PERDUS SUR LE RIVAGE DES ÉLECTIONS, par Marie-Paule Nougaret

Billet invité.

Ce sont, dit-on, 30 km entre Calais et Douvres. Heureusement n’y avait-il pas de mur lorsque de Gaulle a voulu traverser. Certains de ses compagnons, dit-on, amoureux de la belle mécanique, y allaient surtout pour conserver leur auto amphibie, militaire bien entendu. Comment l’Histoire nous détermine – et si nous la faisons – reste bien mystérieux.

La Manche que l’on passait si facilement n’existe plus. Greenpeace s’y était fait connaître, à la fin des années 70, en recevant des fûts de déchets radioactifs, lancés avec décontraction sur ses zodiacs depuis des bateaux britanniques, ce qui lui permit de financer le bureau de Paris, alors capitale de la photo de presse où la petite équipe de cinq à six personnes vendait ses clichés.

Ce monde là ne peut guère s’imaginer pour les jeunes migrants échoués à Calais : les photos voyagent par téléphone, Greenpeace compte les adhérents par dizaines de milliers, on ne balance plus de fûts radioactifs dans des eaux internationales qui les narguent, et n’ont jamais si mal porté ce nom, puisque fermées aux réfugiés. Eux n’espèrent que dans le tunnel, un ouvrage monumental de luxe, le seul peut être garanti sans PVC (polychlorure de vinyle), ce plastique qui dégage des dioxines ultra-cancérogènes en chauffant. Le marketing s’en est vanté, lors de l’inauguration, en 1994 : pas de PVC sous le tunnel. Autrement dit, en cas d’incendie, si vous survivez, chers passagers, vous ne pourrez pas nous reprocher votre cancer.

Il est vrai qu’au prix de très gros efforts, ayant porté jusque sur l’élection de Bill Clinton en 1992, les écolos des pays riches venaient d’enlever l’interdiction des bouteilles d’eau en PVC, grande victoire. Et puis, plus rien. Ce plastique très peu coûteux, obtenu en deux étapes seulement, à partir du pétrole, dont on fait les coques d’emballage (blister) et les poches de sang des hôpitaux [1], entre autres, finit à l’incinérateur comme si de rien n’était. En cas de panne, qui n’arrivent jamais, les filtres à dioxines ne neutralisent plus les fumées qui nous arrosent, mais c’est très improbable. Un certain profil génétique rend ce contact plus dangereux, on le sait depuis 2004 et des travaux français [2]. C’est ça, le gène de cancer, une fragilité aux polluants, confirme André Cicolella dans son dernier livre (10 €) [3]. On peut se faire ôter les seins de peur de son hérédité, ou choisir de lutter pour un monde moins sale, ce qui renforce nos défenses contre les tumeurs, et ça aussi c’est prouvé, depuis 1982 [4]. L’industrie de l’emballage refuse de recycler le PVC, c’est trop dangereux. Or c’est elle qui décide. Sa mère, la pétrochimie, a entrepris de plastifier le globe sous un vernis de PVC, dont elle ouvre des unités de fabrication automatisées un peu partout à la sortie des raffineries. Seul le tunnel sous la Manche, par une bizarrerie de l’Histoire, y a échappé.

Sur l’Internet, une astronaute et un ingénieur de la NASA donnent des leçons d’écologie, parlent d’agriculture « durable » sous éclairage artificiel et finissent par avouer [5] que le problème principal de la station spatiale, en basse orbite, consiste en l’élimination du CO2, quelle ironie. Ce n’est pas la peine de se barrer, et préparer l’exil sur Mars, pour emporter ce casse-tête monumental. Le bureau de la technologue en chef de la NASA, office of the chief technologist (ça jette) lance des appels d’offre pour la mise au point d’éponges à gaz carbonique (scrubber). Quant à l’empreinte carbone du programme spatial, qu’il se garde d’aborder, on la découvrira plutôt dans les calculs de site tree huggers : « ceux qui embrassent les arbres » [6], une attitude terroriste comme on sait.

Ils peuvent cependant éprouver de la gratitude, car les plantes, gratuitement, absorbent le CO en plus de fournir l’oxygène et à manger comme l’on sait. Les satellites qui surveillent l’activité de la chlorophylle depuis l’espace, attribuent le processus, moitié aux végétaux des terres, moitié à ceux des océans. Et les paysans les plus attardés, archaïques, têtus, voire écologistes, qui n’achètent pas d’engrais chimiques, remettent le carbone dans le sol, à travers le compost et le fumier.  Nous pourrions leur dire merci. Sans eux le climat se révèlerait encore plus brutal.

