LA LEÇON DE CHOSES GRECQUE, par François Leclerc

Billet invité.

Quelle leçon de choses ! Qu’ils discutent de l’avenir de l’Europe ou qu’ils essayent de se dépêtrer de l’embrouille grecque dans laquelle ils se sont fourrés, les dirigeants européens se caricaturent eux-mêmes. Il a fallu réunir hier les plus hautes autorités du FMI, de la BCE, de la Commission européenne, de l’Allemagne et de la France pour aplanir leurs divergences – sans y parvenir totalement semble-t-il – car celles-ci devenaient le principal obstacle à un compromis avec le gouvernement grec, qui ne peut plus être retardé. Durant ces mois de négociations, ces dirigeants ont marqué des buts contre leur propre camp en formulant des exigences qui ne pouvaient pas être acceptées, et il faut maintenant se résoudre à les assouplir, le moins possible cela va de soi. Quelle clairvoyance, quelle sûreté de jugement !

La partie n’est pas totalement finie, car la chancellerie allemande a annoncé que les représentants au plus haut niveau des créanciers de la Grèce allaient « travailler avec beaucoup d’intensité (…) et rester en contact étroit les prochains jours », tandis qu’Alexis Tsipras faisait savoir ce mardi matin qu’un plan « complet et réaliste de réformes » leur avait été adressé. On est comme d’habitude réduit aux conjectures, le détail des mesures qui pourraient faire l’objet d’un compromis n’étant pas encore sur la table. Certes, les termes de celui-ci vont conduire Alexis Tsipras à accepter plus que ce qu’il a jusqu’ici consenti, notamment sur le dossier des retraites, mais il va soigneusement être évité de le faire apparaître comme cédant à un ultimatum, ce qui pourrait le mettre dans une situation intenable au sein de son propre parti et tout faire capoter. Les plus hautes autorités en question ne peuvent pas prendre le risque de voir claquée la porte qu’ils viennent difficilement d’entrouvrir.

L’épisode en cours n’est pas encore terminé, mais déjà la suite s’annonce sans tarder. Si le déblocage de la dernière tranche du plan de sauvetage qui se termine fin juin intervient – probablement en totalité – les échéances immédiates de remboursement du FMI pourront être honorées, mais déjà les suivantes auprès de la BCE arrivent ! Et les négociations à venir vont enfin aborder le gros du morceau : la restructuration de la dette dans un contexte économique détérioré de retour à la récession. Car la Grèce ne sera toujours pas placée sur une trajectoire soutenable, comme les hautes autorités européennes prétendent y parvenir tout en aboutissant à son contraire. En adoptant une ligne dure, le FMI joue de son côté une carte dans le but de se dédouaner politiquement.

L’objectif est « que la dette grecque soit supportable », a déclaré lundi dernier un porte-parole du ministère allemand des Finances, en ajoutant « il faut que le compte soit bon, ce sont les chiffres qui comptent ». Il ne croyait pas si bien dire. Yanis Varoufakis, qui sait compter et faire de la politique, a comme à l’accoutumée pris les devants en proposant qu’un prêt à faible taux du Mécanisme européen de stabilité (MES) soit consenti afin de permettre le remboursement à leur échéance de juillet et août des titres détenus par la BCE, dont la valeur est de 6,7 milliards d’euros. Ce qui donnerait les coudées franches à la BCE pour acheter des titres grecs dans le cadre de son opération d’achats obligataires massifs, car ils en sont pour le moment exclus. Ce qui permettrait de totalement rembourser le FMI, laissant les Européens seuls créanciers via le FESF ou le MES, leurs deux fonds de soutien…

Visant à peser sur les divisions entre les créanciers, ce montage du ministre des finances grec ne sera pas plus accepté que les précédents. De nouvelles négociations au finish vont au contraire être entreprises, à peine conclues celles qui sont encore en cours. Portant sur la restructuration de la dette et la relance économique, deux questions que les Grecs ont toujours étroitement liées, elles vont continuer d’avoir un retentissement dans toute l’Europe, en particulier en Espagne, en Irlande et au Portugal, heureux bénéficiaires de plans de sauvetage qui ne leur ont permis que de surnager.

Après avoir dû rabattre leurs prétentions en acceptant de diminuer les objectifs immédiats d’excédent budgétaire, comment les créanciers de la Grèce pourront-ils s’en tenir au seul financement du roulement de sa dette sans contribuer à celui de la relance économique du pays ? Sans oublier que le gouvernement grec ne veut pas d’un troisième plan de sauvetage et de ses conditionnalités. Il y a encore du pain sur la planche pour les plus hautes autorités…

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