Trends – Tendances, « Pour les économistes, il n’existe pas d’apparences trompeuses qui pourraient masquer la réalité », le 24 novembre 2015

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Trends 24-11-15

Ce qui me frappe quand je parle à des économistes membres d’organes de décision économique, c’est une absence de questionnement chez eux sur la nature même du savoir et sur la fiabilité de ce qui nous semble à première vue évident. Ils traitent le monde tel qu’il nous apparaît comme un donné non-problématique : le monde est exactement tel qu’il se présente spontanément à eux. Il n’existe pas pour eux d’apparences qui pourraient être trompeuses, et qui masqueraient alors la réalité. Ils n’envisagent pas ce que Karl Marx appelait un « fétichisme » et que l’on a appelé plus tard : « réification », c’est-à-dire cette tendance naturelle que nous ressentons dans les choses, de nous induire en erreur en apparaissant autrement qu’elles ne sont. Ainsi, le capital nous semble une chose qui grossit d’elle-même, cachant le fait qu’il pourrait y avoir là, dans les coulisses de cette croissance apparemment naturelle, la combinaison de la générosité de la nature nous ayant offert les rayons du soleil, le vent, la pluie bienfaisante, les richesses enfouies dans le sol, etc. et le travail d’êtres humains ayant éventuellement été insuffisamment rémunérés pour celui-ci et dont les gains se retrouvent entre les mains de personnes ne méritant peut-être pas d’en bénéficier.

Il y a chez nos décideurs économiques une compréhension du monde à partir de « catégories spontanées », pour reprendre l’expression du sociologue Pierre Bourdieu. Ces catégories spontanées, ce sont le plus souvent les mots de la langue usuelle qui nous les offrent : ainsi, s’il y a un mot « âme » dans la langue, c’est certainement que les hommes ont une âme, s’il existe un mot « volonté », c’est à coup sûr que nous disposons d’une faculté appelée « volonté », et ainsi de suite.

Le caractère d’évidence des mots de la langue nous décourage d’aller voir s’il n’existerait pas des coulisses à ce monde de « bon sens » qu’ils nous font supposer, s’il n’existerait pas des mécanismes opérant en arrière-plan, par exemple, à ce capital « qui grossit tout seul », mécanismes qui révéleraient peut-être l’existence de classes sociales, et peut-être aussi que ces classes sociales sont animées par les intérêts des personnes qui les composent, et que le monde n’est pas constitué d’une simple collection de choses telles qu’elles nous apparaissent « à première vue », et qu’il y aurait un bénéfice pour notre compréhension de mettre en évidence les mécanismes sous-jacents et les éléments mis en jeu.

La science économique est tout particulièrement encline à un tel aveuglement. Elle s’est offert comme un principe, comme un présupposé, un individualisme méthodologique dont l’implication est que les phénomènes d’ordre collectif présents dans les sociétés humaines ne doivent jamais être considérés comme sui generis : ils n’auraient aucune spécificité et il ne serait nécessaire pour en offrir une explication complète que de décrire le comportement des individus qui les composent. Il n’y a pas dans cette perspective de dimension collective à ce que nous faisons quand nous sommes ensemble : aucune structure n’émergerait de nos comportements collectifs qui ne sont qu’un simple rassemblement de comportements individuels. Il n’y aurait ainsi aucun bond qualitatif quand on passe de l’individuel au collectif : il s’agirait dans une foule, du comportement d’un individu unique démultiplié X fois jusqu’à la constituer, et il n’y aurait rien de plus dans le comportement d’une foule que la somme des comportements d’individus, en interaction bien entendu, mais agissant comme ils le feraient s’ils étaient isolés.

Or nous savons intuitivement que le monde ne fonctionne pas de cette manière-là, qu’il y a dans le comportement d’une foule une dimension qui ne peut être déduite simplement du comportement des individus envisagés un par un. C’est le propre d’ailleurs de toute approche de type sociologique que de supposer une spécificité au collectif par rapport à l’individuel. L’individualisme méthodologique de la « science » économique fait donc d’elle, automatiquement, une « anti-sociologie ».

 

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