L’Union Européenne respecte-t-elle les conventions de Genève ?, par Serge Boucher

Billet invité.

Si ceux qui s’étaient réjouis de l’arrivée au pouvoir de Syriza ont bien des raisons d’être contrariés, leurs ennemis idéologiques semblent réticents à savourer leur victoire. Les économistes néo-libéraux allemands, par exemple, sont semble-t-il très en colère contre les soutiens de Syriza, spécifiquement les prix Nobel Joseph Stiglitz et Paul Krugman, qu’ils décrivent comme « impolis », « inconscients » des traités européens, et « paléo-Keynesiens ».

Les lecteurs assidus du blog de Paul Krugman remarqueront que cette description est parfaitement exacte : le chroniqueur du New York Times s’intéresse peu aux aspects juridiques et diplomatiques de la crise, se contentant la plupart du temps d’un commentaire technique sur les décisions prises, selon une grille d’analyse que l’on peut effectivement qualifier de « paléo-Keynesienne » — on y trouve aussi d’importants accents Hicksiens, Mundelliens et néo-Keynesiens, mais ne pinaillons pas — et il est évident que la politesse ne figure pas très haut parmi ses priorités.

Ce qui est intéressant, c’est ce que ces économistes en colère ne disent pas : aucun d’entre eux, d’après la Libre, ne se hasarde à affirmer que les conclusions de Krugman ou Stiglitz seraient fausses. L’un d’eux se borne à les décrire, de façon très révélatrice, comme « malvenues ».

Le gros des conclusions de Krugman étant que le dernier plan de la Troïka, comme les précédents, détériorera encore davantage l’économie grecque sans améliorer de quelque façon sa position budgétaire, ce qu’il répète avec consistance depuis 2010, et se vérifie depuis avec la même consistance, ce silence de ses adversaires idéologiques sur le fond est interpellant.

Car si l’effondrement économique de la Grèce ayant suivi l’application des réformes de la Troïka pouvait être présenté au départ comme le résultat de l’incompétence, et vers 2012 comme un dégât collatéral regrettable accompagnant malheureusement des réformes nécessaires, ces deux explications ne tiennent plus aujourd’hui. Quand les plus respectés analystes soutenant ce programme n’essayent même plus de contester ceux qui prédisent que le dit-programme va continuer à détruire l’économie grecque, on ne peut que conclure que ceux-ci considèrent cette destruction comme souhaitable. Comme disent les informaticiens : it’s a feature, not a bug !

Du point de vue de la Troïka, ce serait peut-être pas mal que la Grèce rembourse un jour ses dettes, mais ce n’est manifestement plus vraiment cela la priorité, que cela l’ait été ou non un jour. Le plus important, c’est qu’elle se rende compte qu’elle a fait une Très Grosse Bêtise et qu’elle intériorise bien ses Grandes Fautes pour que celles-ci ne se reproduisent plus jamais jamais jamais. Des élus ont maquillé les comptes du pays il y a 15 ans ? Eh bien, cher Grecs, vous allez souffrir pour ça ! Vous osez élire un gouvernement qui refuse de jouer à ce jeu ? Vous allez doublement souffrir pour cela ! Et si les heures passées sous le bonnet d’âne et les coups de règles sur les doigts font peur au reste de la classe, particulièrement aux Ibères, là, au fond près du radiateur, c’est là une excellente affaire pour la discipline européenne. Faut se faire respecter, ici, sinon tout fout le camp !

Si les défenseurs de cette stratégie ne s’expriment pas encore de façon aussi claire, c’est probablement parce qu’elle est tout aussi impopulaire que le serait une approche résolument solidaire : détruire l’économie grecque, ça nous coûte cher à court terme, les Grecs étant nos clients, et ça rend le remboursement de leurs dettes de plus en plus improbable. Personne n’a encore osé poser la question, mais gageons, espérons, que les peuples européens ne seraient pas plus enthousiastes à l’idée de payer pour punir les Grecs qu’ils le sont à l’idée de payer pour aider les Grecs.

Il y a également un sérieux problème moral : même ceux qui considèrent cette « punition » comme nécessaire pour l’avenir de l’Europe, doivent se rendre compte que tous les Grecs actuellement privés de boulot, ou en manque de soins, ou au bord de la famine suite aux réformes de ces dernières années, n’ont pas tous voté pour les gouvernements corrompus et falsificateurs des années 2000, ni pour Syriza en Janvier. Il y a certainement parmi ces victimes des austériens néo-libéraux convaincus, qui payent pour les « errements » de leurs concitoyens.

Le droit de la guerre (la vraie, celle qui se mène avec des fusils et des bombes), fait la distinction entre le dommage collatéral, qui est toléré, et la punition collective, qui est formellement interdite par la quatrième convention de Genève. Vous avez le droit, si vous commandez une armée en temps de guerre, d’ordonner la destruction d’une cible militaire adverse tout en sachant qu’un nombre « raisonnable » de non-combattants seront vraisemblablement tués dans l’attaque. Par contre, s’il vous prend l’envie de bombarder un village en représailles d’une attaque menée par un de ses habitants, afin de décourager ses voisins de mener des attaques similaires, on peut vous traîner devant les tribunaux et vous risquez fortement une condamnation.

Ceci n’est cependant vrai qu’en temps de guerre. Si vous n’avez pas d’armes, pas de bombes, que vous ne punissez qu’avec des réformes économiques que vous imposez via le chantage à l’expulsion de la zone Euro, et que ces réformes détruisent des centaines de milliers de vies, non pour un but légitime, mais uniquement pour bien convaincre la population de ne plus voter n’importe comment à l’avenir, eh bien, vous êtes juridiquement couvert. Vous risquez tout au plus d’être réélu.

Il me semble qu’il y a là une faille dans le Droit International Humanitaire, à corriger d’urgence.

Partager :