Espèces et sous-espèces de tyrans, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité.

Dans un échange entre nous, Roberto Boulant écrit :

« Je classerais [les tyrans] en deux sous-espèces principales.

– Les tyrans ayant fini par croire à leur propre propagande. Pas très dangereux, le delta entre leurs discours et la réalité vécue, tendant à prendre des valeurs cosmologiques.

– Les tyrans admettant qu’ils ne peuvent plus gagner, mais qui espèrent encore pouvoir se maintenir par une sorte d’équilibre de la terreur. Ceux-là m’inquiètent au plus haut point, car je les imagine bien dans leur hybris, déclencher l’Armageddon financier pour empêcher l’avènement de l’état de droit ».

Je suis tout à fait d’accord avec les deux sous-espèces. La seconde est bien sûr à suivre de très près. Je la diviserais à nouveau en deux : les terroristes rationnels et les terroristes irrationnels. Appelons-les aussi idéologues libéraux et anarcho-libertariens totalitaires.

Les terroristes rationnels de la libre circulation du capital nominal gardent en ligne de mire une certaine réalité du capital qui croît ou décroît objectivement et visiblement en relative autonomie par rapport à l’idéologie. Ces gens-là affirment que les Grecs et les pauvres doivent par principe rembourser toutes leurs dettes même si la légalité des dettes est discutable et même si cela paraît inhumain. Mais le TINA ne les empêche pas d’observer in fine le réel objectif pour constater le moment venu qu’ils se sont peut-être trompés quant à leurs anticipations rationnelles théoriques. Le réalisme ne leur est pas impossible ; un renversement matériel des rapports de force les fera changer de posture en un clin d’œil.

Les anarcho-libertariens totalitaires sont eux des jihadistes. La charia de la liberté nominale absolue du capital virtuel doit s’appliquer dans toute sa pureté ; les impies doivent le cas échéant disparaitre puisque la loi supérieure de la plus-value au-dessus de 15% est un impératif catégorique et nécessaire de la rentabilité pure du capital. Je crois que les terroristes irrationnels sont à la manœuvre avec la complicité inconsciente des terroristes rationnels. Mais les irrationnels sont une poignée qui seront lâchés par les rationnels au prochain krach des subprimes publics.

La destruction des États par la dette va entrainer la destruction de la propriété et de la jouissance du capital nominal virtuel. Au prochain krach obligataire, les libéraux rationalistes objectifs opteront pour la renationalisation des marchés financiers ainsi que le contrôle des changes afin d’assurer aux États les ressources minimales qui financent les infrastructures communes ainsi que les forces de police intérieures et internationales. A ce moment-là les vrais libertariens totalitaires seront ruinés et rejoindront les groupes terroristes durs type Daesh, Bande à Baader, Brigades rouges, Boko Haram, groupuscules de la National Rifle Association, Action directe, Yakusas

Evidemment, cette parousie est lente et longue à l’échelle de nos vies personnelles. L’angoisse du terrorisme va peut-être nous étreindre jusqu’à notre mort. Mais le pire n’est pas non plus certain. L’économie réelle se transforme à toute vitesse au service de la vraie vie sous le voile de la finance virtuelle médiatico-politicienne.

Une illustration de mon propos nous est donnée par l’actuelle crise de l’euro en Grèce. L’ordo-libéralisme franco-allemand qui s’impose aux Grecs depuis 2010 est de nature terroriste et d’essence totalitaire. Depuis janvier 2015, le gouvernement Syriza adossé à la réalité démocratique de la nation grecque enfin réveillée opère une diffraction entre réalistes et antiréalistes euro-libéraux. Tsipras et Varoufakis distillent la réalité grecque devant les négociateurs nominaux de l’Eurogroupe ainsi que devant leurs opinions publiques prises à témoin. Si la sphère politico-médiatique franco-allemande répète indéfiniment devant les opinions publiques que les Grecs doivent rembourser tous les euros empruntés, le démontage grammatical par le gouvernement grec des mécanismes institutionnels, monétaires et financiers mis en œuvre par l’euro expose l’irréalisme et donc l’irrationalité des objectifs idéologiques affichés par les pseudo-créanciers.

La conséquence est en France un effritement inexorable de la base électorale légitimiste de l’UMP-UDI-socialistes libéraux. Et en Allemagne, les industriels et banquiers protestent discrètement mais vigoureusement contre l’incompétence du gouvernement fédéral qui ne soutient pas la demande ni ne parvient à faire entendre raison aux non-allemands. Le système politique, sans lequel il n’y a plus de monnaie ni de capital, flotte dans le vide en France et en Allemagne jusqu’au moment, où comme dans les dessins animés de Tex Avery, on s’avisera du vide sous nos pieds…

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