Court terme, long terme, par Michel Leis

Billet invité.

Comme le rappelle Cedric Mas dans son billet, la rhétorique guerrière porte avant tout sur le court terme. La lutte contre le terrorisme ne peut se limiter à une série de « batailles », que ce soit sur le territoire national contre des individus prêts à recourir à la violence, ou à l’extérieur avec les bombardements contre Daesh. Les postures guerrières et les mesures d’exception sont un acte de communication avant d’être réellement efficaces. Il faut rappeler une évidence : sans perspectives de long terme, la lutte contre le terrorisme est vouée à l’échec, il se renouvelle sans cesse et continue d’attirer à lui de nouveaux adeptes. On gagne des batailles sans jamais gagner la guerre. Depuis longtemps déjà, les priorités de la politique nationales et l’action diplomatique traduisent ce manque de vision, non seulement en France, mais dans d’autres pays occidentaux.

Sur le plan intérieur, Monsieur Macron peut verser des larmes de crocodile sur la responsabilité de la France dans le développement du djihadisme, cela fait maintenant près de 40 ans que le processus de « désintégration » des banlieues est en cours. Le monde politique n’a pas été à la hauteur des défis, il a souvent agi en fonction des évènements, il a cherché (et il cherche toujours) à instrumentaliser une situation qu’il a contribué à créer.

Cette dégradation de la situation des banlieues a commencé dans les années 70, avec les mutations de l’industrie et des services. Elles se sont traduites par la perte de milliers d’emplois non qualifiés. Les populations immigrées qui occupaient souvent ces emplois ont été en première ligne. Leurs enfants qui n’ont souvent pas eu accès aux études supérieures ratent le coche des emplois qualifiés. Dès le milieu des années 70, le taux de chômage dans les banlieues est significativement supérieur aux moyennes nationales. Le progrès qui avait été par le passé un moteur de l’intégration pour les vagues d’immigrations successives n’offre plus de perspective, la consommation devient le moteur de l’appartenance et de la reconnaissance dans une société de plus en plus individualisée, les classes populaires sont partiellement exclues.

Les politiques ne peuvent pas invoquer un phénomène souterrain : la « désintégration » des banlieues se manifeste au grand jour dès le milieu des années 70, dans la banlieue lyonnaise, les premiers incidents éclatent à Villeurbanne et Vaulx-en-Velin. Les affrontements des Minguettes en 1981 sont largement couverts par les médias, ils vont être l’archétype d’une violence urbaine qui revient de manière récurrente. Les tentatives de canaliser ce mouvement (en particulier « la marche pour l’égalité et contre le racisme » dite « marche des beurs ») seront rapidement récupérées par le monde politique, sans grands résultats. Les mesures qui sont prises (création des missions locales pour l’emploi, plan de rénovation des banlieues) ont peu d’effets et ne sont pas à la hauteur des problèmes rencontrés. Le rap et quelques films  comme « La haine » (1995) et « Ma 6T va craquer » (1997) illustrent de manière crue l’état d’esprit qui règne dans les banlieues.

Les trafics et une délinquance de plus en plus violente se développent dans les cités. C’est un raccourci et la voie de la facilité vers la consommation. Les marques, quelques codes vestimentaires et les grosses berlines marquent l’appartenance et la reconnaissance dans les bandes des cités. Même si elle concerne un nombre réduit d’individus, cette violence contribue à construire des zones de non-droit et une forme d’extra-territorialité par rapport au reste du territoire. Dans les années 90, certains s’engagent déjà dans le Djihad, à l’époque pour soutenir les Bosniaques contre les milices serbes. Déjà, on observe des passages de la délinquance vers l’engagement djihadiste. Le ressentiment, la révolte, un désir exacerbé de reconnaissance et d’appartenance, tout cela constitue un mélange explosif qui trouve à s’exprimer aussi bien dans la délinquance que dans le djihadisme. C’est à mon sens les raisons d’une grande perméabilité entre ces deux extrêmes. Le discours djihadiste instrumentalise ce potentiel de violence et lui donne un sens : il désigne des boucs émissaires, il fait la part belle aux théories du complot, il crée une échelle de valeurs inversée ou le fait de faire le djihad propulse au sommet de la hiérarchie, il légitime le recours à la violence et la révolte, il renforce le sentiment d’appartenance par un fonctionnement « clanique ».

Il y a toujours eu une poignée d’individus prêts à recourir à la violence aveugle pour déstabiliser un État, faire la révolution ou imposer une vision totalitaire du monde. Le terreau des banlieues n’explique pas tout et n’excuse rien. Cependant, il change la dimension du problème. Ce n’est plus d’une poignée d’individus dont il s’agit, mais bien de plusieurs centaines, voire quelques milliers (dont près de 500 sont aujourd’hui en Syrie). Il faut y ajouter un cercle plus large de sympathisants potentiels, qui sans adhérer à la vision djihadiste du monde, partage le sentiment de révolte et certaines explications sur les boucs émissaires. Même s’ils restent ultra-minoritaires (la population des ZUS est de plusieurs millions d’habitants), le nombre d’individus pose problème, à la frontière entre la lutte contre le terrorisme et celle contre un parti à l’idéologie totalitaire prêt à la violence et qui recrute sans cesse de nouveaux adhérents, la référence en la matière serait le parti nazi dans l’Allemagne des années 20-30.

