Comptes futuristes, par Jacques Seignan

Billet invité.

Imaginons que la population d’une Belgique du futur atteigne 120 millions d’habitants. Est-ce possible ? Oui… sous certaines conditions.

Il faut d’abord construire des villes-silos comme les Chinois en produisent industriellement ; ou comme on le fit dans l’Europe de l’après-guerre, des ‘barres d’immeubles’, mais cela à bien plus grande échelle. Pour les villes d’Art & d’Histoire, il faudrait toutefois ériger ces nouvelles tours de logements en périphérie de leurs superbes centres historiques car ce sont évidemment des ressources touristiques précieuses pour la balance commerciale belge. Ah que les Parisiens seraient jaloux de contempler Bruges et ses canaux enchâssés au milieu de tours culminant à des hauteurs de plus de 300 m, comme celles d’Abou Dhabi, de Shanghai, de toutes les villes où la désirable modernité triomphe enfin ! Certains des gratte-ciel brugeois pourraient être de style néogothique, tels de nouveaux beffrois. Imaginez aussi le plaisir de contempler (avec une longue-vue) la Grand-Place de Bruxelles depuis le sommet d’une tour équivalente à la Burj Khalifa [828 m, à Dubaï] !

Mais loger 120 millions de Belges ne suffit pas, il faut les nourrir. Là encore des solutions existent avec ces géniales fermes-usines occupant si peu de surface, ce qui est un avantage puisque les surfaces agricoles actuelles sont toujours plus réduites par la bétonisation, la macadamisation et l’urbanisation. Vraisemblablement, il faudrait alors importer en complément des aliments pour les hommes et les animaux d’élevage. Or pour importer, il faut pouvoir payer : pensons à des ateliers dans des tours, nettement plus sûres que ces immeubles des pays phares de la compétitivité (tels le Bengladesh), mais forcément avec les mêmes niveaux de salaire, sinon plus de travail à octroyer… Il faut aussi boire. Tant que l’on arrive à éliminer des rivières et fleuves, toutes les saletés, pesticides, nitrates ou autres polluants, issus des diverses activités agricoles et industrielles (auxquelles les voisins en amont contribuent), personne ne peut craindre d’avoir soif. Enfin tout cela implique beaucoup d’énergie à produire. Mais des solutions compactes existent déjà : saupoudrer ce territoire de centrales nucléaires ; les fermes-usines contribuent également avec la méthanisation.

De mauvais esprits peuvent penser que de fortes concentrations humaines impliquent quelques protestations et autres mécontentements. Mais de nos jours ça se « gère » : que de progrès n’avons-nous pas accomplis après des milliers d’années de civilisation ! A l’avenir, plus besoin de la force brutale ; les révoltes seront détectées avant même que les individus n’aient eux-mêmes conscience d’être envahis par ce genre de pulsions. Ayant posé tous ces paramètres si favorables pour une vigoureuse croissance, il est clair que l’on pourrait envisager une densité maximale de 4.000 habitants par km², se donnant ainsi une bonne marge de croissance potentielle. Actuellement la population de la Belgique est de 11,2 millions pour une superficie de 30.528 km², soit une densité 368 h/km² ; avec 3.680 on atteindrait déjà 112 millions. Après tout dans la bande de Gaza la densité est de 4.890 h/km² et à Monaco de 18.292 – or les Monégasques se plaignent-ils ? Non pour sûr ; par contre les Gazaouis expriment leur agacement de temps en temps …

On peut deviner que cette fois-ci des esprits critiques décréteront que tout cela est inimaginable. Impensable ?

Considérons alors un antique et vénérable pays, l’Egypte. En 1800, elle comptait 4 millions d’habitants ; en 1900 environ 10 millions, soit pour une comparaison non fortuite, l’équivalent de la Belgique en 2000. En 2014 le pays des Pyramides avait une population 83 millions d’habitants sur une superficie d’environ un million de km², soit une densité de 83 habitants/km². Parfait ? Pas tout à fait : le problème est qu’il y a beaucoup de déserts, 96% de sa superficie (1). Ou autrement présenté, il y a environ 36.000 km² de terres agricoles (2), ce qui est de l’ordre de grandeur de la superficie de la Belgique… On prévoit environ 122 millions d’Egyptiens en 2050 (3). Ce serait pour ainsi dire une Belgique à 120 millions d’habitants mais un point de cette comparaison relève de la mauvaise foi car la ‘petite’ Belgique n’a pas de grands déserts où elle pourrait installer des villes nouvelles dans des oasis (à condition d’y apporter de l’eau). Par contre la Belgique a un climat pluvieux et l’eau est, en principe, abondante – oublions ces détails déjà mentionnés et liés à sa purification. L’Egypte a le privilège de disposer d’une énergie solaire abondante et ses anciens dieux lui firent don d’un long fleuve aux eaux limoneuses. Mais généralement on ne peut pas tout avoir ! Dieu (ou Allah) distribue parcimonieusement ses bienfaits – à Monaco, à Gaza, en Egypte, en Belgique etc. Des champs pétrolifères et du sable ensoleillé, ici, des champs fertiles et des plaines pluvieuses, là. Comment oser Le critiquer ?

Continuons de rêver à l’avenir et allons au Brésil. Cet immense pays ne serait peuplé que de 231 millions d’habitant en 2050. La superficie de la forêt amazonienne est d’environ 5.500.000 km² (à peu près dix fois celle de la France). Il suffit que les Brésiliens achèvent avec ardeur leur travail de déforestation et qu’ils en finissent avec ces grands arbres inutiles, ces plantes luxuriantes et tous ces insectes, bestioles, serpents et araignées [… et les Indiens ?, ah zut, il y en avait encore ?]. De plus il y a en Amazonie, à la fois de l’eau et du soleil, et à profusion. En visant une densité de 180 h/km² (seulement 1,5 fois celle de la France), il est parfaitement possible d’y faire vivre un milliard d’humains, la question de leur bonheur étant naturellement hors sujet.

