LE TEMPS QU’IL FAIT LE 27 FÉVRIER 2015 – (retranscription)

Retranscription de Le temps qu’il fait le 27 février 2015. Merci à Olivier Brouwer !

Bonjour, on est le vendredi 27 février 2015. Et dans la bande-annonce, je vous ai parlé de plein de choses dont j’ai envie de parler, et finalement, je vais vous parler d’autre chose. D’abord, parce que ça prendrait beaucoup trop de temps de parler de ça, et je peux en parler dans des billets, d’ailleurs j’ai commencé à le faire.

Je vais vous parler d’autre chose. De l’idée d’un récit, d’un texte autobiographique. Voilà. Ça ne date pas d’aujourd’hui : la première demande m’est venue fin 2008, début 2009, je ne sais plus [P.J. en fait 2009], où une revue d’anthropologie m’avait demandé : « Comment devient-on l’anthropologue de la crise ? » Alors, j’ai pris ça tout à fait littéralement, et j’ai fait un texte qui s’appelle : « Comment on devient l’anthropologue de la crise », et cette revue m’a dit : « Non, ce n’est pas du tout à ça qu’on [pensait]. » Alors, le malentendu n’a toujours pas été levé ! Je ne sais pas, je crois que j’ai compris : il ne fallait pas parler, en fait, il fallait dire comment on devient l’anthropologue de la crise, mais uniquement en troisième personne, en s’effaçant comme sujet. Alors, ce n’est pas ça que j’avais fait, j’avais pris littéralement la question et j’y avais répondu.

Alors, j’ai publié ça ensuite ici sur le blog. Ça a été vu par les gens qui s’occupent de la revue : « Le Débat », qui étaient enthousiastes et qui l’ont publié sous forme imprimée. Après, il y a eu une autre demande qui est venue par ailleurs, d’étendre ce texte, et ce texte est là un petit peu dans les limbes. Je ne suis pas content de la forme que ça a pris, je n’aime pas les choses où on dit : « moi, je », où on essaye d’ajouter de la continuité là où il n’y en a pas eu, où on essaye de mettre – vous connaissez ma représentation du sujet humain – où on met de la « volonté », des « décisions », etc., à des endroits où on a été ballotté comme le bouchon à la surface de la mer. Ceux qui croient que ce n’est pas le cas, eh bien, ils se trompent ! À mon sens, ils se trompent, parce que c’est toujours comme ça que ça se passe. On peut avoir de la chance, on peut avoir des rencontres de configurations qui font que, voilà, que ça marche dans un sens où on se reconnaît, où on peut même s’auto-congratuler sur des accidents pour lesquels on n’a en fait aucune responsabilité, où rien ne s’est passé en fonction d’une volonté quelconque.

Mais enfin bon. Moi, je n’aime pas trop. Du coup, raconter un texte, comme ça, où il m’est arrivé ceci, et puis j’ai fait ça, et puis j’ai voulu faire ça, ce n’est pas vraiment mon style.

Alors, j’ai eu des discussions avec des personnes qui m’ont dit : « On peut rendre ça plus intéressant. Vous pouvez par exemple en faire une correspondance. Vous écrivez à quelqu’un, vous écrivez à quelqu’un et vous racontez votre histoire à cette personne en particulier. » Et ça, ce n’est pas une mauvaise idée. Euh, « Ou bien, vous… », je ne sais pas, il y a différents suggestions. Il y a eu une discussion, c’était la semaine dernière, et on me montrait des livres qui ont été faits par différentes personnes qui ont utilisé, je dirais, l’occasion de faire comme du reportage pour raconter qui ils sont. Quelqu’un qui a mélangé un récit historique avec une expérience personnelle. Qu’est-ce qu’il y a encore ? Eh bien, il y a encore quelqu’un qui a eu une aventure tout à fait extraordinaire et qui la raconte, mais qui la raconte en première personne. Donc, il y a des moyens, je dirais, de rendre ceci plus intéressant.

Mais je reste toujours quand même un petit peu sur ma faim, ça reste toujours du… On ne peut pas éviter le « moi, je », on ne peut pas éviter celui qui a reconstruit une histoire, même s’il met de la bonne volonté, je ne sais pas, comme un Michel Leiris, à présenter ça de manière distancée, etc.

Et alors, donc, j’en parlais avec, voilà, une personne qui travaille dans une maison d’édition, qui m’en parlait la semaine dernière, et je parlais un petit peu de mes réticences, de mes hésitations sur le sens de faire ça, et cette personne m’a dit : « Oui mais il y a quelque chose, quand même, d’intéressant, non pas nécessairement dans le style ou dans les événements, mais toute votre histoire, c’est quand même un peu une histoire contre vents et marées ! » Je dis : « Oui, euh oui, oui, oui certainement, je n’ai pas toujours… Si j’ai jamais eu une « volonté », elle n’aurait certainement pas fait ce qu’on m’a vu faire ! » Et alors, cette personne continue en disant : « Les gens aiment bien lire ça. Ça, voilà, ça leur donne envie de faire des choses eux-mêmes. Ça leur donne envie de prendre leur destin en mains. » Je dis : « Oui oui, oui… ». Et la personne dit : « Ça peut donner du courage ! »

Ah, voilà ! Voilà peut-être la chose qu’il fallait me dire. Voilà peut-être la chose qu’il fallait me dire.

Il y a, ce qui me vient, c’est, Monsieur Paul Feyerabend, un grand historien-philosophe des sciences, et qui raconte (je crois que c’est au début d’un de ses livres) : « Si j’avais le choix, maintenant, je deviendrais clown au lieu de faire ce que j’ai fait. Parce que, finalement, qu’est-ce qu’on peut faire de mieux que d’être Charlie Chaplin ? D’apporter un sourire sur le visage des gens… des gens qui, peut-être, sinon, baisseraient les bras ! » Voilà. Et alors, pour se moquer encore un peu plus du monde, Feyerabend, à l’endroit où on s’attendait à voir une petite notice bibliographique, qu’est-ce qu’il mettait ? Il mettait son signe astrologique. Voilà. C’était non seulement un grand historien des sciences, mais c’était aussi un grand philosophe, et il avait compris, non pas que l’astrologie était un discours auquel il faille attacher de l’importance, mais que, d’une certaine manière, si les choses sont écrites, il y a quand même la manière dont nous pouvons les prendre, c’est-à-dire, comme j’essaye de l’expliquer comme ça, dans les vidéos du vendredi, la manière dont nous vivons à l’intérieur comme rattrapage, ce vécu, comme rattrapage, comme quelque chose auquel nous ne pouvons pas faire grand-chose !

J’ai fait la liste, là, ce matin, des catastrophes qui sont dans le monde – enfin celles qui me sont venues à l’esprit immédiatement. Eh bien, ici, sur le blog, on fait ce qu’on peut par rapport à ça, mais le fait est qu’on ne peut pas grand-chose, on ne peut pas grand-chose. Est-ce qu’il ne faut pas le faire ? Si, il faut le faire, il faut le faire ! Et si je pouvais, en racontant des choses peut-être un petit peu à contrecœur, en me disant : « Je n’aime pas du tout ce ‘moi je’ », si ça peut vous donner envie, à d’autres, comme ça, de faire ce qu’il faut en ce moment, ce ne serait peut-être pas une mauvaise chose.

Voilà, allez, j’aurais pu appeler ça : « Je pense tout haut », parce que c’est ça. Allez, à bientôt !

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