NOTE DE LECTURE : James Galbraith, « The End of Normal. The Great Crisis and the Future of Growth », par Alain Adriaens

Billet invité.

Vient de paraitre le livre de James Galbraith (fils de John Kenneth Galbraith) « La grande crise » (Le Seuil, janvier 2015). Ce titre est bien moins explicite que le titre en anglais « The End of Normal. The Great Crisis and the Future of Growth ».

Cet ouvrage aborde des thèmes très larges tels que la géopolitique mondiale mais il se centre principalement sur la crise financière de 2007-2008, sur ses causes, son déroulement et ses suites. L’ouvrage est très documenté mais fait principalement référence à des auteurs universitaires des Etats-Unis.

Il analyse les « trente glorieuses » et affirme que la théorie de la croissance a été inventée par les conseillers de Kennedy et qu’à l’époque, l’Etat était tenu pour responsable de la santé de l’économie. Les dépressions étaient hors de question. Et pourtant, selon Galbraith, des observateurs attentifs pouvaient constater dès la fin des années 60 que le « modèle de la croissance soutenue » était un mythe.

Il mène une charge très acerbe contre les économistes, quels qu’ils soient. Ainsi il soutient que si la crise des années 70 était due à une augmentation du prix des ressources naturelles, ce fait ne fut pas analysé ni estimé à sa juste valeur parce que « la communication entre les économistes et les scientifiques étudiant l’énergie, l’écologie, le climat et les systèmes physiques s’était interrompue et n’a jamais été rétablie »). Il existe des ‘’économistes de l’environnement‘’ mais ils constituent au sein de la profession un sous-groupe tenu à l’écart de toute influence substantielle sur les ressources universitaires (notamment via les nominations) et exclu du débat sur la politique économique. » Ainsi, selon lui, les années 70 n’étaient pas « un simple intermède causé par des fautes de gestion et des politiques erronées mais un avant-goût de la situation mondiale à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés et dont nous n’allons pas, cette fois, nous tirer aussi facilement ».

Galbraith montre comment à partir des années 80 s’est imposé le dogme selon lequel la croissance illimitée ne pouvait être compromise que par une action de l’Etat. Il reprend quant à lui les propos de Paul Krugman : des économistes hétérodoxes « doutaient fort que l’on puisse faire confiance aux marchés financiers et rappelaient la longue histoire des crises financières qui avaient eu des conséquences économiques dévastatrices. Mais ils nageaient à contre courant, incapables d’avancer face à l’autosatisfaction omniprésente et, avec le recul, inepte. » ll prend aussi le temps de repérer ceux qui ne se sont pas trompés. S’il rate Paul Jorion, il recense Dean Baker du Centre de recherche sur l’économie et l’action publique qui a vu la bulle immobilière que les économistes classiques ne pouvaient voir. Baker écrivait dès 2002 : « Si le prix des logements ne se réalignent pas sur le niveau général des prix, cela fera disparaître plus de 2.000 milliards de richesse papier, aggravera la récession et compromettra la survie de Fannie Mae et de Freddie Mac. »

Un autre clairvoyant serait le théoricien Hyman Minsky qui affirme que « la croissance ne peut se poursuivre si on lui retire l’expansion du crédit. » Il soutient aussi qu’en période de croissance modérée, les marchés financiers sont en quête de rendements plus élevés, prennent davantage de risques et que l’on enregistre dès lors des paris spéculatifs. Minsky soutient donc que l’instabilité capitaliste est intrinsèque.

