Le revenu universel de la démocratie possible, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité.

Le billet de Roberto Boulant dit bien ce qu’est la règle en matière de travail et de droit du travail dans le système libéral de l’économie nominaliste sans autorité ni responsabilité du réel. La vérité des contrats de service n’est pas connaissable parce que le bien servi reste confiné dans le secret des intérêts privés. Les contractants n’ont ni moyens ni obligation de rendre compte de ce qu’ils produisent en équité et livrent réellement. L’intérêt général de la société n’a pas de moyen objectif de juger de ce qui est produit et rendu aux propriétaires de droits qui ne sont pas publiables ni publiés. Derrière la loi nominale, s’applique la loi du plus fort adossée à des personnes morales virtuelles dont l’existence n’est pas contrôlable.

La déshumanisation du réel a toute chance de s’approfondir avec tout candidat présidentiel qui serait élu en France à « droite » de Benoit Hamon. Le système économique libéral global dans lequel nous nous trouvons de fait et dans lequel tous les peuples dit développés ont été éduqués a pour caractéristique de rendre la personne physique et la personne morale objectivement invisibles parce que réellement désincarnées. La personne concrète ne peut plus exister ni donc se réaliser en elle-même par la rationalité humaine. Le résultat est qu’un « bon chrétien » ou un bon « social-démocrate » ayant bien appris son catéchisme et y croyant sincèrement est condamné à se taire s’il est prudent ou à agir contre ce qu’il est s’il est « responsable » et « engagé ». En dépit de leur intelligence et de leur sincérité qui ne fait aucun doute, la bêtise des « humanistes croyants » est abyssale quant à la transformabilité actuelle de leur foi en réalité effective.

Si Fillon ou Macron est élu, il sera l’idiot utile du capitalisme matérialiste libéral nihiliste parce qu’il sera tenu de détruire ce qu’il reste concrètement de la personnalité morale de l’État de droit de la France. Ils ne feront rien eux-mêmes parce que le Président de la République Française n’a de toute façon aucun pouvoir réel dans un monde qui n’a plus ni frontières ni limites. Mais en ayant fait campagne contre les derniers fondements sociaux opératoires de ce qui fait la personne morale de l’État de droit, ils auront vidé le fait national français de sa raison d’être et de son efficacité possible pour les humains de vraie bonne volonté.

En oubliant le devoir de solidarité des personnes physiques de toute condition dans une même nation, ils auront totalement « libéré » les élites gouvernantes de leurs ultimes références morales. Les « chrétiens » pourront se mettre en marche permanente contre l’euthanasie et l’avortement, on pourra néanmoins et concrètement tuer sans restriction ni entrave, les bébés, les vieux, les malades, les faibles et les « sans-emploi ». On détruira discrètement et délicatement les derniers restes de l’humanité parce que ce sera le seul moyen de réduire les déficits et de rembourser les dettes sans obliger les riches à payer des impôts.

Le bien commun n’a plus par le capitalisme libéral de fondement effectif réel dans l’humanité incarnée. Le système du capital sans propriétaire concrètement identifié réduit toute la réalité à la comptabilité virtuelle du capital nominal. L’accumulation de dettes de vie des masses « populistes » envers leurs élites est le seul moteur d’une croissance ou d’un progrès concrètement non partageable. La rationalité libérale nihiliste fait de l’existence même des personnes humaines une créance monétaire nette de ceux qui possèdent quelque chose sur ceux qui ont besoin des autres pour vivre.

La défense de la vie humaine potentielle est nécessaire mais de fait dépassée dans le totalitarisme libéral actuel. C’est la vie des visiblement déjà vivants qui est désormais l’enjeu premier et prioritaire. Pour remobiliser les vivants qui ne croient plus à leur dignité-même d’exister, il n’y a plus concrètement que le sujet du revenu universel : quel est le prix minimum du revenu matériel indispensable à la survie sans prétendre à une existence qui resterait provisoirement le privilège de l’élite ?

La question du revenu universel restaure concrètement la politique sur sa raison d’être première de créer les conditions de possibilité d’un commun au service de la vie de chaque humain. Si la question du revenu universel est posée, c’est que la finalité d’une économie des biens n’est pas forcément l’accumulation illimitée pour quelques-uns, mais la vie possible et belle pour tous. Le revenu universel suggère qu’il y a quelque chose à donner à quelqu’un, donc que celui qui donne, ou veut donner, ou voudrait donner quand il aura, est légitime à attendre un revenu suffisant qui lui garantisse une existence dans la société civilisée des humains.

L’affirmation du revenu universel donne aux sociétés un devoir d’exister pour finaliser l’économie des choses produites aux biens de chacun. Le revenu universel adosse la créance monétaire de chacun à une dette sociétale et politique, laquelle est financée par la dette de travail des individus au bénéfice vérifiable de la société politique toute entière.

L’économie des individus est actuellement désincarnés par le consumérisme libéral. Penser et construire un revenu universel des biens, c’est susciter la mobilisation de la volonté politique de ce qu’il reste des personnes à la réalisation de leur humanité par les sociétés. L’humanité est possible si l’on fait exister des sociétés qui rendent les individus solidaires de leurs vies et de leur existence commune. Concrètement, ce retournement du regard politique sur l’économie des réalités humaines se traduira par une reconnexion de l’instrument de calcul monétaire à la vie des personnes.

L’émission des signes monétaires est actuellement matérialisation de fausses dettes sur des non-valeurs ou des valeurs virtuelles non effectivement transformables en réalité. La monnaie issue du revenu universel sera nécessairement ré-indexée sur la demande des personnes réelles en biens effectivement produits selon le droit des travailleurs réels au service effectif de leurs concitoyens. Sans la responsabilité de justice de la personne morale de L’État rationalisé par la monnaie d’économie politique, « l’ubérisation » achèvera le démantèlement de la civilisation au lieu de financer la démocratie.

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