Actualité de la xénophobie, par Stéphane Gaufrès

Billet invité

La xénophobie est le nouveau mal du siècle, véritable épidémie mondiale non circonscrite, comme on le prétend, aux pays déclinants de la vieille Europe post-coloniale. Dimanche soir, le parti populiste AfD a obtenu un score sans précédent (de 10 %, 14,5 % et 24 %) lors de trois élections régionales en Allemagne.

Ce parti qui n’existe que depuis 2013 a connu une ascension inédite, surfant à ses début sur l’euro-scepticisme pendant la crise grecque, puis sur la xénophobie avec la crise des migrants. Le « pays modèle » des économistes libéraux, le pays le plus riche et puissant d’Europe vient donc de rejoindre le club maintenant majoritaire des pays européens où l’extrême-droite compte dans le paysage politique, et se rapproche du pouvoir.

Aux USA, qui avait vu venir Donald Trump ? Encore une fois, le phénomène est récent, inattendu, et émane d’un pays encore cité par les « économistes » pour sa reprise, son inventivité siliconée et sa croissance, un pays riche et puissant. (Mais où beaucoup de gens dorment dans leur voiture). Trump a la xénophobie décomplexée, contrairement à l’AfD, qui « regrette » que des membres de son parti aient participé au blocage vindicatif, par un groupe de citoyens allemands d’un bus de réfugiés, en février dernier, dont les images avaient ému l’Allemagne. Trump au contraire, s’électrise et électrise, dans un débordement théâtral permanent : « Les migrants mexicains ont beaucoup de problèmes. Ils amènent de la drogue, de la criminalité, ce sont des violeurs. » L’allure extérieure est échevelée mais la gradation rhétorique est parfaitement maitrisée).

En Inde, Narendra Modi est premier ministre depuis 2014. Ultranationaliste hindou, réprimant de plus en plus durement les actes de « sédition », et notoirement islamophobe. (Les musulmans sont en Inde une minorité opprimée). « He has described the reprisal killings of Muslims that year as a simple “reaction” to an “action,” namely the deaths of the Hindu train passengers – and has said he felt as sad about them as would a passenger in a car that accidentally ran over a puppy. « (NY Times)

Au proche et moyen-orient, la rhétorique des nouveaux traditionalistes ou fondamentalistes musulmans ne va jamais sans une critique totalisante de l’occident ou d’Israël. La Turquie d’Erdogan essentialise et criminalise l’identité Kurde. L’état d’Israël a connu une lente dérive vers l’extrême-droite, depuis le collectivisme utopique des débuts.

Il n’est peut-être pas utile de préciser ici comment la Russie de Poutine tient bien sa place dans ce tableau, loin d’être exhaustif.

En France, le Font National atteint des scores qui n’ont que de rares équivalents en Europe, et comme nous le rappelle le dernier billet de Thomas Piketty, la xénophobie ordinaire reste présente notamment dans le monde du travail.

Il est tentant de rapprocher cet aphorisme paradoxal de Pierre Desproges : « Il y a de plus en plus d’étrangers dans le monde », de cette autre étrange réalité : il y a de plus en plus de dettes dans le monde.

Paul Jorion a plusieurs fois souligné l’idée que la machine à concentrer la richesse avait pour origine le fait que ceux qui ont trop d’argent le prêtent, et reçoivent de ce prêt un intérêt, alimentant en retour une spirale de concentration de la richesse.

Le prêt est nécessaire parce que l’argent ne se trouve pas à l’endroit où il devrait être pour le bon fonctionnement de l’économie des hommes, et le taux d’intérêt est l’aliénation en « soft power » du grand nombre par le petit nombre.

Que l’argent ne se trouve pas au bon endroit… que les hommes ne se trouvent pas au bon endroit… L’atlas des inégalités est évidemment aussi celui des crises, des diasporas et des réactions xénophobes.

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