milliards d’individus pour la grande majorité croyants et ne vivant pas dans un pays laïque. Ont-ils vraiment pris conscience de cette transformation extraordinaire ?

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