LES BANQUES CENTRALES, EN DÉSESPOIR DE CAUSE… par François Leclerc

Billet invité.

Une fois de plus, Anésidora doit être sollicitée, plus connue sous le nom de Pandore et renommée pour sa fameuse boîte qui était une jarre. À nouveau, celle-ci a été ouverte, au risque qu’il en sorte des maux que l’on n’attend pas. Cette entrée en matière va-t-elle ravir Jens Weidmann, qui s’efforce de refermer son couvercle pendant qu’il est encore temps?

Mario Draghi l’a ouvert en prononçant à propos de l’Helicopter Money une petite phrase destinée à faire jaser, et il a obtenu un franc succès faute de le trouver ailleurs. Mais le président de la Bundesbank considère dans le Westdeutsche Allgemeine Zeitung (WAZ) que s’engager dans cette voie est une décision « éminemment politique, qui est une prérogative des gouvernements et des parlements ». Qu’une telle mesure soit prise par une banque centrale introduirait selon lui « une confusion complète entre politique monétaire et fiscale, incompatible avec l’indépendance de la banque centrale ». Au nom de cette indépendance, une ligne de démarcation infranchissable a en effet été tracée entre ce qui ressort des banques centrales et ce qui est de la responsabilité exclusive des gouvernements. Tel est le dogme des monétaristes qui confient à une instance insaisissable : le pouvoir monétaire, le considérant comme suprême.

Qualifié au contraire de « divorce institutionnel », ce principe n’est pas intangible pour Simon Wren-Lewis, un économiste britannique pourvu d’un substantiel curriculum vitae, professeur à Oxford et conseiller du parti travailliste de Jeremy Corbyn, qui fait campagne pour le QE4People (*). Il peut s’appuyer sur plusieurs décisions dans l’actualité récente, qui confirment que si les gouvernements ne se décident pas à adopter une politique fiscale expansionniste, les banques centrales n’ont pas d’autre choix que de les remplacer.

C’est le cas de la Banque du Japon, qui a lancé un programme de soutien aux entreprises qui « investissent dans le capital physique et humain », c’est à dire qui augmentent les salaires afin d’encourager l’inflation, ce but auquel elle ne parvient pas par elle-même. La BCE innove également en annonçant un programme de prêts aux banques dont le taux négatif est conditionné à l’ampleur des crédits à l’économie qu’elles consentiront. Dans les deux cas, nous n’avons pas affaire à des mesures traditionnelles de politique monétaire, qui ne se préoccupent pas de l’affectation des capitaux, mais à une question du ressort des gouvernements.

Comme on peut s’en douter, les réactions outragées n’ont pas manqué en Allemagne, où Mario Draghi a une presse exécrable. Jens Weidmann est venu prêter main forte, avec comme argument supplémentaire que « les pays de la zone euro et les contribuables » supporteraient le coût de cet « énorme trou » dans le bilan de la banque centrale, « car ils renonceraient aux revenus provenant des banques centrales pendant de longues années ».

Le propos se veut habile, car rien n’obligerait dans ces circonstances la BCE à se retourner vers ses actionnaires – les banques centrales nationales – pour se recapitaliser, comme il est souvent à tort expliqué. Elle pourrait en effet poursuivre sans encombre sa route pourvue d’un capital négatif ! Par contre, comment pourrait-elle poursuivre la redistribution de ses profits au lieu de les consacrer à progressivement combler le trou créé par sa distribution de liquidités sans actifs en contrepartie ? L’argument, soit dit en passant, fait d’autant plus impression que l’on ignore que le bénéfice net de la BCE n’a même pas atteint un petit milliard d’euros en 2014…

Petit à petit, on pénètre plus avant dans la salle des machines des banques centrales, ces lieux inaccessibles où le mystère est cultivé au nom de l’efficacité. C’était tout du moins l’argument employé du temps où il fallait surprendre les marchés, alors que désormais elles multiplient les prévenances vis à vis des investisseurs et soignent leur communication ! Rien que ce changement d’attitude devrait d’ailleurs faire réfléchir.

Les dogmes les mieux établis vont-ils tenir le coup longtemps si les transgressions se poursuivent ? À force de s’aventurer sur des territoires inconnus, les banques centrales maltraitent les banques qu’elles ont pour mission de protéger et ouvrent des portes qui étaient fermées à double tour. Et elles ne donnent pas signe de vouloir en rester là. Peter Praet, l’économiste en chef de la BCE, a déjà signifié que celle-ci pourrait si nécessaire décider de baisser encore ses taux négatifs de dépôt.

Si Jens Weidmann vise juste quand il voit dans la distribution par la BCE de liquidités aux particuliers une échappatoire évitant aux gouvernements d’agir, il se trompe du tout au tout sur la politique qu’ils devraient suivre. Il est certes déraisonnable d’injecter encore des liquidités, alors qu’elles sont déjà surabondantes (quoique mal allouées), mais ne l’est-il pas tout autant d’ignorer la croissance de la dette mondiale qui se poursuit ? L’acharnement fiscal européen peut-il sérieusement prétendre stopper cette machine diabolique et faire l’économie d’une réduction ordonnée de la dette ?

George Osborne, le chancelier de l’Échiquier a sans scrupules annoncé couper les pensions des handicapés, conduisant David Cameron à annuler la mesure devant le malaise causé au sein de son propre parti. Si les espoirs se portent tant en Europe sur l’Helicopter Money, c’est tout simplement en désespoir de cause. La boîte n’est pas prête d’être refermée.

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(*) Assouplissement quantitatif pour le peuple  : distribution de liquidités aux particuliers.

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