Quelques notes en vrac sur la réunion de la Plateforme (hier à Paris), par Jacques Seignan

Billet invité.

Ce ne sera pas faire un compte-rendu précis ni détaillé, plutôt des notes « impressionnistes » et décousues, pour juste vous donner quelques informations (subjectives) sur la soirée d’hier soir : Dialogues de La Plateforme – Constituer une force politique citoyenne en France – autour de Paul Jorion/Sophie Wahnich, le jeudi 18 juin à 19h30. Cette rencontre était organisée dans un lieu qui lui-même procède d’un combat,  celui d’une compagnie de théâtre,  Graines de Soleil aux multiples activités. Je cite :

« A Paris, l’objectif de la Compagnie consiste à aider des personnes en majorité issues de l’immigration à retrouver leur identité et leurs racines et ainsi favoriser leur intégration. Considérant l’art comme un outil vivant et d’utilité publique, elle cherche à faire émerger des terrains de rencontre dans une logique de partage, d’échange et de convivialité entre les publics, l’art et les habitants du quartier. » Pour ce qui est de leur combat pour cette salle de la réunion, lire : L’espoir retrouvé du Lavoir moderne parisien.

C’était donc une soirée organisée à titre privé et un acte citoyen. Il y avait environ 80/100 personnes et en majorité des jeunes. Il ne faut pas faire du jeunisme une vertu en soi mais ça me désole toujours que des retraités semblent les seuls disponibles. D’ailleurs ces problèmes du « nez dans le guidon » et de l’hyperactivité, à laquelle sont contraints nos contemporains pour survivre quand ils ont un boulot, ont été évoqués, autre difficulté des mobilisations… Il n’y avait pas d’estrade, les intervenants en face d’une petite salle, et les échanges furent nombreux malgré la formule questions/réponses qui empêche parfois des interactions plus spontanées entre les participants eux-mêmes. Cela étant, ça implique que l’on ne doit pas être plus de 10 ou 20 et c’est un autre type de réunion.

Sophie Wahnich est une historienne du XVIIIe siècle et grande spécialiste de la Révolution. Ses exposés ont été passionnants et riches d’enseignements sur la façon de mener des politiques de changements profonds. On l’écouterait volontiers des heures ! Elle démonte avec talent bien des poncifs (non innocemment instillés dans nos mémoires) et elle met en perspective. Par exemple la première phase de la Révolution vue comme une révolution de velours durant laquelle les principaux bouleversements sont mis en place et a contrario le fait que la tragédie de la Commune de Paris soit devenue l’image de l’accomplissement révolutionnaire a des effets pervers sur ce que l’on peut appeler, en simplifiant, la mouvance d’extrême gauche française. Pour dire autrement : un désir de pureté (tout ou rien), une sorte de sectarisme d’exclusion (ah non, pas travailler avec ce type qui en 19xx a dit…), une incompréhension des autres acteurs… En effet pour aboutir à ces immenses bouleversements de l’année 1789, pratiquement sans violence (mais avec un terrible risque de répression!) les révolutionnaires ont su s’allier entre eux, chacun pour une étape qui à première vue ne parait pas décisive. Comme pour le vote par individus contre le vote par états. Robespierre s’allie ainsi avec des nobles modérés.

À la question posée par un membre de la Plate-forme « faut-il en arriver à prôner une révolution violente ? », Sophie Wahnich a aussi répondu par des références toujours actuelles à la seule révolution qui a marché. Elle est donc contre toute violence et pour ce qu’elle appelle une « révolution de velours » mais à bien comprendre avec ce que ça signifie de risques et d’intelligence des rapports de force, d’alliances éventuellement avec des gens qui ne sont pas des « proches » politiquement. Elle se réfère à Machiavel sur ce rapport de forces entre dominés et dominants (et leurs buts respectifs). Ces derniers ont plus à perdre, y compris leur vie. Il faut dire « je suis prêt à risquer ma vie si nécessaire mais je ne le souhaite pas ». C’est vive la vie et non le slogan fasciste, viva la muerte. En France, une certaine exaltation révolutionnaire, (influencée par la pureté de la Commune) pourrait être un obstacle idéologique…

Il a aussi été question des périodes prérévolutionnaires (avec humour, Wahnich dit « c’est avant une révolution » donc ça ne se détecte qu’a posteriori), du rôle des clubs et in fine des partis (questions clés aujourd’hui : trahison du PS ; tentative de cette Plateforme…). Pour tout dire, j’ai découvert cette historienne et j’ai envie de lire ses livres ! Elle a expliqué ses actions concrètes (un journal par exemple) dans ce quartier du Paris populaire (Barbès) et elle a su récemment initier une action très originale en soutien de la Grèce : Interdemos dont le message est passé sur ce blog : De peuple à peuple : un message de Sophie Wahnich

