Les normes, l’architecte et la société civile, par Gaëlle Péneau

Billet invité.

Les architectes de notre époque contemporaine sont mal compris et mal aimés.

Difficile en effet de faire comprendre en deux mots à quel point l’exercice de la profession d’architecte est de plus en plus complexe. Il faudrait pour cela être capable de comprendre que chaque projet est une création nouvelle, avec son programme, son site, son budget et ses contraintes. Rien à voir avec une création industrielle en série qui bénéficie de recherches et de progrès sur le long terme. Il faudrait de plus prendre conscience des techniques multiples qui sont nécessaires à son élaboration, des métiers différents qu’il suppose, et des équipes de construction qui sont à chaque fois différentes selon la loi du marché qui attribue au moins-disant la construction de l’ouvrage. Pour un projet de 10 000 m2 (un lycée par exemple) il peut y avoir en moyenne une dizaine d’entreprises et une centaine d’ouvriers sur un chantier, les « moins-disants » n’étant pas forcément les plus professionnels. C’est une équipe nouvelle à chaque fois, qui doit travailler ensemble, apprendre à se connaître, et puis qui se disloque pour ne plus jamais se revoir. C’est comme si un metteur en scène devait faire un film avec des acteurs qu’il n’a pas choisis et dont la sélection aurait été faite sur l’unique contrainte financière : les moins chers ! Et avec cela faire un bon film !

A l’occasion de la livraison d’un lycée, comment faire comprendre à un enseignant que la prise de courant qui était prévue à la droite du tableau de sa classe, se trouve en fait à gauche, après 20 mois de chantier, plus de 500 plans élaborés, plus de 100 ouvriers à manager qui ne parlent pas toujours français – une vraie tour de Babel ? C’est vrai que c’est incompréhensible.

Comment faire comprendre également que ce n’est pas l’architecte qui décide du budget et du programme, ni de l’adéquation entre les deux et qu’il met tout son talent à dénouer une équation souvent impossible à résoudre ? On me demande souvent pourquoi nous ne construisons plus en pierre de taille, est-ce que l’on n’aimerait pas la pierre plutôt que le béton ?

Mais là je n’ai pas encore parlé de la superposition des normes à respecter. Il y a les règles de construction et d’urbanisme, celles-là font partie de la pratique professionnelle. Mais depuis une dizaine d’années les normes se sont démultipliées à l’infini. Voici une liste non exhaustive : les normes de sécurité incendie, celles de la protection pour la santé des travailleurs (SPS), les normes parasismiques (la Bretagne a les normes sismiques les plus importantes de France avec la Côte d’azur), les normes handicapés (la surface des logements n’a pas augmenté mais les salles de bain ont dû s’agrandir au détriment des pièces de vie pour respecter l’accessibilité aux handicapés), les réglementations thermiques (RT 2012, Bepos, Passivhaus, HPE, BBC…etc), les normes environnementales (les labels HQE, les cibles environnementales, les éco-quartiers), … j’en oublie sûrement mais je vous en fais grâce.

Je sors d’un rendez-vous de chantier pour la construction d’un hôpital où le Maître d’ouvrage me demande de changer toutes les poignées de portes (400 portes) pour les adapter à la norme handicapés qui demande de mettre en œuvre des poignées rallongées afin de faciliter la manœuvre d’ouverture de la porte par un éventuel visiteur handicapé en fauteuil roulant au cas où il ne trouverait personne pour lui ouvrir la porte ! C’est la norme !

Cette introduction rapide à ce métier fait écho à la lecture du livre de Roland Gori « la fabrique des imposteurs » dont je vous livre quelques extraits :

Dès lors que le discours politique est révolu, une police des normes a le champ libre. Le pouvoir a alors toutes les facilités pour conduire les populations à se résigner à l’inévitable et si naturel néolibéralisme. Là où finit le royaume du politique commence l’empire de la norme. (p 21)

Pour sortir de la sidération qui nécrose notre créativité, il nous faut mettre un terme aux évaluations purement formelles au profit d’une recherche de valeurs réelles des services que nous rendons et des actes que nous accomplissons au cours de nos existences subjectives et sociales. Il nous faut apprendre à naviguer sans cette inhibition que produisent les normes lorsqu’elles altèrent la normativité du vivant. (p 263)

Deux articles viennent de paraître dans la revue D’A* du mois d’octobre 2015 qui surfent sur l’actualité des mal logés, des sans-abris et des réfugiés. L’éditorial d’Emmanuel Caille exprime très efficacement les contradictions devant lesquelles nous nous trouvons :

Jamais l’écart n’a été aussi grand entre ce que nous exigeons d’un bâtiment et la capacité que nous avons à le financer. La réglementation, malgré son flot de contraintes souvent absurdes, a porté le logement social, les équipements hospitaliers ou les centres d’accueil des personnes âgées à un niveau sans précédent de qualité fonctionnelle…Cette course aux objectifs qualitatifs toujours plus élevés voue à la précarité tous ceux qui ne peuvent accéder à cette manne de confort.

Un article de fond « Pour les bidonville en France » signé par Pascale Jeoffroy reprend ensuite la question et la développe. Elle propose un changement de paradigme :

Osons déclarer habiter à moindre coût comme un enjeu supérieur à celui d’habiter selon les normes. Le confort et les convenances n’ont aucune légitimité prioritaire : il n’y a pas de « logement indigne »

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* D’Architecture : revue spécialisée en architecture, magazine libre et indépendant.

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