La production de l’engrais azoté industriel a brûlé depuis 1908 des océans de pétrole, et dans le cas le plus économe en énergie, s’opère à partir du gaz naturel. Le protoxyde d’azote qui s’élève des champs où l’on répand cet engrais d’un coup (au lieu que les bactéries le distilleraient peu à peu), cause de 11 % à 14 % de l’effet de serre, on le considère 296 fois plus réchauffant que le CO2.. Autant d’impacts sur le climat. Voilà pourquoi la FAO a pris position pour l’agriculture biologique dès 2002 [7]. Changer de méthodes agricoles permet, officiellement, selon le CIRAD et l’INRA, d’augmenter le stock de carbone de 4 pour mille par an [8] dans les premiers 40 cm du sol, ceux là justement qu’on cultive, ou dévaste, selon les procédés [9]. Quatre pour mille c’est beaucoup, quand on veut influer sur des ppm, des parties par millions de CO2. Si on s’y mettait tous, on enlève le surplus dans l’atmosphère en cinq ou dix ans, déclare au Monde Vandana Shiva. [10]

Ça ne fait pas sérieux. Car ce que nous avons en face, une fois de plus, c’est la  pétrochimie. Et une pétrochimie ayant investi, dès les années 90 dans les semences, après les pesticides et les engrais. Semences qu’elle adapte aux pesticides et brevète, escomptant vivre éternellement de royalties. Parlez-nous plutôt de technologie comme la NASA. De résolution par la concurrence. De brevets pris par des laboratoires nationaux payés par nos impôts. D’agriculture bio de luxe, de marché de niche, pour les privilégiés. Et des futurs exploits des OGM qui vont nous adapter à ce désastre climatique et peuvent, nouvelle science, nous sauver.

Seulement voilà, si la biologie moléculaire se montre un outil précieux de recherche, son application à l’agriculture relève pour l’instant de la technique, mal maîtrisée – certains ont dit du « bricolage », dès les années 70. Le transfert des gènes dans une plante au moyen d’Agrobacterium tumefaciens [11] ou d’un « canon à gènes », comporte une part d’aléatoire. On ignore où l’ADN va se nicher, dans l’intimité des cellules végétales en culture dont on espère tirer la plante transformée. De fait, lorsque la manip’ réussit, les biologistes l’appellent un « événement ». Ainsi, chaque OGM est-il différent, et doit faire l’objet d’une autorisation séparée.

Ces constructions génétiques artificielles, fondées sur si peu de science, se montrent si instables de surcroit, et s’échappent. Les Etats-Unis qui les emploient en masse, connaissent une épidémie de « super mauvaises herbes » ayant capté les gènes de résistance aux herbicides transférés dans le maïs, le coton, le colza et le soja [12]. La nature, ou l’évolution, qui tendent vers la diversité,  vengent les adventices chassées des monocultures, apportant un sacré coup de main aux militants.

Oui mais pendant ce temps, on interdit aux paysans de resemer leurs récoltes de blé, ou de vendre les anciennes variétés cultivées non inscrites au catalogue (ne permettant que le don), on les paye principalement sur le capital, par des primes, non sur leur récolte, on met l’agriculture française de haute qualité, qui a inventé les règlements d’agriculture biologique, en concurrence avec l’industrie de l’Allemagne par exemple, qui n’a pas de smig pour les travaux agricoles et peut employer des quasi esclaves si ça lui chante, pour peser sur les prix. On voit que la question écologique et la question sociale ne peuvent pas séparer. C’est pourquoi j’aurais aimé que Thomas Piketty se présente aux présidentielles, afin de savoir ce qu’il peut en penser. À la différence des petits paysans, il sait se faire entendre avec respect.

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[1] À l’exception de ceux qui s’engagent à ne plus utiliser de perturbateurs endocriniens (dont sont les dioxines), comme la clinique st Roch de Cambrai. Voir http://www.c2ds.eu/wp-content/uploads/2016/09/Campagne-PE-CLINQUE-ST-ROCH-04-10-16.pdf

[2] Saintot M., Malaveille C., Hautefeuille A., Gerber MInteraction between genetic polymorphism of cytochrome P450-1B1 and environmental pollutants in breast cancer risk. European Journal of Cancer Prevention. 13(1) : 83-86, February 2004.

[3] André Cicolella, Cancer du sein, en finir avec l’épidémie, éditions les petits matins, 2016, 10 €

[4] Visintainer, Madelon A. Volpicelli, Joseph R. Seligman, Martin E. P. Tumor Rejection in Rats after Inescapable or Escapable Shoc  Science 1982, Apr 23 2016 (4544) : 437-9.

[5] https://www.greenbiz.com/video/blast-verge-past-astronauts-sustainability-lessons

[6] www.treehugger.com/renewable-energy/what-is-the-carbon-footprint-of-the-space-program.html

[7] NE Scialabba , C. Hattam, Organic agriculture, environment in food security, FAO Rome 2002.

[8] http://www.inra.fr/Grand-public/Rechauffement-climatique/Tous-les-magazines/Quatre-pour-1000.-Stockage-du-carbone-dans-le-sol

[9] Stéphane Foucart, Climat, les mauvaises nouvelles s’accumulent, Le Monde, 28 septembre 2016

[10] http://www.lemonde.fr/festival/article/2016/09/03/vandana-shiva-l-idee-que-nous-sommes-maitres-de-la-nature-n-est-qu-une-illusion_4992067_4415198.html?xtmc=shiva&xtcr=9

[11] https://fr.wikipedia.org/wiki/Agrobacterium

[12] http://blog.ucsusa.org/doug-gurian-sherman/tackling-the-epidemic-of-herbicide-resistant-weeds-with-sustainable-solutions-340

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