La question est donc d’agir à différents niveaux et comment les articuler. Sophie Wahnich croit beaucoup à des actions locales et à la capillarité (pour autant que je ne trahisse pas sa pensée). La Plateforme recherche sûrement un ancrage national. Il faut encore réfléchir au concept de nation et de sa souveraineté. Il est bizarre de soutenir la Grèce, son peuple et son gouvernement et dans un même mouvement vouer aux gémonies ici en France tous ceux qui en appellent à la souveraineté nationale. Certes un parti fondé par des anciens de la Collaboration et de l’OAS récupère outrageusement l’idée de nation sous sa forme du nationalisme xénophobe, mais ce détournement ne devrait pas nous faire oublier que la Nation à partir de la Révolution fut le théâtre de combats essentiels et libérateurs.

Pour en revenir au problème survie de l’espèce/action locale et nationale, la difficulté est bien de trouver comment expliquer que les deux questions sont intimement liées : en finir avec nos oligarques est nécessaire (mais pas suffisant) pour survivre en tant qu’espèce. Ils sont le verrou suprême et je pense que le pape François évoque cette problématique dans sa dernière encyclique. J’ai regretté que Sophie Wahnich n’ait pas développé ce qu’elle avait (rapidement) dit à la conférence Ars Industrialis la semaine précédente : le verrouillage de la langue (la novlangue), la domination des médias, la nécessité de trouver un moyen de les contourner.

Au début, on a parlé de la question du soutien à la Grèce. C’est une parfaite illustration de la crise politique en France. En réalité alors qu’un événement historique se joue avec des conséquences potentielles terribles, toute la société française s’en moque – pas les 80 à 100 personnes présentes ou bien les lecteurs des blogs comme celui de Paul Jorion. Mais oui, la très grande majorité des Français (croyant aux balivernes débitées en continu) est indifférente ! Ça se paiera au prix fort. C’est le discours dominant qui se déversant à flot empêche les gens de comprendre (et donc d’être solidaires).

Paul Jorion a évoqués les poncifs unificateurs et réducteurs tels « les Grecs, par essence fraudeurs ou fainéants »… C’est sur ces points qu’il a su faire passer son discours allant vers l’amont de nos problèmes et il était complémentaire de celui de Sophie Wahnich sur nos blocages et notre défaitisme.

La partie finale de la discussion était de savoir comment surmonter l’apathie citoyenne et comment donner un « mot d’ordre » mobilisateur. Et Paul Jorion dans son intervention finale a proposé que cet objectif soit la survie de l’espèce. Mais c’est un énorme défi relevant de la politique mondiale, pour intégrer cette « lutte finale » dans une plateforme d’horizon national par définition…

Dans leurs échanges, j’en ai retenu un de plus spécifique : la cécité des élites et la fin (hypocrite par sa mise en place subreptice) de l’enseignement de l’Histoire, indirectement liés. Wahnich a décrit la grande tristesse des amphis vides, et la disparition de l’Histoire comme récit permettant aussi une sorte de formation politique. Il ne faut pas oublier cet aspect-là (le remarquable ouvrage d’Olivier Delorme sur l’Histoire de la Grèce et des Balkans en est l’illustration) et il est évident que la mémoire des Grecs est imprégnée de ce qu’ils ont subi – et en particuliers des Allemands et des Européens de l’Ouest.

Régis Debray a fait des interventions sur l’inculture de nos dirigeants et spécialement des énarques. Bien sûr ils ont une formation et une intelligence « supérieure » avec forcément des connaissances dues à leur copieux programme (pour leur sélection) mais, ce qui est plus important, c’est la façon de mettre en perspective et d’utiliser l’Histoire, d’en être cultivé, de se souvenir du passé. Paul Jorion nous parle en ce moment des gens qu’il rencontre à de hauts niveaux et qui sont comme déconnectés de notre monde : tout est établi selon un ordre (ordo-libéral ?) allant de soi et il n’y a jamais de place pour d’autres interrogations, jamais de remise en question. Et la désolation de Sophie Wahnich sur une quasi disparition de sa discipline a fait écho avec une remarque de Paul Jorion : les énarques (et assimilés) qui gouvernent la France vivent en vase clos, sans contradicteurs, sans capacité aucune à se remettre en question, sans talent aucun pour l’autocritique et au fond sans vraie culture effective sur l’Histoire (puisque l’ordre qui doit régner, règne). Ils sont entrainés dans une spirale de l’échec, et incapables de comprendre pourquoi.

