Comme un grand cerf-volant (Gouverner la Chine), par DD & DH

Billet invité.

Nous paraissons sans doute parfois d’une outrecuidance folle en prétendant pouvoir nous approprier les notions de base de la pensée chinoise. C’en serait en effet une si nous en déduisions qu’il nous est facile de « comprendre » le fonctionnement qui en découle. Or, bien sûr, nous avons toutes les peines du monde, sur notre façade atlantique du continent, à nous faire une idée de la manière dont « ça marche » côté Pacifique ! Notre manie de tout ranger dans des catégories intellectuelles et de tout étiqueter avec des —ismes est de nature à nous envoyer tête première dans une voie sans issue. C’est pourquoi l’effort à faire consiste moins pour nous à pénétrer abstraitement les notions-clefs de la pensée chinoise qu’à nous déprendre de nos propres a priori pour nous ouvrir véritablement à la compréhension d’autres dispositifs de fonctionnement. Un seul exemple suffira sans doute à convaincre que la chose exige de nous une véritable table rase de tout ce qui nous semble aller de soi : l’exemple de la médecine chinoise.

Nous voilà en face d’une médecine très ancienne, extrêmement élaborée, qui n’a rien de rudimentaire, qu’on ne peut soupçonner de relever du charlatanisme ou de la sorcellerie, bref qui a suffisamment fait ses preuves pour qu’on la prenne au sérieux. Or cette médecine a toujours ignoré et continue à ignorer l’anatomie. La dissection de cadavres (qui n’a jamais posé le moindre problème religieux ou moral) y est inutile et superflue car les organes et viscères ne présentent, pour le praticien, aucun intérêt dans leur réalité matérielle. Ils ne sont à prendre en compte que du point de vue de leur fonctionnalité (« yong« ) au sein d’un ensemble et en constante corrélation avec lui : cet ensemble, ce n’est pas seulement le patient considéré dans sa totalité (laquelle n’implique pas que le corps), mais, de façon beaucoup plus vaste, le procès permanent de l’univers lui-même (souffles, saisons, alternance des « cinq agents »…). J. Needham a dit de la médecine chinoise qu’elle était « une philosophie de l’organisme« . Elle s’est si peu préoccupée des organes qu’aucune planche ne les représente dans les ouvrages spécialisés et qu’elle a découvert et même privilégié des fonctions qui n’ont absolument aucun substrat anatomique : c’est le cas du très important « triple réchauffeur » et celui, qui nous est plus familier, des « méridiens » d’acupuncture, tracés virtuels reliant des points que rien ne matérialise. Le médecin, qui évalue l’état du « fonctionnement » de la totalité (toujours dans leur interaction) des organes et viscères de son patient par la prise de plusieurs pouls et l’examen de la langue, agit à la manière d’un régulateur qui devra corriger telle ou telle tendance au dysfonctionnement en remettant à niveau l’équilibre du yin et du yang par quelques aiguilles ou moxas, dissipant ici pour recharger là, et fera en sorte d’ajuster l’adéquation de l’état physiologique du patient avec le moment traversé en prescrivant pilules, décoctions ou infusions en lien avec le climat et la période parmi les 24 qui subdivisent de façon fine les 4 saisons. La médecine chinoise s’est construite de façon empirique, non pas à partir d’enchaînements de causes à effets, mais en faisant jouer un système cohérent de « résonances empathiques (« ganying ») des mêmes structures les unes avec les autres dans tous les milieux du monde phénoménal » (L. Vandermeersch).

L’exemple de la médecine que nous venons d’évoquer sommairement peut servir de « patron » et être décalqué sur tous les autres domaines sur lesquels nous sommes amenés à nous pencher. Le fonctionnement global de la Chine, reproduit à l’identique en chacune de ses parties, n’est pas d’une autre nature.

De même que la médecine chinoise fait un pied de nez à l’anatomie, la conception chinoise du politique fait la nique à toute théorie figée ! Avons-nous même un mot adéquat pour nommer le gouvernement actuel de la Chine ? Ni dictature (et du prolétariat, certainement pas !), ni tyrannie, ni despotisme ne conviennent vraiment. Ce sont des mots de chez nous, forgés par notre propre histoire et l’histoire de notre pensée, qu’il vaudrait mieux oublier pour tenter d’ y voir clair. Savons-nous mieux quelle sorte d’ —isme elle met en œuvre ? Jamais la Chine, en trois millénaires, n’a pensé « le politique » au sens occidental du mot, jamais elle n’eut l’ombre d’une interrogation sur un possible éventail de formes de gouvernement, jamais ne l’a effleurée l’idée qu’on pouvait demander à des individus (individus ! quelle incongruité déjà !) de choisir (choisir, quelle lubie !) ses gouvernants. La seule exigence qu’elle eut et qu’elle a encore, c’est d’avoir un gouvernement qui agisse (ou sache aussi s’abstenir d’agir) à la manière d’un bon médecin, attentif à son pouls et soucieux de veiller aux rééquilibrages permanents qui lui permettent de franchir sans trop de casse des virages pas toujours très faciles à négocier (la réforme des entreprises d’Etat, par exemple !). L’analogie entre les deux types d’intervention est d’autant plus évidente aux yeux des Chinois que c’est le même mot « zhi » qui sert à dire « soigner » et « administrer, gouverner », l’idée source de l’idéogramme étant celle de « mise en ordre de façon régulée ».

