Au-delà de cette limite votre billet n’est plus valable, par Roberto Boulant

Billet invité.

« Vous avez les montres, nous avons le temps », répondait la sagesse des sociétés traditionnelles à des Européens venus les piller et les exploiter, voir les génocider, au nom de la civilisation. Progrès aidant (et deux guerres mondiales plus tard), notre modèle de développement extractiviste est en passe de provoquer une sixième extinction de masse, allant jusqu’à menacer à court terme l’existence de nos civilisations !

Au moins y aurait-il une certaine logique à ce comportement amoral, à cette prédation aveugle, si notre humanité telle des criquets migrateurs à l’échelle interplanétaire, avait les moyens technologiques d’accéder à d’autres mondes pour les ravager chacun leur tour. Mais ça n’est bien sûr pas le cas (ce qui personnellement me soulage, tant je ne suis pas pressé de voir d’autres mondes connaître la botte de notre ‘civilisation’).

Mais comment expliquer cette folie ? Comment expliquer qu’une espèce soit consciente qu’elle est en train de créer les conditions de sa propre extinction… sans rien changer à son comportement ? Les causes sont bien entendu multifactorielles, mais qu’elles soient elles-mêmes la résultante de l’agrégation anarchique de facteurs géostratégiques, politiques, économiques ou sociaux, la question peut in fine toujours se résumer à un comment pouvons-nous être aussi aveugles ? (fous, stupides, suicidaires, égoïstes, conviennent très bien également. Liste non exhaustive.)

Et parmi les bonnes réponses, sans doute convient-il de retenir un cliquet que l’évolution elle-même, a installé entre nos oreilles ! En effet, le hasard et la nécessité ont façonné notre espèce de telle sorte que nous sommes très performants pour la résolution de problèmes à effet immédiat : se nourrir, se protéger, se reproduire, etc. Tellement performants que notre espèce s’est finalement installée au sommet de la structure tissée par les interconnexions des écosystèmes. Pas mal pour des primates nus.

Sauf que bien sûr, notre soi-disant puissance se révèle être maintenant notre plus grande menace. Nous sommes toujours incapables de gérer le temps long, celui qui excède la durée de vie d’un individu. Cette capacité n’offrant aucun avantage pour nos ancêtres, n’a tout simplement pas été sélectionnée par l’évolution. Ainsi notre temps long, ce temps-durée propre à notre espèce, n’a probablement pas beaucoup varié pendant les 160 à 200.000 ans de l’histoire d’homo-sapiens : il reste celui permettant à un groupe d’humains d’élever leurs enfants.

La résultante est que nous éprouvons les plus grandes difficultés à nous projeter dans l’avenir, alors même que la puissance de nos artefacts et leurs conséquences sur l’écosystème global se déploient sur le long terme, et menacent maintenant très clairement la survie de l’espèce (et des autres !). Circonstance aggravante -mais logique-, nous avons conçus des systèmes politiques à l’image de nos intellects : privilégiant le très court terme. Un ‘bel’ exemple de cette malheureuse caractéristique, étant le modèle de réacteurs retenus pour notre filière électronucléaire. Des hommes (et très peu de femmes) parmi les mieux formés de notre système éducatif, ont fait le choix d’un type de machines extrêmement dangereuses, générant de nombreux déchets radioactifs à moyenne et longue période, impossibles (ou quasiment) à déconstruire… et n’ont rien prévu pour que les savoirs des ingénieurs et des techniciens soient correctement transmis d’une génération à l’autre. Tout cela pour le bénéfice d’un gain immédiat : un prix contenu du kilowattheure pendant une trentaine d’années, et un modèle de réacteurs pouvant facilement être miniaturisés pour équiper des sous-marins.

C’est donc, comme tout semble le démontrer, cette horloge mentale réglée sur un temps long qui n’excède pas quelques décennies, qui nous empêche d’appréhender les conséquences systémiques induites par nos sociétés technicistes.

La solution rationnelle, évidente, étant qu’à partir du moment où nos agissements modifient notre très fine et très fragile biosphère sur des échelles de temps se comptant en siècles (et même en millénaires pour certains déchets nucléaires à vie longue), nous devons allonger d’autant notre horloge mentale, afin de prendre en compte les conséquences prévisibles.

Sauf que !

Sauf que cette nouvelle approche temporelle, indispensable à la survie de l’espèce, débouche immédiatement sur un obstacle de taille : le temps long est l’ennemi du profit courtermiste. Profit dont les frontières se situent à 4-5 ans pour les politiciens professionnels en charge de l’application du vernis démocratique, à quelques mois pour les transnationales et… à une centaine de millisecondes pour les transactions financières THF.

Et là les cliquets abondent pour verrouiller le système, ils grouillent même pourrait-on dire. C’est l’un des rares cas où nous pouvons faire une absolue confiance aux puissants lobbys des banques et des transnationales : ils sont prêts à toutes les extrémités pour les maintenir ! (voir la version 1.0. Chili–1973, ou 2.0. Grèce-2015).

Un second obstacle existe, imposant également. Mais rien qu’une bonne éducation à l’image de celle donnée par les sociétés premières, ne puisse surmonter. À savoir remplacer le temps long biologique, par un temps long culturel et de portée quasiment géologique !

Voilà où nous en sommes. Les paléontologues appellent cela un goulet d’étranglement ; l’étroit chemin par lequel doit passer une espèce pour s’adapter à un nouveau biotope. Fidèle à notre hybris originel, nous sommes en train de découvrir le goulet d’étranglement ultime : celui de la biosphère planétaire.

Au-delà de cette limite votre billet n’est plus valable…

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