CHINE : Deux dates anniversaires clandestines, par DH & DD

Billet invité.

La Chine vient d’avaler sans broncher deux dates anniversaires qui ont focalisé pour quelques heures l’attention (généralement malveillante dans ses intentions) des médias occidentaux : en effet, à l’habituel 4 juin, autour duquel nous faisons ici toujours quelque bruit de tam-tam pour mieux faire entendre l’épais silence dans lequel se maintient la Chine s’agissant du massacre de la Place Tian An Men, s’ajoutait cette année le 26 mai qui marquait les 50 ans du déclenchement de la Révolution Culturelle. Côté chinois, aucun commentaire officiel. Le pouvoir en place, sur le qui vive, se contente autour de ces dates sensibles de surveiller un peu plus les réseaux sociaux, d’en resserrer les verrous et de traquer tous les codes cryptés (on a vu qu’en chinois les jeux de mots par homophonie ou analogie sont un sport national) qui pourraient y apparaître. Il y a sûrement peu d’amnésiques en Chine. Mais personne n’a envie d’en entendre parler !

Tous les plus de 30 ans se souviennent forcément de ces événements qu’ils ont vécus ou connus plus indirectement. Les plus âgés, ceux qu’a emportés bon gré mal gré le tourbillon dément de la Révo. Cul., en éprouvent sans doute un mélange de nostalgie (c’était leur jeunesse ! et ils y ont senti passer le vent de la grande Histoire !) et de honte : comment ont-ils pu être aussi naïfs et se laisser embarquer dans de tels déferlements de folie au point de prendre les vessies d’une lutte de pouvoir au sommet du Parti pour les lanternes de l’avènement de l’Homme Nouveau ? Certains, ceux que le train de la « modernisation » capitaliste a laissés définitivement à quai, se surprennent probablement à penser de temps en temps : « Mao, reviens ! Ils sont devenus fous ! ».

La plupart n’ont pas le loisir d’y penser. Les citadins âgés, dont la retraite calculée sur les salaires dérisoires d’antan, même un peu revalorisée, permet à peine de survivre face à la hausse régulière des denrées de première nécessité, vivent dans l’angoisse de la maladie dont ils ne pourront pas assumer les frais (exorbitants en cas d’hospitalisation). Cette inquiétude les propulse parfois vers la Bourse où ils mettent à profit leur temps libre et non contraint à guetter les cours et à devenir des boursicoteurs acharnés !

A la campagne, les personnes âgées sont devenues, avec les enfants en bas âge, les seuls occupants des villages désertés par l’ensemble de la classe d’âge qui peut « vendre » en ville sa force de travail : les hommes sur les innombrables chantiers (logements, villes nouvelles ex nihilo, autoroutes, chemin de fer TGV, ponts, barrages… etc.) qui ont poussé en Chine comme champignons après la pluie depuis 40 ans ; les femmes dans les immenses ateliers du textile, de l’électronique, de l’outillage, des fleurs artificielles, des décorations de Noël, bref de tout ce qui arrive, prêt à être vendu, en nos contrées par dizaines de milliers de containers. Ces paysans âgés consacrent leurs dernières forces à ces jeunes enfants (qui ne voient leurs parents qu’une fois par an) et subsistent grâce à l’argent que ces derniers, économisant sur tout en ville, envoient régulièrement. A ce propos : il n’est pas étonnant que la Chine cherche à se procurer des terres cultivables partout dans le monde (et, comme on le sait depuis peu, dans le département de l’Indre !) pour « délocaliser » son agriculture. Nous nous en effarons, mais c’est de bonne guerre : nous avons délocalisé nos ateliers et fabriques diverses chez elle pour avoir à bas prix de quoi alimenter notre besoin effréné de consommation. Elle « délocalise » chez nous à prix d’or ce dont elle a désormais, conséquence directe de nos propres délocalisations, un besoin urgent : la terre. Mondialisation bien comprise : golfs à 18 trous pour les business golden boys en Chine et champs de blé et de soja chez nous ?

Voyons maintenant ce qu’il en est des gens de moins de 30 ans. Ils sont pratiquement tous (sauf chez les minorités ethniques, mais c’est « peanuts » !) des enfants uniques, les « petits empereurs » qui ont été pendant toute leur enfance choyés et adulés par quatre, voire six adultes ! En retour ils sont l’objet d’une pression familiale et sociale très forte, à la mesure de l’investissement (pécuniaire et affectif) qu’ils ont nécessité : ils doivent impérativement réussir et « réussir » veut dire en Chine du XXIe s. faire un beau mariage (la famille mettra la paquet pour dénicher le(la) conjoint(e) de ses rêves) et devenir riche. La pression du clan pèse parfois douloureusement sur les garçons, les fils uniques qui transmettent le nom de famille et sont en charge du culte des ancêtres. Du passé récent de la RPC ils ont « fait table rase ». La compétition est féroce et, dans leur course aux signes extérieurs de richesse, ils n’ont guère le temps de penser à ces vieilles lunes de leurs parents et grands-parents : ils ne se reconnaissent pas du tout dans la jeunesse estudiantine des « événements » tragiques de 89. Quant à la Révolution Culturelle, pour ne pas dire le maoïsme dans son ensemble, ils les voient comme une impardonnable perte de temps et d’énergie qui a freiné et retardé la Chine dans son accession à la place qu’elle ambitionne clairement aujourd’hui.

Tableau qu’il faudrait nuancer un peu, mais qui, pour l’essentiel, fonctionne sans doute…

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