En Chine, un « coagulant » civilisationnel très puissant : l’écriture idéographique (I), par DH & DD

Billet invité.

Si l’on en croit P. Gentelle qui, dans « Chine et « Chinois » d’outre-mer à l’orée du XXIe » (SEDES 1999), se propose de définir la « sinité » : « … La prise de conscience globale d’une civilisation distincte n’a émergé que du temps de Confucius au VIe av. JC. Cette civilisation se caractérisait par divers ensembles, mais ce qui apparaissait comme « le plus chinois » aux Chinois de l’époque était leur langage et le système de symboles qui lui était lié. En particulier le fait que ce langage leur permettait d’affirmer leur supériorité sur les voisins environnants. »

L’écriture chinoise, dont les premiers linéaments apparaissent dans les inscriptions oraculaires sur os ou écaille de tortue il y a plus de 3000 ans, a la particularité d’être restée pendant des siècles dissociée et indépendante des langues parlées en Chine. Cela perdure encore aujourd’hui en quelque sorte puisqu’il existe toujours en Chine plusieurs centaines de parlers et dialectes très différents à l’oreille, mais unifiés par l’écrit. C’est le Premier Empereur Qin Shi Huangdi, monté sur le trône en 221 av. JC, qui, en même temps qu’il unifiait les poids et mesures, la monnaie et l’écartement d’essieux des roues de char, décida de l’unification de l’écriture pour consolider son empire et édicter des lois que nul ne pourrait prétendre ignorer (puisqu’il gouverna selon les principes des « Légistes »).

L’écriture partagée par tous les Chinois (de Chine continentale, de Taïwan, de Singapour et de toute la diaspora) et au-delà par tout le monde sinisé, est en effet un puissant facteur de cohésion qui continue à consolider partout la « sinité ». Oralement, un Pékinois ne pourra pas comprendre un Cantonais et aura même quelques difficultés à converser avec un Shanghaïen si ce dernier utilise trop de mots dialectaux. Seul l’écrit résoudra les problèmes de communication, raison pour laquelle les chaînes de télé chinoises ont systématiquement recours à une transcription des paroles en langue écrite qui défile au bas de l’écran et rend le programme accessible à tous (ceux qui savent lire, mais c’est le cas d’une grande majorité de gens dans la Chine d’aujourd’hui !).

Cette langue écrite, d’abord à usage divinatoire, puis peu à peu devenue l’apanage des lettrés, a joué longtemps plus ou moins le même rôle que, chez nous, le latin qui, jusqu’à Descartes et même au-delà, resta, loin des usages langagiers du peuple, la langue des écrits savants, profanes ou religieux, et le véhicule des échanges entre « clercs ». N’oublions pas que c’est à cet emploi du latin par les Jésuites que nous devons le nom, somme toute assez cocasse, de « Confucius » dont s’est trouvé affublé le sage « Kong Zi ».

S’étant maintenue jusqu’à nos jours, ayant opéré entretemps sa jonction avec les parlers en usage au quotidien, ancrée désormais dans la modernité de l’ère 2.0, l’écriture idéographique enseignée à tous les écoliers de Chine reste cependant élitiste et mandarinale par le fond très « culturel » qui la sous-tend. Il en est un signe très explicite : la langue écrite comporte environ 40 000 signes (mais, rassurons-nous, beaucoup sont des quasi hapax et 6000 à 8000 caractères suffisent à constituer le bagage d’un individu cultivé) alors que le nombre de phonèmes ne dépasse guère les 400, que l’existence de 4 modalités tonales vient un peu étoffer, mais le décalage reste immense et fait du chinois la langue des homophones (et par là des jeux de mots à l’infini !) par excellence. En fait, une sorte de labyrinthe pour cerveaux dégourdis !

(à suivre…)

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