Mais on l’aura deviné (espérons-le !), tout cela n’était qu’un hymne à la règle de trois. Or la répartition des richesses est également un sujet primordial illustré par cette règle simple. En effet il faut considérer les concentrations des fortunes, leurs écarts de « densités » recoupant incidemment celui des densités de population dans de nombreux cas (sauf à Monaco !). Ainsi un groupe de 67 personnes  possède-t-il autant que les 3,5 milliards les plus pauvres – « chacune de ces 67 fortunes “vaut” 52 millions de pauvres ». Ces multimilliardaires peuvent occuper une splendide résidence au sommet d’une tour, vivre dans un immense domaine verdoyant ou dans une île privée. Dans son film de science-fiction, Metropolis (1927), Fritz Lang montre la ville « d’en haut » et son habitat de rêve (avec ses « Jardins éternels »), perché au sommet – au sens propre comme au sens figuré – de cette société future ; cette anticipation est en cours de réalisation accélérée dans diverses mégalopoles de notre monde (4). Concernant les îles privées, une autre avancée serait désormais à l’étude : après le « simple » achat d’une île – par exemple, l’île d’Arros (1,5 km²), ou bien 97% de Lania, soit 352 km² de cette île hawaïenne (5) –, nos seigneurs et maîtres envisagent de faire construire des îles artificielles (6), hors des eaux territoriales et donc peuplées de hors-la-loi, littéralement. Toutes ces options sont autant d’habitats à très faibles densités (même en y incluant le nombreux personnel à leur service), où les nouveaux nababs aux fabuleuses fortunes peuvent vivre choyés, protégés et séparés des concentrations grouillantes d’êtres humains. Il est tout à fait logique pour certains d’entre eux d’investir dans les technologies transhumanistes afin de prolonger leur si précieuse vie dans d’éternels jardins.

Ces raisonnements seraient-ils inspirés par la jalousie de lutins hargneux envers des géants bienfaisants ? La richesse moyenne (dans une approche statistique et déshumanisée) d’un Français ou d’un Belge est-elle comparable à celle d’un Haïtien, d’un Malien ou d’un Bolivien ? Chacun est le riche d’un autre et dans cette échelle des fortunes, les écarts finissent alors par s’aplatir dans une perspective illusoire : gagner quelques dizaines d’euros mensuels, en gagner quelques milliers, quelques millions… Les proportions ont-elles un sens ? Considérer les deux extrémités de cette chaîne humaine, mises en balance comme un symptôme, laisse entrevoir le fonctionnement pervers de ce vertigineux système et ses conséquences absurdes, et réaliser que la machine à concentrer les richesses est devenue folle. Et abjecte.

Une question reste posée : comment faire vivre des milliards d’êtres humains sur Terre ? Cette légitime interrogation est absolument inséparable d’une autre question vitale : comment empêcher la captation systémique des richesses, arrivant aujourd’hui à son apogée, par la Minorité ultime ? Se résigner aux différentiels actuels est un des principaux obstacles à tout espoir d’un avenir heureux pour l’Humanité. C’est parfaitement dit dans la diapositive conclusive de la présentation de l’ INED :

« Les êtres humains sont en voie de maîtriser la croissance de leur population. Mais pour vivre convenablement à 9 milliards (7) ils doivent apprendre à mieux gérer les ressources et à les partager de façon plus équitable. A long terme, la survie de l’espèce humaine dépend autant sinon plus de la façon dont les Hommes vivront que de leur nombre. »

Terres et mers, vents et vagues, pluie et soleil … nos « biens communs » : nul n’en est propriétaire, tous devront les partager équitablement. Il n’y a plus d’alternative !

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– (1) : Présentation de l’ Egypte. « La vallée du Nil, propice à l’agriculture, qui n’occupe que 4% du territoire et abrite la quasi-totalité de la population »

– (2) : Données de la Banque mondiale : en 2012, 3,6% de terres agricoles sur le territoire égyptien

– (3) : INSEE , tableaux démographiques:

– (4) : Les gratte-ciels où s’installent les méga-riches Les gratte-ciels où s’installent les méga-riches

– (5) : Arros fut acheté par les Bettencourt ; Lania par Larry Ellison, le milliardaire qui jouait à Dieu sur une île hawaïenne

– (6) : Micro-Etats et villes flottantes pour les nouveaux maîtres du monde Micro-Etats et villes flottantes pour les nouveaux maîtres du monde

– (7) : P. Servigne et R. Stevens constatent que « la démographie [est] un sujet absolument tabou » dans leur livre Comment tout peut s’effondrer, [Anthropocène, Seuil, pp 202-203]. Ils soulignent ensuite que « [dans] un débat sur l’avenir de l’agriculture (…) toute argumentation ‘commencera’ par ce chiffre massue, 9 milliards en 2050. (…) Jamais on ne remet en cause les chiffres officiels de l’ONU sur la population : 9 milliards en 2050, et entre 10 et 12 milliards en 2100. (…) Or ce chiffre [9 milliards] est une prévision mathématique issue d’un modèle théorique. (…) ‘hors-sol’ qui se résume ainsi : notre population devrait arriver à 9 milliards en 2050, ‘toutes choses égales par ailleurs’

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