Sur le plan extérieur, la logique guerrière est inopérante. Les interventions des pays développés sur le terrain, qu’elles soient aériennes ou terrestres, se sont soldées dans une perspective de long terme par des échecs. L’invasion de l’Afghanistan, d’abord par l’Union Soviétique (pour soutenir un gouvernement affaibli), puis par les États-Unis (au nom de la « guerre contre la terreur »), les deux guerres du Golfe, les bombardements en Libye, toutes ces actions ont laissé place au chaos une fois les opérations terminées. Même la première guerre du Golfe a eu un impact négatif sur les populations. La guerre asymétrique, l’embargo et le maintien d’un dictateur ont créé un ressentiment vis-à-vis de l’Occident pour une partie de la population. La « guerre contre la terreur » a affaibli Al Quaïda mais n’a pas mis fin au terrorisme, tant s’en faut. Elle a contribué à l’émergence de Daesh qui a pour partie repris le fonds de commerce d’Al Quaïda en pratiquant la surenchère et en y ajoutant une dimension territoriale. Si des bombardements massifs finissent par affaiblir Daesh, il est à probable que d’autres mouvements prendront le leadership et s’attaqueront encore à l’Occident.

La principale préoccupation des pays développés est la sécurité des approvisionnements pétroliers. Les populations locales ne sont pas dupes et elles regardent avec circonspection les interventions extérieures mises en œuvre pour d’autres motifs. Sur le plan économique, cette sécurité est le domaine de nos marchands de canons, avec la bénédiction et le soutien de nos gouvernements. Sur le plan politique, les pays développés considèrent certains États de la région comme stables et ayant des gouvernements parfaitement représentatifs. Rien n’est moins sûr, ces pays sont des poudrières sociales avec une distribution extrêmement inégalitaire des revenus et des poudrières religieuses, lieux de confrontation entre différents courants de l’Islam. En d’autres termes, les armes que nous vendons à ces pays entretiennent non seulement les conflits locaux, mais elles pourraient bien un jour se retourner contre les pays qui les ont vendus.

Éradiquer le terrorisme dans ces régions par de simples frappes aériennes relève de l’illusion. La guerre aérienne ne suffit pas, surtout contre un ennemi non conventionnel, comme l’a déjà évoqué Cedric Mas dans de précédents billets. Une intervention directe au sol de troupes extérieures à la région aurait un prix humain très élevé. Daesh est un acteur de la poudrière sociale et religieuse, il se bat contre des pouvoirs chiites corrompus et minoritaires. Quoi qu’on en pense, une telle intervention serait rejetée par une partie des populations locales. De plus, cette intervention de l’Occident pourrait radicaliser une nouvelle génération de terroristes. Enfin, l’expérience montre que la sortie de troupes sans laisser un chaos politique est un exercice encore plus délicat que l’intervention elle-même. Seuls des acteurs à forte implantation locale sont à même de combattre réellement cette organisation. Mais même cette option n’est pas sans risque pour le futur : les Kurdes sont les seuls à même de jouer ce rôle, ils seraient confortés dans leurs aspirations territoriales en cas de succès, d’autres conflits potentiels en perspective.

Dans la lutte contre le terrorisme, ce qui compte est de, sinon tarir, du moins diminuer fortement la source des candidats terroristes. C’est la seule voie pour ramener le problème à des proportions gérables. Les mesures purement sécuritaires et les bombardements ne sont pas de nature à effrayer les djihadistes. C’est en diminuant le ressentiment exacerbé d’une partie de la population que l’on diminuera le nombre de djihadistes potentiels. Si l’on regarde les causes profondes, c’est par une vision de long terme et un changement radical de politique que l’on peut y arriver. Sur le plan intérieur, ce n’est pas d’un énième plan banlieue dont nous avons besoin, c’est d’une politique de partage du travail et de promotion sociale qui doit faire fi de toute discrimination, il faut faire sauter les verrous installés par les élites autoproclamées et ouvrir les barrières invisibles. Sur le plan extérieur, la situation est encore plus complexe, les frontières héritées de la fin des mandats coloniaux auraient besoin d’être redessinées, perspectives de très long terme. En attendant, on ne peut soutenir des régimes profondément inégalitaires et dictatoriaux, il faut s’intéresser aux peuples plutôt qu’aux pouvoirs en place. A cette condition seulement, on pourra diminuer le ressentiment des populations. Si tant est que le monde politique décide de mettre en œuvre une telle politique plutôt que de succomber à l’illusion de l’éradication et de la vengeance par une seule politique sécuritaire, il restera une longue période où il faudra faire face à des attentats. L’objectif de 10 ans donné par Cedric Mas me semble bien optimiste. Aurons-nous la force en tant que Nation d’accepter des années de sacrifier le court terme pour le long terme ?

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