J’ajoute un autre point, un peu en ligne sur ces échanges à finalité politique. La fascisation accélérée de nos « élites » et leurs serviteurs. Le fascisme a plusieurs lignes de force : ici, on en voit la xénophobie, le mépris des peuples inférieurs (cf. les Ethiopiens pour Mussolini) et la haine de la démocratie. On a pu lire que Die Welt a récemment publié un article odieux sur la Grèce : en gros, sa révolution de 1821 a donné un mauvais exemple (ah que ce serait bien qu’à nouveau, ils nous donnent le mauvais exemple !), que finalement l’Europe (odieusement répressive) du Congrès de Vienne était parfaite et que les Grecs auraient dû rester dans l’Empire ottoman. Mais en France, l’éditorialiste économique du Monde, A. Leparmentier écrit de telles insanités. Il a un jour moqué notre philhellénisme, ensuite il a écrit son article « démocratie, danger ! » cf. Les Grecs hébétés.

Citons les derniers paragraphes : « Dans ce contexte, la Grèce doit trouver un accord avec les Européens. Signé par Alexis Tsipras ou un autre, peu importe. Il existe des précédents peu reluisants [sic]. C’était en novembre 2011, au G20 de Cannes, au plus fort de la crise de l’euro : le premier ministre grec Georges Papandréou et l’Italien Silvio Berlusconi avaient comparu au tribunal de l’euro devant Sarkozy, Merkel et Obama. Bien sûr, ils ne furent pas putschés [sic] comme de malheureux démocrates sud-américains victimes de la CIA. Mais, de retour dans leur pays, ils ont comme par miracle perdu leur majorité. Papandréou fut remplacé par le banquier central Loukas Papademos et Berlusconi par l’ex-commissaire européen Mario Monti. Imaginons donc un scénario de crise : 30 juin, constat de défaut de la Grèce ; 1er juillet, panique bancaire et instauration d’un contrôle des changes par Tsipras, contraint et forcé ; 2 juillet, mise en minorité du gouvernement Tsipras par les irréductibles de Syriza ; 3 juillet, constitution d’un gouvernement d’union nationale, avec ou sans Tsipras ; 4 juillet : retour des négociateurs à Bruxelles-Canossa. Odieusement antidémocratique ? Les Grecs jouent au poker. Pourquoi pas nous ? »

Paul Jorion a rappelé la déclaration de Juncker sur les traités qui doivent nécessairement primer sur le vote populaire. On voit que l’affolement de ces gens-là va croissant et pousse la caste avec ses « chiens de gardes » à trahir avec imprudence leurs tendances antidémocratiques.

Hier soir, pour conclure sur une note positive, il y avait dans cette petite salle de la Goutte d’Or, des êtres humains éveillés et surtout qui cherchaient à agir à partir de nouvelles sources d’analyse comme celles offertes par Paul Jorion et Sophie Wahnich. Et cela, c’est en soi très encourageant !

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12 réflexions sur « Quelques notes en vrac sur la réunion de la Plateforme (hier à Paris), par Jacques Seignan »

  1. Merci à Jacques Seignan pour ce billet: on a accès à un peu de Leparmentier sans y laisser le bras que coûte l’abonnement au Monde (un bras c’est une semaine de smicard grec ou un mois de smicard bulgare).

    1. Du BODY ART relancé par Vigneron merci pour Andy …Tu vois yyaen (le lapin les oreilles enfin tout ça pour çà°n) des biens!. Des biens et des bons constant et purs comme nous IAN (l’ânen°) a plein. Pas vrai?

  2. Merci de ce compte-rendu éclairant malgré son caractère improvisé. Edifiant de voir comment les problèmes dans lesquels on se débat à un tout autre niveau de célébrité que Paul ou Sophie se ressemblent mutatis mutandis. Quel contraste que de se réunir à une vingtaine de francophones en pensant à faire germer une révolution douce capable de faire pièce à l’extinction de l’espèce ! Pour ma part, je tente à Genève de faire germer une participation démocratique des étrangers à la vie politique cantonale, mais c’est presque tout aussi hypothétique, et bute sur l’indifférence d’une classe politique et médiatique qui a d’autres chats à fouetter.
    Quoi qu’il en soit, je suis avec grand intérêt ce que vous faites et vous souhiate longue vie.

     

    1. En ce qui concerne l’extinction de l’espèce, elle pourrait venir bien plus vite que prévu. Le problème grec à côté de cela c’est du pipi de chat.

      Mais bon avec une interdiction des insecticides et un développement mondial tout azimut de l’agriculture sans labour sous couvert végétal, mon petit doigt me dit que le problème est résolu en dix ans

       

      1. Les solutions pour éviter la fin de nos démocraties confortables sont  simples mais politiquement inadmissibles (même sur ce blog).

