Nuit Debout – La manifestation à Paris le 40 mars 2016, par Jacques Seignan

Billet invité.

Hier je suis allé à la manifestation organisée contre la loi Travail. Je voudrais apporter mon petit témoignage, subjectif et bref …

Une remarque d’abord. Paris a sciemment été vidé de ses « prolétaires », rejetés en banlieue puis en grande banlieue. Donc il est devenu très difficile d’avoir de grandes manifestations populaires et ça pour une raison pratique qu’il est bon de rappeler à tous ceux qui ne vivent pas en région parisienne.

Venir d’une ville ou d’une cité de très grande banlieue, sans avoir un passe Navigo, coûte avec des billets aller-retour plus de 10 € ; c’est cher pour des jeunes (et moins jeunes !) plus ou moins précaires et en galère, dissuasif même.

D’ailleurs il faut se souvenir que lors de la gigantesque manif « je suis Charlie » en janvier 2015 tous les transports étaient gratuits ! Et comme j’avais pu le constater, il y eut visiblement un effet d’aubaine pour « nos » jeunes de banlieue pour aller à Paris – mais pas à la manif. Autre point concret : les RER subissent un manque inadmissible d’investissements depuis des années et marchent de plus en plus mal. De plus il y a d’une part les suicides (les tragiques « incidents voyageurs ») et d’autre part les alertes à la bombe. Hier ne pouvant pas rester jusqu’à la fin, vers 16h30, j’ai quitté la manif. Le RER A était bloqué de Vincennes à Auber : alerte au colis piégé (curieux, non ?) et par conséquent la « galère », celle que subit des millions de banlieusards jour après jour. Il faut garder en tête ces points concrets lorsque certains se demandent pourquoi ceux qui auraient le plus de raisons de manifester ne le font pas !

La cortège partait de la place de la République, le lieu de Nuit Debout. Arrivé vers 14 h 15, il venait de s’ébranler et j’ai décidé de le remonter en passant par les trottoirs. Nous devons tous dire comment nous sommes redevables à ceux qui sont traditionnellement appelés « les gros bras de la CGT ». Ils sont une force démocratique incontournable et indispensable ; ils sont rassurants et ils aident beaucoup par leur présence à éviter le pire. Dans son livre David Graeber, pp. 90 et 91, [Bureaucratie, Les Liens qui libèrent, 2015] parle des questions du maintien de l’ordre, du rôle de la police (« les policiers sont des bureaucrates armés ») ; il explique comment dans nos démocraties, une « astuce vraiment ingénieuse » les fait apparaître comme des forces dédiées à la lutte contre le crime (les « petits » voleurs mais, on le sait bien, pas les voleurs à grande échelle, aux limites de la légalité, les optimisateurs fiscaux). Il souligne qu’en réalité la police « fait exactement le contraire : elle introduit la menace de la force dans des situations qui, sans elle, n’aurait rien à voir avec la violence ». (Toute allusion au drame du barrage de Sivens, à la mort de Rémi Fraisse ne serait pas fortuite). Mais il est vrai que les choses ne sont pas simples car de tout temps des gens dissimulés derrière des foulards jouent aux provocateurs … Ce fut le cas hier.

Les CRS étaient donc positionnés le long des façades, avec leur harnachement, fatigués, épuisés et on doit savoir que les policiers n’en peuvent plus eux aussi ; ils ont manifesté récemment. En effet ces fonctionnaires souffrent des mêmes problèmes que le reste de la société… Beaucoup ont des gamins … Vers 15h30, à environ 200 m avant Bastille, une ligne de CRS s’est mise en travers du boulevard Beaumarchais, juste devant les manifestants, de nombreux étudiants, jeunes et lycéens, marchant ensemble de façon bien plus dense que les autres manifestants suivant les camionnettes sonorisées des syndicats. Parmi ces jeunes, bloqués un certain temps, des anars ou prétendus tels. On a entendu des gros pétards et c’est vrai, dans le contexte actuel, c’est particulièrement déplaisant et anxiogène. Il y eut une réaction des CRS que je n’ai que devinée sans la voir (nuages de fumées au-dessus des gens) et par chance le cortège a pu continuer. Un autre fumigène à couleur rouge a même atterri sur un balcon au premier étage d’un immeuble, place de la Bastille : j’ai eu peur que ça ne mette le feu… J’ai eu alors l’intuition que ça dégénèrerait plus ou moins comme ce fut le cas à la fin, à Nation, malheureusement.

Dans les manifestations les échanges sont facilités mais j’ai l’intuition que ce qui se passe sur la place de la République rend bien plus facile la communication : les participants de Nuit Debout sont ensemble et ils ne marchent pas à côté les uns des autres : ils forment des cercles et discutent.

Un point me semble évident : la démocratie représentative a été bafouée, à un point jamais vu, par Hollande et son gouvernement macronisé et il y a en conséquence un besoin urgent de revenir à l’agora ! Revenir à la démocratie directe, la seule véritable, et c’est peut-être ça qui se passe – et avec l’aide efficace du Net qui justement peut également organiser les regroupements physiques. Les contacts et les échanges entre des personnes (physiquement présentes) sont indispensables quand tout est fait pour au contraire diviser et mettre tous les individus en concurrence. Certainement ce besoin est la chose la plus subversive qui puisse arriver : comprendre en se réunissant que tous sont écrasés (à des degrés divers) par un Système devenu fou.

Une autre chose m’a surpris : dès qu’on s’éloignait du parcours, Paris était tranquille, comme indifférent à ces quelques dizaines de milliers de personnes protestant contre une loi indigne et plus certainement pour crier « nous en avons assez ». Dans une ville de 2 millions d’habitants, c’est possible. Par contre la manifestation de janvier 2015 pour Charlie fut énorme, colossale et hier, j’ai rêvé à ça : une immense descente du peuple dans les rues comme ce fut le cas. Tous réunis.

Mais M. Valls aura probablement raison quand il a dit, méprisant, à quelqu’un au salon du Livre, « la loi Khomri, bah ! vous l’aurez quand même ». Les députés PS se vautrent dans la soumission : ils ont voté une loi scélérate pour modifier les conditions de l’élection présidentielle avec la restriction des temps de parole. Ils peuvent bien continuer à voter des lois fondamentalement à droite comme celles sur la politique de l’offre ou sur l’état d’urgence.

Alors que faire ? Des mouvements comme Nuit Debout ou sur Internet #onvautmieuxqueca sont porteurs d’espoir. La vraie condition du succès passera par une réaction du type de celle que Bernie Sanders a créée aux États-Unis et proposée par Frédéric Lordon dans sa dernière vidéo : une convergence de toutes les classes, des encore protégés aux déjà précarisés. Les Ultralibéraux scient la branche sur laquelle ils sont assis – le soutien traditionnel des classes moyennes et même moyennes supérieures – et cela semble bizarre. Mais c’est parce que finalement il n’y a ni dirigeants ayant une vision à long terme, ni une volonté machiavélique de quelques Seigneurs mais surtout un processus autodestructeur en œuvre et dans lequel les pulsions de cupidité et de soif de l’argent prennent le pas sur tout autre considération. (Des très riches New-yorkais réclamant de payer plus d’impôts ont récemment démontré a contrario cette folie.)

Il ne faut pas que la Caste suprême nous emporte dans son Armageddon : les temps sont venus de réagir !

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