Galbraith aborde aussi des thèmes bien connus comme le fait que les décisions des entreprises se prennent dans l’ici et maintenant, ce qui explique pourquoi, les effets majeurs de la crise climatique étant pour l’avenir, les réductions des émissions de CO2, coûteuses à mettre en œuvre, ne sont pas prises même si la survie de la vie organisée sur la planète en dépend. Il démontre aussi longuement que les innovations technologiques numériques actuelles coûtent des millions d’emplois et en créent très peu. Il aborde également sans ménagement les retombées de la fraude financière avec moult détails et exemples précis. Il montre pourquoi rares sont les économistes des Etats-Unis qui, quasi tous liés au système économique qui a laissé venir la crise économique sans rien voir ou sans rien faire en sachant, n’osent pas qualifier de criminelles les activités de beaucoup de dirigeants des institutions financières privées. Il relie ceci à la rareté d’études d’économie institutionnelle qui montreraient que les crises et faillites proviennent aussi souvent de la fraude à l’intérieur des entreprises et institutions.

Galbraith développe longuement ce qui s’est passé après la crise. Alors que les économistes orthodoxes étaient sidérés par ce qui s’était passé, le gouvernement des Etats-Unis a inondé les marchés de dollars créés par la Réserve Fédérale (possibilité illimitée grâce au fait que le dollar est resté la monnaie de référence du marché financier mondial). Les banques ont surtout profité de ces liquidités, les sauvant de la faillite et leur permettant même d’accroître leurs bénéfices. Cependant, elles n’ont pas fait ce qu’on attendait d’elles : rouvrir le robinet du crédit.

Mais les économistes qui détestaient cette politique trop keynésienne ne sont pas restés inactifs. Galbraith démonte longuement les biais statistiques et les entourloupes méthodologiques par lesquelles ils sont parvenus à affirmer que le manque de reprise était dû à l’intervention de l’Etat. Galbraith les traite des cinglés (« crackpot »).

L’analyse de Galbraith est la suivante : ce qui a sauvé les Etats-Unis d’une nouvelle grande dépression en 2009 n’a été ni la résilience de l’économie privée, ni la reprise du secteur bancaire ni le plan de stimulation (même s’il est clair qu’il a aidé). Le facteur essentiel a été l’héritage de l’Etat social fort qui avait été créé pour combattre la Grande Dépression et compléter le travail du New Deal. Grâce à ses programmes (Social Security, Medicare, Medicaid, assurance chômage, assurance invalidité, bons alimentaires, structure progressive de l’impôt sur le revenu), la perte de revenu privé a été transférée des ménages, pour lesquels elle était ingérable, à l’Etat qui pouvait l’absorber.

Pour l’avenir, Galbraith exclut la reprise d’une croissance forte aux Etats-Unis et ce à cause de 4 obstacles : instabilité du prix des ressources (énergétiques d’abord), nouvelles technologies destructrices d’emploi, perte de la suprématie militaire des Etats-Unis, incapacité du secteur financier à servir de moteur à une relance. Pour accompagner une croissance lente (au mieux) qu’il souhaite, il propose des mesures qui peuvent surprendre pour un Etats-unien : diminution drastique des dépenses militaires, élimination des grandes banques, maintien d’une administration publique étoffée, renforcement d’une protection sociale robuste (il évoque même l’allocation universelle), diminution du temps de travail (il rend hommage aux 35 heures françaises), assouplissement pour les salariés des conditions d’accès à une retraite anticipée, augmentation sérieuse du salaire minimum, diminution des taxes sur le travail, augmentation des droits de succession (moyen de mettre fin aux fortunes basées sur la violence ou la fraude), réduction de l’élément matériel de la consommation avec augmentation du temps de loisir et développement des activités conviviales hors travail…

Galbraith n’est plus un néo-keynésien (il laisse cette position à Krugman, Stiglitz ou au Lawrence Summers des derniers temps), souvent, il glisse les mots « et puis il y a le changement climatique… ». Mais il n’est guère optimiste : il craint que les hystériques de la dette ne restent dominants et imposent les politiques antiétatiques et d’austérité. Il ne développe pas trop les scénarios qu’il imagine alors mais on devine qu’ils sont désastreux.

Signalons aussi que Galbraith consacre un chapitre à l’Europe et à la Grèce. Inutile d’en parler, on dirait du François Leclerc.

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