Quelle monnaie pour assurer notre vivre ensemble sur la planète ?, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité.

Le problème de la dérive anthropique de notre climat comporte deux niveaux d’analyse : l’anticipation de l’évolution de notre milieu tel que nous pouvons l’appréhender objectivement avec nos moyens de mesure actuels ; et la transformation requise de nos comportements pour nous intégrer dans un équilibre durable entre ce que nous voulons et les limites physiques de notre milieu. Aux deux niveaux d’analyse, le problème est à la fois subjectif et objectif.

Pour anticiper les conséquences de notre trajectoire actuelle, il nous faut apprendre à connaître non seulement la planète objective mais l’empreinte que nous y laissons par notre manière de vivre individuelle et collective. Et pour modifier notre mode de vie et de travail en vue de régénérer notre milieu naturel, il nous faut normer et diriger nos interactions avec l’environnement d’une manière qui tienne pleinement compte des données de la nature physique ; et de notre faculté subjective à engendrer et respecter collectivement des règles d’équilibrage de notre existence avec une nature physique objective.

A la jonction de notre réalité objective d’êtres vivants physiques dans un milieu physique et de notre réalité subjective de personnes vivant en société en interaction totale entre nous et avec le milieu, la question de la monnaie est ontologiquement incontournable. La monnaie est le seul moyen de compter ce qui est dans ce que nous sommes ; c’est à dire le seul moyen cognitif de convertir une mesure objective de quelque chose en jugement partageable compréhensible de perte ou de gain au fil du temps ; le seul moyen de fixer et de réaliser un objectif de gain par rapport à une perte ou une stagnation potentielles ; enfin le seul moyen de qualifier et de quantifier tous les travaux de transformation nécessaire de ce qui est dans ce que nous sommes.

Nous voyons bien comment la politique des objectifs formels et volontaires depuis le protocole de Kyoto a largement échoué. D’abord parce que les normes et les objectifs fixés n’ont pas été traduits en efforts et dépenses concrètement compréhensibles pour les personnes et les sociétés. Ensuite parce qu’aucune règle d’équité acceptable par toute l’humanité n’a été formulée et négociée pour répartir les efforts et les contraintes. Enfin parce que notre système économique actuel ne permet aucune compensation de nos différentes réalités entre les vertueux et les vicieux, les riches et les pauvres, les compétents et les incompétents, les rêveurs et les pragmatiques.

Notre système économique capitaliste libéral dépolitisé est radicalement inefficient à générer des bénéfices généraux pour tous par des efforts qui soient spécifiques, particuliers et individualisés. En l’absence de matérialisation de l’intérêt général par des États économiquement et financièrement responsables, le climat est une externalité positive pour les individus sans être une externalité financièrement négative pour les sociétés grandes et petites qui polluent et pillent la planète. Sans un système international de monnaie qui récompense les sociétés vertueuses et sanctionne les collectivités destructrices du milieu, les sommets internationaux et les rapports du GIEC ne produisent que de l’incantation et des voeux pieux.

Par principe, une politique mondiale de restauration de la planète est impensable sans une indexation des monnaies par une mesure de la biomasse. Si le crédit et les parités de change ne sont pas calculés d’une zone monétaire à l’autre en intégrant le prix de la vie des humains dans leur milieu naturel, personne ne peut mesurer les bénéfices économiques de l’investissement écologique. L’écologie n’est que pur discours qui ne débouche pas sur une économie réelle du vivre ensemble entre tous les humains. L’économie d’un équilibre réel entre notre nature et notre milieu physiques est uniquement matérialisable par une monnaie qui interdise l’émission de dettes sur la destruction de la nature.

Pour le moment la méthode de résolution du problème climatique est le laissez-faire darwiniste. Derrière les bonnes ou mauvaises intentions, on attend les catastrophes naturelles et les guerres qui élimineront « naturellement » tous les humains que la planète ne peut pas faire vivre par l’économie financiariste libérale. Les forts de l’espèce humaine espèrent qu’ils pourront préserver ou construire des ilots de paradis dans une terre dévastée. Notre régime actuel d’économie politique est celui de notre réalité subjective radicalement déconnectée de la réalité objective. Notre nature nous est devenue économiquement impensable par une monnaie exclusivement gagée sur l’intérêt financier abstrait de toute réalité vérifiable.

La déconnexion libérale de l’économie financière et de l’économie politique interdit de penser la nature réelle dans le calcul des prix. Les Etats concurrents dans l’accès à la liquidité monétaire n’ont plus les moyens de financer la protection du milieu naturel par la Loi et les dépenses publiques. La seule alternative à la destruction engagée de la civilisation humaine terrestre est la réalisation d’un État de droit international par un ordre monétaire qui traduise la collaboration des sociétés politiques à une gérance concertée du vivre ensemble sur une planète préservée.

Une économie de la nature physique humanisée ne peut pas être financée autrement que par une taxation des prélèvements et des atteintes à l’environnement à proportion des investissements et du travail de régénération du bien commun non individualisable de la nature. Il n’y a que des États de droit constitués par des sociétés humaines localisées sur un territoire délimité et identifié qui puissent organiser une compensation fiscale entre coûts et bénéfices de l’entretien du milieu de vie. Une fois que la renationalisation de la finance aura rétabli la possibilité d’une fiscalisation de l’équilibre entre coûts et bénéfices réels de la nature physique, la régulation internationale des flux de capitaux s’effectuera selon la mesure marchande objective de la contribution réelle de chaque pays à la régénération du milieu naturel.

Techniquement, la redistribution légale équitable de la ressource fiscale selon la contribution écosystémique nette de chaque zone monétaire signifie un marché interbancaire mondial régulé par une institution politique représentant la société des États. Le marché des changes doit être public. Les parités de change doivent être négociées entre les États et assurées par des réserves de change mutualisées sous forme de capital collectif commun ; capital public financé par la mise en commun d’une fraction de la fiscalité financière écologique perçues par les États.

Les normes et objectifs environnementaux feront partie de la négociation interétatique des parités de change. Les pays commettant les plus gros efforts seront récompensés par une parité de change internationalement subventionnée qui compensera le surcoût environnemental de la production domestique. En revanche les pays négligents verront leurs exportations financièrement sur-taxées pour financer la perte de compétitivité des vertueux.

Une compensation internationale publique des parités de change par une fiscalité financière écologique internationalisée aurait pour conséquence immédiate de créer un système mutualisé mondial d’assurance du climat et de la transition énergétique. La science et l’industrie du milieu naturel physique serait mécaniquement solvabilisées à hauteur de l’intérêt que la société mondiale porte à sa survie. Le GIEC deviendrait une société d’assurance scientifique internationale dotée d’un capital coté par des options de capital en monnaie financière internationale. L’efficacité des scientifiques à assurer l’atteinte des objectifs environnementaux de chaque pays serait mesurable dans les balances nationales des capitaux qui intègrent par nature l’attractivité écologique des territoires et des sociétés.

L’impasse climatique et environnementale actuelle est de nature politique et religieuse. La religion libérale mondiale interdit la transformation des paroles en actes. La politique libérale d’asphyxie fiscale des États interdit la responsabilité financière des sociétés et des gouvernants par qui les paroles sont possibilité d’acte. Notre monde libéral sans État et sans norme véritablement commune est un bolide lancé à pleine vitesse, sans volant, sans freins, avec un conducteur hypnotisé par le voile de l’argent libéral qui lui cache le mur de réalités contre lequel il va se fracasser.

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