Europe : RETOUR AUX BONNES VIEILLES QUERELLES, par François Leclerc

Billet invité.

Pendant les travaux, les querelles continuent. Afin d’absorber le choc du Brexit, quoi de mieux que de renouer avec une histoire interrompue et de se pencher à nouveau sur les cas de l’Espagne et le Portugal ? L’Italie devant attendre son tour. Toujours à l’aise dans son rôle, Wolfgang Schäuble en a donné le signal.

« Le Portugal commettrait une grave erreur s’il ne respectait plus ses engagements et aurait alors besoin de demander un nouveau programme d’aide » a tout à son affaire déclaré le ministre allemand, immanquablement rejoint par Klaus Regling, le directeur général du Mécanisme européen de Stabilité (MES), qui a surenchéri dans le magazine Wirtschaftswoche : « le seul pays qui m’inquiète est le Portugal et ce indépendamment du Brexit ». Un gel des fonds structurels pourrait être décidé selon le commissaire européen Dombrovskis.

Ces coups de semonce précédent la réunion du 5 juillet de la Commission qui doit se prononcer sur d’éventuelles sanctions financières de l’Espagne et du Portugal en raison de leurs dérapages budgétaires, après avoir reporté la décision à après les élections espagnoles. Mais les membres de la Commission sont divisés à ce sujet et il est nécessaire de les rappeler à leurs devoirs. Les ministres des finances devront ensuite approuver leur décision le 12 juillet prochain.

Antonio Costa, le Premier ministre portugais, a jugé qu’une décision de sanction serait « un très mauvais signal pour l’Europe qui perturberait les marchés et qui démontrerait une incapacité à se focaliser sur ce qui est essentiel ». En des termes moins diplomatiques, le président du Parti socialiste Carlos César a dénoncé une attitude « d’arrogance persistante et insensée ».

La partie qui se joue dépasse le cas de ces deux pays pris en otages. Le quotidien économique Handelsblatt fait état d’un document du ministère allemand des finances qui annoncerait un projet de réformes de la zone euro incluant des moyens renforcés de répression des pays en déficit budgétaire. Les budgets nationaux pourraient être désormais rejetés et le versement des fonds structurels dépendre de leur acceptation. La Commission serait dessaisie de cette responsabilité au profit d’une « autorité indépendante ». Le Mécanisme européen de stabilité (MES) serait transformé en Fonds monétaire européen (FME), avec comme responsabilité de faire appliquer des politiques d’ajustement, et la surveillance bancaire serait retirée à la BCE, priée de ne plus mettre son nez dans le système bancaire allemand. Un rapport du FMI sur la stabilité du système financier allemand pointe en effet du doigt la Deutsche Bank, qualifiée de principal contributeur au risque systémique global, devançant HSBC et Credit Suisse.

Si les gouvernements français et italien avaient sérieusement l’intention de pousser à une politique d’investissement sur fonds communautaires, ils vont se trouver face à un projet qui a pour objectif de les contrer, de les neutraliser afin d’aboutir au minima au statu quo : pas question de solidarité renforcée et de politique de relance commune.

Benoit Coeuré de la BCE a certes fait entendre une petite musique dissonante : « si chacun fait sa part du travail, la confiance entre les pays reviendra, et l’Europe pourra avancer à nouveau. Cela montre que la solution aux problèmes européens se trouve à Paris, à Berlin et à Rome autant qu’à Bruxelles et à Francfort ». Mais il joue à fleuret moucheté contre des adversaires maniant le sabre d’abordage. Jens Weidmann, le président de la Bundesbank s’est de son côté opposé à toute mesure supplémentaire de la BCE en raison du Brexit. « La crise actuelle dans l’Union européenne est une crise politique et elle doit être réglée politiquement » a-t-il expliqué. Comment lui donner tort  sur le principe ?

En soutenant le cas Portugais, Wolfgang Schäuble poursuit une offensive politique, qu’il a débutée avec la Grèce. Ce n’est pas seulement sa rigidité doctrinale qui est à la source de son intransigeance, mais aussi son conservatisme : il vise à détruire toute option politique alternative. Ce faisant, il joue avec le feu en Italie où deux crises se conjuguent, bancaire et politique. Le gouvernement italien a été autorisé à apporter sa garantie aux banques pour un montant allant jusqu’à 150 milliards d’euros, ce qui les soulage mais ne règle en rien le problème de leur recapitalisation, l’Allemagne et la BCE s’opposant à l’utilisation de fonds publics contredisant les nouvelles règles de sauvetage bancaire, même si une clause le permet dans des circonstances exceptionnelles.

Suite au résultat désastreux des élections municipales partielles, la percée du Mouvement des 5 étoiles se confirme, au détriment du parti démocrate de Matteo Renzi relégué à la seconde place, selon un nouveau sondage publié par La Repubblica. Or le mouvement a dans son programme électoral la tenue d’un référendum sur le maintient de l’Italie dans la zone euro. S’il devait être tenu, son résultat positif pourrait être incertain.

L’échafaudage européen est de plus en plus fragilisé et les plus hautes autorités européennes se préparent à continuer de le démonter.

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