        Les peuples veulent quoi ?  Ecoutons les, derrière les drapeaux rouges, bleus, noirs ou bruns le hurler en grec, en français, en mandarin, en serbo-croate etc.. : Du POUVOIR D’ACHAT !

        Et c’est quoi, ce pouvoir d’achat ? Rien d’autre que celui de polluer, de détruire, de consommer nos ressources naturelles limitées pour en faire de la crasse empoisonnée. Les « héros » de syrisa, applaudis sur ce blog, ne veulent rien d’autre pour leurs électeurs.

         

  3. Bonjour

    Des fois, on aimerait bien ne pas vivre en province, malgré tous les avantages qu’il y a à ne pas vivre à Paris.

    Les révolutions d’aujourd’hui, selon qu’on les regarde d’un point de vue ou d’un autre ont tout ou rien à voir avec les révolutions du XVIIIe et XIXe siècle.

    D’une part, les classes dominantes ont appris, au moins dans les pays développés, à faire face aux émeutes, sans tomber dans le travers de la répression sauvage et meurtrière qui ne fait que renforcer les adversaires : aujourd’hui, le pouvoir « use » les contestataires, sans en faire des martyrs, sauf accident, comme à Sivens. Et l’usure peut durer 10, 20 ans…

    D’autre part, les classes les plus pauvres gardent en général la tête, juste la tête, hors de l’eau : les miettes distribuées visent à empêcher les plus pauvres de basculer dans l’idéologie du « plus rien à perdre ». Il reste toujours le RSA à perdre, et ce n’est pas rien surtout lorsqu’on a des enfants à charge. On n’en n’est plus à avoir à choisir entre la mort assurée et une révolution forcément dangereuse, car on ne meurt plus de faim en Europe. On meurt de honte, de mépris, d’ennui ou du sentiment que la situation se dégrade continuellement, et que les beaux jours sont derrière nous, et que nos enfants n’en connaitront pas. On se déprime plus que l’on se révolte, mais c’est ici sans doute plus autobiographique qu’autre chose.

    Enfin, les classes moyennes trouvent qu’elles ne s’en tirent « pas mal ». Chaque foyer en comptant tout, s’en sort, tout en mourant de peur de basculer dans le chômage, la précarité, à l’occasion d’un « accident de la vie » (divorce, incompatibilité d’humeur avec un nouveau chef, tout peut basculer en quelques mois). Et le poids des crédits (immobilier, voiture, consommation…) est une chaîne solide qui tient chacun au respect des « lois du marché », en lui inspirant au passage quelques belles pensées sur l’analogie entre ménage et nation : je rembourse mes dettes, pourquoi les grecs n’en feraient-ils pas autant ?

     

    1.  » on se déprime plus qu’on se révolte »

      Vous avez hélas bien raison…Et c’est la grosse déprime lorsqu’on a que le R.S.A pour vivre et qu’on vous le retire car on vous retire avec toute envie de révolte. Il faut alors survivre et être bien obéissant, ne pas bouger une oreille et répondre la tête basse aux injonctions les plus stupides sous peine de voir son calvaire personnel s’agraver…Je pourrais raconter mais j’ai même plus envie… On se sent sale, misérable et impuissant. Comme éberlué d’être de cette planète! Pourtant on en sait des choses lorsqu’on lit- entre-autres – ce blog depuis des années. On pourrait leur en raconter à ceux qui nous punissent: petites mains tout comme nous esclaves d’un système qui les broie. Mais on préfère se taire. Les mots n’arrêtent pas les lettres recommandées. Pas encore.

      Il faut créer des clubs citoyens, partout, dans chaque village. Ne serait-ce que pour que ceux qui savent expliquent à ceux qui ne savent pas.

       

  4. DE LA RIGUEUR ET DE LA PROBITE EN JOURNALISME ?
    MWARF …..

    Les torchons pleins de morgue et de mépris de Leparmentier, vous n’y songez pas…. : kdo pour l’hache eucéen élyséen ex au service de sa majesté Nabo 1er, etc etc ..

    Pour Leparmentier kdo : une laisse et un collier en OR MASSIF spécial KAAAAAAAA NICHE , des chars d’assaut en peau de croco; et surtout caresse au pti toutou à pépère, ouaf ouaf ouaf …

    Le nerf…. de la guerre ?

    http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-lege/020515/ne-laissons-pas-leurope-ecrire-sa-tragedie-grecque

    Grèce-Allemagne, les sous-marins de la rigueur https://www.bakchich.info/international/2012/05/24/grece-allemagne-les-sous-marins-de-la-rigueur-61387

    L’austérité : un remède qui tue https://www.bakchich.info/international/2015/06/18/l-austerite-un-remede-qui-tue-64085

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