Laozi dit  » On gouverne un grand pays comme on fait cuire des petits poissons » (Dao de jing Chap. 60). Pas besoin de traités de science politique, puisque chacun sait bien d’expérience combien la cuisson d’une petite friture est chose délicate qui veut qu’on se borne à quelques mouvements du poignet qui tient la poêle, mais sans leur donner trop d’amplitude, et surtout qu’on se dispense autant qu’il est possible de manipulations ! Les successeurs de Mao avaient bien sûr lu Laozi et ils ont été sagement inspirés en ne procédant pas à une démaoïsation officielle. A quoi bon en effet susciter des remous en plaçant sur un plan fortement idéologique, forcément perturbant pour le pays, ce qu’on allait faire peu à peu au rythme d’un détricotage sur le mode des transformations silencieuses ? Le Parti Communiste Chinois n’est pas monolithique (et ne l’a jamais été à aucun moment de son histoire) et l’existence en son sein de tendances, plus ou moins enclines aux réformes et divergentes quant aux moyens utilisés, entraîne de subtils et savants dosages dans la composition du Bureau politique et dans les choix politiques et économiques qui sont faits mais qui, n’étant pas figés par une doctrine, pourront varier au gré du contexte intérieur et international de manière à s’y adapter continûment. Equilibrer les forces agissantes en interne dans le PCC en plaçant le curseur des décisions en deçà des conflits possibles est du même ordre que ce à quoi procède l’acupuncteur : évacuer le yin ou le yang là où il y a excès et recharger là où il y a déficit, avant que n’apparaisse une maladie. Ainsi va la Chine… et nous sommes de parfaits nigauds quand nous tentons de lui appliquer les grilles de lecture qui nous sont familières. André Chieng est bien placé pour le savoir, lui qui est conseiller pour les entreprises de chez nous tentées par la Chine : « Deng Xiaoping a réussi sa réforme parce qu’il a avancé pas à pas, en s’assurant à chaque fois que « ça passait » (« tong »). Le paradoxe, c’est qu’à l’époque mes clients me demandaient constamment de les rassurer en leur garantissant que la réforme chinoise était irréversible. En réalité, elle était parfaitement réversible : c’était la condition pour qu’elle fonctionne. » (in « La pratique de la Chine en compagnie de François Jullien » A. Chieng. Ed. Grasset 2006). Eviter de bloquer le flux qui irrigue l’univers des « dix mille êtres » en restant disponible à son perpétuel changement et en tenant compte, pour les faire jouer à plein, de ses propres forces et faiblesses, c’est la feuille de route de tout bon gouvernant. Mao a enfreint cette règle dès le déclenchement du Grand Bond (1958) en fixant l’objectif inatteignable de rattraper l’Angleterre à marches forcées, puis, vexé de son échec, en lançant en 1966 la Chine dans le volontarisme sanglant d’une Révolution qui devait hâter la réalisation du communisme et se révéla d’un coût exorbitant. Les « petits poissons » ont été malmenés jusqu’à être en charpie ! Et Mao avait oublié (ou passé outre) la fable pourtant connue de tous du paysan idiot qui, voulant récolter plus vite, était allé nuitamment tirer sur les jeunes pousses de son champ. Plus tard, Deng aux affaires n’a pas fixé d’autre but que l’assez vague projet d’accéder massivement à une « petite prospérité ». Deux décennies après, alors que nous n’avions rien vu venir et que, selon nos critères, la Chine était affligée de tares qui à coup sûr l’handicaperaient longtemps et dont nous nous gaussions (archaïsme, pesanteur, rigidité, bureaucratie, formalisme…), nous avons vu surgir une Chine compétitive et nous damant le pion par sa souplesse, son adaptabilité, sa réactivité aux défis du monde moderne, bref nous faisant mordre la poussière en se montrant plus performante dans ce que nous imaginions être la « spécialité » de nos belles démocraties sanctifiées par Adam Smith : le capitalisme. Toujours en s’efforçant de « marcher sur ses deux jambes » : celle d’un pouvoir fort, autoritaire qui rappelle durement à l’ordre quand il redoute une menace sur l’ « harmonie » générale et celle d’une initiative privée innovante et multiforme beaucoup plus encouragée que bridée. Le système n’est pas à l’abri d’embardées, voire de déraillements, mais tant que « ça marche », ça durera.

Le prochain écueil est déjà là et le gouvernement chinois ne peut pas ne pas se préparer à l’affronter : c’est la menace que font peser la pollution à grande échelle et les lourds dommages environnementaux dont la Chine paie son développement record. Dans ce domaine, les rééquilibrages et réajustements successifs auront l’obligation d’être efficaces et le PCC devra faire la preuve de son sens des responsabilités. Devant sa population et devant la planète. Ce sera difficile. Il y faudra de la poigne (forte) et du doigté (fin). Main de velours dans un gant de fer ? Gouverner la Chine ressemble beaucoup somme toute au maniement de ces énormes cerfs-volants dont les ciels de Chine s’emplissent dès que les petits matins sont venteux. Les manier n’est pas un jeu d’enfant et cela exige le sang-froid et le talent d’un homme aguerri. Trouver l’axe du vent, profiter de son amical appui pour amorcer l’ascension, garantir de ses brusqueries le délicat et complexe assemblage d’osier et de papier, équilibrer l’envol par petites secousses alternées sans emmêler les fils, trouver par tâtonnements patients l’altitude du portage optimum pour, enfin, pouvoir déployer la majesté de son vol en le guidant dans d’harmonieuses arabesques. Relâcher et retendre sans cesse, en Chine cela s’appelle aussi « gouverner ».

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